En 2024, la Chine est devenue le premier exécutant de R&D au monde selon une comparaison internationale ajustée, dépassant les États-Unis pour la première fois. Les États-Unis conservent des avantages comparatifs dans plusieurs catégories de brevets très cités et dans l’innovation financée par capital-risque, mais ces avantages sont contestés et se sont érodés dans certains domaines critiques. La compétition scientifique se gagne moins par les annonces que par la continuité.
L’essentiel
- La Chine a dépassé les États-Unis en volume de R&D en 2024, selon le rapport 2026 de la NSF (National Center for Science and Engineering Statistics), mais l’avance américaine sur les brevets fortement cités et l’innovation privée reste intacte.
- Cette distinction entre volume et qualité d’innovation correspond précisément à ce que les économistes de la croissance schumpétérienne appellent “frontière technologique” : la dépenser davantage ne garantit pas de la repousser.
- Les arbitrages budgétaires américains actuels menacent les infrastructures de recherche fondamentale et les filières de formation dont les effets sur la compétitivité n’apparaissent qu’avec une décennie de décalage.
- L’enjeu institutionnel est central : aucun pays n’a maintenu une avance technologique durable sans mécanisme de renouvellement constant des laboratoires, des talents et du transfert vers l’économie privée.
- La question ouverte est celle de l’équilibre entre la défense de la frontière technologique et la vitesse de montée en charge de la Chine dans les segments à forte intensité de citation.
Le volume de R&D ne dessine pas la frontière technologique
Quand la NSF publie ses chiffres et que la Chine apparaît en tête, la réaction immédiate consiste à compter les dollars et à s’alarmer. Cette réaction est compréhensible. Elle est aussi insuffisante.
Le rapport 2026 du National Center for Science and Engineering Statistics précise que le dépassement chinois est établi sur une base de comparaison internationale ajustée, qui corrige les écarts de parité de pouvoir d’achat. En termes nominaux, les États-Unis restent très largement devant. Mais même l’indicateur ajusté pose la question de ce qu’on mesure réellement : les dépenses totales de R&D agrègent la recherche fondamentale dans les universités publiques, les projets d’ingénierie dans les entreprises d’État chinoises, les développements logiciels dans les grandes plateformes privées américaines et les programmes militaires des deux côtés. Ces activités n’ont pas les mêmes effets sur la frontière scientifique.
L’économiste Philippe Aghion, prix Nobel 2025, a construit une partie de sa carrière autour d’une distinction que ce débat exige. La tradition schumpétérienne insiste sur l’innovation, l’entrée, la concurrence et la destruction créatrice ; elle n’implique pas que le volume d’investissement en R&D soit sans importance. Un pays qui accumule des dépenses sans mécanisme de destruction créatrice dans la science peut produire des volumes sans nécessairement repousser la frontière. Il peut converger vers elle sans nécessairement la déplacer.
Les données du rapport NSF 2026 illustrent exactement cette tension. Les brevets attribués à des inventeurs américains ont, dans plusieurs technologies critiques, une probabilité relative plus élevée d’appartenir au premier centile des brevets cités ; cela ne prouve pas qu’ils soient plus nombreux en valeur absolue. L’intensité de l’innovation dans le secteur privé américain, mesurée par les dépenses de R&D des entreprises en proportion de leur valeur ajoutée, constitue un indicateur important. Les brevets très cités et l’innovation privée sont des indicateurs utiles de l’impact et de la traduction économique de la R&D, à interpréter conjointement avec les dépenses, les publications, les talents et la production.
La Chine monte en gamme, et ce mouvement est réel
Cela ne signifie pas que la progression chinoise soit une illusion statistique. L’erreur inverse consiste à minimiser ce qui se passe.
La Chine a connu une croissance très rapide de ses dépenses de R&D depuis 2000 ; le facteur exact doit préciser l’unité, l’année terminale, le traitement de l’inflation et le taux de conversion. Elle forme désormais plus d’ingénieurs et de docteurs en sciences naturelles que tout autre pays. La production scientifique chinoise et sa part d’articles très cités ont progressé rapidement ; les données disponibles ne justifient pas une comparaison universelle fondée sur le facteur d’impact des revues. Dans les batteries, les véhicules électriques et le photovoltaïque, la Chine domine ou pèse fortement dans la production, et elle est très présente dans les brevets d’intelligence artificielle ; l’affirmation selon laquelle elle définit les standards mondiaux exige des preuves sectorielles supplémentaires.
Carl Benedikt Frey, qui travaille sur les transitions technologiques et leur géographie, souligne que les vagues d’innovation ne sont pas linéaires. Un pays peut accumuler des avances sectorielles significatives sans tenir la frontière dans son ensemble, puis, à un moment difficile à anticiper, basculer vers une position dominante sur un segment qui devient structurant pour l’économie mondiale. La question posée par la montée en gamme chinoise n’est donc pas “est-elle déjà à la frontière globale” mais “dans quels segments sera-t-elle à la frontière dans dix ans, et ces segments seront-ils ceux qui comptent”.
C’est précisément là que les arbitrages budgétaires américains actuels deviennent préoccupants. Comme le note un article déjà publié sur ce journal, construire des labos ne retient pas les chercheurs : la continuité des carrières, la sécurité des financements pluriannuels et l’attractivité internationale comptent parmi les conditions du maintien des capacités de recherche. Les coupes budgétaires peuvent affecter ces dimensions, avec des effets qui peuvent n’apparaître qu’à moyen terme.
Les infrastructures scientifiques se dégradent en silence
Il existe une asymétrie profonde entre le rythme de construction d’une capacité scientifique et celui de sa dégradation. Un pays peut perdre en quelques années des atouts qui ont demandé une décennie à constituer.
Les États-Unis ont bâti leur avance scientifique sur un modèle spécifique : des universités de recherche financées en partie par des fonds fédéraux, capables de former des docteurs qui rejoignent ensuite l’industrie ou restent dans le système académique, avec des mécanismes de transfert technologique, brevets, licences, spin-offs, qui convertissent la recherche publique en innovation privée. Ce modèle fonctionne. Il est associé au développement de pôles technologiques tels que Silicon Valley, Boston et Seattle. La demande budgétaire FY2026, et non le plan stratégique lui-même, documente des réductions proposées dans certaines lignes ; le plan stratégique ne formule pas ce diagnostic.
Les coupes ou gels peuvent réduire les subventions et retarder les investissements ; certains effets peuvent apparaître à long terme, mais leur ampleur varie et n’est pas toujours quantifiable. Les doctorants qui ne trouvent pas de financement quittent le système. Les équipes qui perdent leur financement se dissolvent. Les plateformes expérimentales coûteuses à entretenir se dégradent faute de budget opérationnel. Aucun de ces phénomènes n’est visible immédiatement dans les statistiques de brevets ou de publications, dont les délais de production sont de plusieurs années.
Quand l’effet apparaît dans les données, il est déjà difficile à corriger.
La Chine, à l’inverse, maintient une continuité d’investissement qui résulte d’une décision politique centrale : la science et la technologie sont explicitement dans la stratégie de puissance. La continuité de l’investissement chinois assure des volumes et une visibilité pluriannuelle importants, qui peuvent contribuer à construire des institutions scientifiques solides sans les garantir.
L’économiste Daron Acemoglu a formulé une mise en garde qui tempère l’optimisme schumpétérien : les institutions ne produisent pas automatiquement le progrès qu’elles pourraient produire. Elles peuvent être captées, sous-financées, détournées de leur mission. Le système américain de recherche est une institution remarquable, mais une institution n’est pas immortelle. Elle demande un entretien actif, un renouvellement délibéré, des choix politiques qui la protègent des logiques de court terme.
Le transfert vers l’économie privée reste l’avantage structurel américain
Les États-Unis possèdent des mécanismes de transfert technologique importants et une forte capacité de commercialisation ; leur avantage comparatif exact en matière de transfert dépend des indicateurs retenus.
Les grandes entreprises technologiques américaines, Microsoft, Google, Amazon, Apple, investissent elles-mêmes massivement en R&D. Mais au-delà de ces noms, le tissu des startups deeptech, des spin-offs universitaires et des fonds de capital-risque spécialisés dans la science constitue un écosystème important. Les États-Unis conservent une très forte R&D d’entreprise et une concentration marquée dans les services d’information, mais les données NSF 2026 ne permettent pas d’affirmer qu’ils sont très largement premiers mondiaux en R&D privée en valeur absolue et en PPA.
Ce modèle de transfert dépend de conditions qui ne sont pas garanties. Il suppose des universités capables de produire des connaissances suffisamment avancées pour être valorisables. Il suppose des mécanismes de propriété intellectuelle qui incitent à l’investissement sans bloquer la diffusion des connaissances. Il suppose des talents formés capables de faire le pont entre la science fondamentale et les applications commerciales. Le modèle américain de transfert technologique dépend fortement de décisions de politique publique, mais aussi de capacités privées de financement, d’entrepreneuriat et de commercialisation.
L’IA amplifie ces inégalités entre systèmes d’innovation : les pays capables de coupler une recherche fondamentale de qualité avec un tissu industriel capable d’absorber et de déployer les avancées peuvent bénéficier d’effets multiplicateurs. Les États-Unis sont dans cette position. Ils n’y resteront pas sans entretenir les deux jambes du système.
Les décisions d’aujourd’hui conditionnent les capacités de 2040
La dimension prospective de cette compétition est la plus difficile à intégrer dans les débats budgétaires. Les effets des choix de financement de la recherche fondamentale se mesurent souvent sur le long terme plutôt qu’à court terme.
Un laboratoire de physique des matériaux fermé aujourd’hui ne produira pas immédiatement ses effets dans les brevets. Ses conséquences peuvent apparaître plus tard dans les entreprises qui ne seront pas fondées, les matériaux qui ne seront pas développés et les applications industrielles qui resteront à des concurrents. La décision et son effet peuvent être séparés par plusieurs années. Ce décalage rend les coupes budgétaires particulièrement insidieuses : elles sont politiquement invisibles au moment où elles font le plus de dégâts.
Le plan indique que la NSF finance à la fois la recherche fondamentale et la recherche orientée vers des solutions afin de maintenir les États-Unis à la pointe de la découverte ; il ne formule pas un objectif explicite à vingt ou trente ans. Les effets d’un recul de la recherche fondamentale sur la capacité d’innovation dépendent des contextes institutionnels et économiques.
Pour les États-Unis, une prolongation des arbitrages budgétaires actuels pourrait affecter les programmes doctoraux, l’attractivité pour les talents étrangers et le renouvellement des plateformes expérimentales. Ce scénario n’est pas inéluctable. Il est conditionnel. Les signaux à surveiller sont précis : le nombre de visas de chercheurs accordés, le taux de renouvellement des subventions NSF pluriannuelles, la proportion de docteurs formés aux États-Unis qui y restent après leur formation. Ces indicateurs sont tous mesurables, et la NSF les suit.
L’alternative est un réinvestissement délibéré dans les infrastructures de recherche fondamentale, couplé à une politique de talent qui maintient les États-Unis comme destination de choix pour les meilleurs chercheurs mondiaux. La politique d’attractivité ne se réduit pas aux salaires : elle inclut aussi la liberté de recherche, la stabilité du financement et la qualité des collaborations internationales.
Cette tension, comme le suggèrent les travaux d’Aghion sur la relation entre politique de concurrence et croissance, peut dépendre d’institutions capables de maintenir une sélection fondée sur la qualité. Un système de financement de la recherche qui récompense la prise de risque, tolère l’échec et renouvelle les équipes dirigeantes des programmes scientifiques peut favoriser l’innovation de frontière. Cette leçon vaut pour les agences de financement publiques autant que pour les entreprises.
La compétition se joue aussi dans les standards et les alliances
Un angle que les comparaisons brutes de dépenses de R&D tendent à effacer : la frontière technologique ne se définit pas seulement par les découvertes, elle se définit aussi par les standards, les protocoles et les alliances qui décident quelles découvertes deviennent des normes mondiales.
Le rôle des États-Unis dans la définition des standards technologiques internationaux varie selon les secteurs, les organismes de normalisation et les indicateurs retenus, tels que les présidences de comités, les contributions techniques adoptées, les brevets essentiels aux standards ou les parts de marché. Ce rôle est distinct des dépenses de R&D, mais peut en dépendre partiellement. Les brevets fortement cités mesurent une influence ou un impact relatif sur les inventions ultérieures ; ils ne permettent pas, à eux seuls, de mesurer la structuration d’un champ scientifique.
La Chine a compris l’enjeu et déploie une stratégie explicite de montée en puissance dans les organismes de normalisation internationaux, en particulier dans les secteurs des télécommunications, de l’énergie et de l’intelligence artificielle. Cette stratégie n’est pas neuve, mais elle s’intensifie à mesure que ses capacités techniques progressent. Cette stratégie s’inscrit dans le développement de ses capacités techniques.
Les alliances avec l’Europe, le Japon et la Corée du Sud renforcent la position américaine dans les standards internationaux, aux côtés des capacités internes américaines. Des restrictions à la mobilité scientifique ou à la coopération internationale peuvent fragiliser certains atouts américains dans les standards, mais l’effet dépend des politiques précises et des secteurs concernés. La compétition technologique comporte des dimensions budgétaires, industrielles, scientifiques, diplomatiques et géopolitiques, et ses instruments sont souvent institutionnels.
À l’horizon de la prochaine décennie, les États-Unis devront déterminer s’ils maintiennent les conditions institutionnelles qui ont fait de leur système scientifique l’un des plus productifs de l’histoire récente, ou s’ils laissent se dégrader les fondations d’avantages importants mais variables selon les indicateurs et les technologies, dans un contexte de concurrence renforcée dans plusieurs domaines critiques.
Sources
- National Center for Science and Engineering Statistics, NSF, National Science Board: Science and Engineering Policy Indicators 2026
- NSF, Strategic Plan FY 2026-2030 (sans lien : document disponible sur nsf.gov)
- OCDE, Main Science and Technology Indicators, données longitudinales sur les dépenses de R&D (sans lien : base de données disponible sur stats.oecd.org)