La productivité horaire européenne, mesurée en parité de pouvoir d’achat aux prix courants, est restée stable par rapport à l’américaine depuis vingt-cinq ans. C’est le chiffre que Paul Krugman a mis sur la table pour soutenir que l’alarme lancée par Mario Draghi sur le décrochage européen était, sinon fausse, du moins mal posée. C’est un bon chiffre. Et c’est le mauvais indicateur.

Philippe Aghion, Antonin Bergeaud et Luis Garicano ont publié leur réponse le 29 mai 2026 dans Project Syndicate. Elle est courte, précise, et elle a des conséquences politiques massives. Leur argument : la parité de pouvoir d’achat aux prix courants intègre les différences de niveau de prix entre pays, ce qui crée un biais systématique en faveur des économies où les services non échangeables — santé, logement, éducation publique — sont structurellement moins chers. Corrigez ce biais, prenez la productivité aux prix constants ou mesurez-la dans les secteurs exposés à la concurrence internationale, et l’écart entre l’Europe et les États-Unis ne disparaît pas. Il se creuse.

Deux économistes de premier rang. Les mêmes vingt-cinq ans de données. Des conclusions opposées. Ce n’est pas une querelle de chapelle. C’est un désaccord sur la réalité qui, en ce moment précis, oriente des décisions d’investissement, des réformes de marché et des politiques industrielles représentant des milliers de milliards d’euros.

L’essentiel

  • Krugman s’appuie sur la productivité horaire en parité de pouvoir d’achat aux prix courants : stable par rapport aux États-Unis sur vingt-cinq ans.
  • Aghion, Bergeaud et Garicano (Project Syndicate, 29 mai 2026) répondent que cet indicateur intègre un biais de prix des services non échangeables qui masque un écart réel et croissant.
  • L’enjeu n’est pas académique : la lecture Krugman invalide les réformes de compétitivité ; la lecture Aghion les rend urgentes.
  • Diane Coyle l’avait documenté : les instruments statistiques actuels ont été conçus dans les années 1940 pour une économie industrielle. Ils lisent mal les services et l’innovation.
  • Si l’Europe pilote sa politique industrielle sur le mauvais indicateur, la théorie aghionienne de la croissance prédit un décrochage technologique structurel à vingt ou trente ans.

La parité de pouvoir d’achat aux prix courants, un miroir déformant

L’argument de Krugman repose sur un constat réel : en PPP courant, la productivité horaire française ou allemande n’a pas décroché par rapport à l’américaine. C’est vrai dans les statistiques de l’OCDE. La conclusion qu’il en tire — que l’alarmisme du rapport Draghi est exagéré — est plausible si l’on accepte l’indicateur.

Aghion et ses coauteurs refusent d’accepter l’indicateur. Le problème technique est le suivant : la PPP aux prix courants est calculée en incluant les prix de tous les biens et services dans l’économie, y compris ceux qui ne s’échangent pas sur les marchés internationaux. Or les services non échangeables — soins hospitaliers, logements publics, services administratifs — sont structurellement moins chers en Europe qu’aux États-Unis pour des raisons institutionnelles qui n’ont rien à voir avec la productivité. Un médecin généraliste français n’est pas moins productif qu’un médecin américain parce qu’une consultation coûte 30 euros au lieu de 200 dollars. La différence de prix reflète des choix de régulation et de financement public, pas une différence d’efficacité productive.

Quand on agrège ces prix dans la PPP, on gonfle mécaniquement la productivité relative de l’Europe dans les secteurs exposés. L’indicateur donne l’impression d’une convergence qui n’existe pas dans les secteurs qui comptent pour la compétitivité internationale.

La correction proposée par Aghion, Bergeaud et Garicano est méthodologiquement classique : mesurer la productivité dans les secteurs directement exposés à la concurrence internationale, ou utiliser des prix constants plutôt que courants pour neutraliser les effets de structure de prix. Résultat : l’écart avec les États-Unis est visible, et il s’est élargi depuis le tournant des années 2000, période qui coïncide précisément avec l’accélération de la révolution numérique américaine.

Ce que Coyle avait vu avant tout le monde

L’économiste Diane Coyle travaille depuis des années sur ce que les statistiques économiques peuvent et ne peuvent pas mesurer. Sa thèse centrale : les systèmes de comptabilité nationale ont été construits dans les années 1940 pour répondre aux besoins d’une économie industrielle — mesurer la production physique, les heures travaillées, le capital tangible. Ils lisent mal une économie dominée par les services immatériels, les effets de réseau, la valeur des données, la qualité de l’innovation.

Le PIB compte une application logicielle téléchargée à zéro dollar comme une contribution nulle à la production, même si elle augmente massivement la productivité de millions d’utilisateurs. Il sous-évalue l’innovation quand celle-ci se traduit par des baisses de prix plutôt que par des hausses de volume. Il ne capte pas la création de valeur dans les écosystèmes numériques où la frontière entre producteur et consommateur s’efface.

Ce point est directement pertinent pour le débat Krugman-Aghion. Si les États-Unis ont produit, depuis 2000, une disproportionnée des grandes plateformes numériques mondiales, et si une partie substantielle de la valeur créée par ces plateformes échappe aux instruments de mesure standard, alors la comparaison de productivité entre Europe et États-Unis est doublement biaisée : par les prix non échangeables, comme le montre Aghion, et par la sous-comptabilisation de l’innovation numérique américaine. Les deux biais jouent dans le même sens : ils sous-estiment l’écart réel.

C’est un problème de gouvernance statistique autant qu’économique. On ne peut pas piloter une politique industrielle avec des instruments calibrés pour une autre époque. Le rapport Draghi, malgré toute la documentation qu’il apporte sur les faiblesses européennes, part d’un diagnostic construit sur des indicateurs imparfaits. Refaire la statistique n’est pas un préalable abstrait : c’est une condition pour que les décisions politiques qui suivent soient fondées sur la réalité plutôt que sur une photographie déformée.

Deux diagnostics, deux politiques, un seul choix possible

La querelle statistique n’intéresserait que les économistes si elle n’avait pas des implications directes sur les choix politiques. Elle en a.

Si Krugman a raison, c’est-à-dire si l’Europe n’a pas décroché en productivité, alors les appels à des réformes structurelles profondes reposent sur un faux diagnostic. L’Europe devrait peut-être ajuster à la marge, mais elle n’a pas de chantier urgent à conduire. Le modèle social européen, avec ses marchés du travail plus protégés, ses marchés de capitaux fragmentés et ses champions nationaux préservés de la destruction créatrice, n’est pas en cause.

Si Aghion, Bergeaud et Garicano ont raison, la situation est fondamentalement différente. L’Europe a laissé s’accumuler un retard structurel dans les secteurs à forte intensité d’innovation, précisément parce qu’elle a protégé ses acteurs établis de la concurrence qui seule force la mise à niveau technologique. La théorie de la croissance par la destruction créatrice, pour laquelle Aghion a reçu le prix Nobel d’économie 2025, prédit exactement ce résultat : une économie qui maintient en vie des firmes dont la productivité est inférieure à la frontière technologique ralentit sa propre croissance, parce qu’elle immobilise du capital et du travail qui pourraient être redéployés vers des usages plus productifs.

L’Europe n’a pas créé de géant technologique depuis cinquante ans — ce n’est pas un déficit de financement initial ni d’intelligence, c’est un déficit de destruction. Les fusions qui auraient permis de créer des acteurs à taille mondiale ont été bloquées au nom de la protection de la concurrence domestique. Les marchés de capitaux, fragmentés selon des lignes nationales, n’ont pas permis le financement à grande échelle des scale-ups. Les règles d’insolvabilité ont maintenu des entreprises zombies que la logique schumpétérienne aurait dû éliminer bien plus tôt.

La lecture Aghion débouche donc sur un programme précis : débloquer les fusions transeuropéennes dans les secteurs stratégiques, unifier les marchés de capitaux, réformer les règles de concurrence pour qu’elles ciblent le pouvoir de marché réel plutôt que la taille nominale des acteurs, et accepter que la destruction créatrice implique des reconversions sectorielles douloureuses à court terme. Ce programme est politiquement difficile. Il l’est d’autant plus que le diagnostic sur lequel il repose est contesté.

L’IA redistribue les cartes avant que l’Europe ne décide

Le débat statistique se déroule au pire moment possible. L’intelligence artificielle générative est en train de redistribuer les positions concurrentielles dans presque tous les secteurs de l’économie, et ce à une vitesse sans commune mesure avec les cycles technologiques précédents. Les entreprises qui maîtrisent les modèles de fondation, les infrastructures de calcul et les données d’entraînement prendront des positions structurelles qu’il sera difficile de contester dans dix ans.

Or, dans ce secteur précis, l’écart entre l’Europe et les États-Unis n’est pas mesuré en points de productivité horaire : il se lit directement dans les capitalisations boursières, les investissements en capital-risque, les dépôts de brevets sur les modèles de langage, la localisation des talents qui travaillent sur les systèmes les plus avancés. Ces indicateurs ne sont pas ambigus et ne dépendent pas du choix entre PPP courant et prix constants.

La question que pose Aghion sur la politique de concurrence prend ici une dimension particulière. Si l’Europe continue de fragmenter artificiellement ses marchés numériques pour protéger des acteurs nationaux de taille insuffisante, elle prive ses entreprises de la masse critique nécessaire pour rivaliser avec des acteurs américains dont les ressources sont sans commune mesure. La tension entre politique de concurrence conçue pour le marché domestique et nécessité de créer des champions à échelle mondiale est réelle, et elle n’a pas de solution simple.

L’argument de Aghion sur la destruction créatrice s’applique ici avec une acuité particulière. Une économie qui protège ses acteurs établis de la disruption numérique ne crée pas de la stabilité : elle accumule un retard qui, au bout d’un certain nombre d’années, devient structurellement difficile à combler. La théorie prédit un point à partir duquel les économies protectionnistes cessent de converger vers la frontière technologique et commencent à s’en éloigner de façon auto-entretenue.

L’Europe peut-elle innover sans se laisser racheter ?

La question que le rapport Draghi n’a pas tranchée est celle-là. Elle est différente du débat sur la productivité passée, mais elle en est la conséquence logique.

Si l’écart de productivité dans les secteurs d’innovation est réel, comme le soutiennent Aghion et ses coauteurs, alors l’Europe fait face à un choix structurel : soit elle crée les conditions d’une innovation endogène en acceptant les coûts politiques de la destruction créatrice, soit elle attire les capitaux et les technologies étrangers au risque d’une dépendance technologique croissante.

Les deux options coexistent dans le débat actuel. L’Union européenne a engagé des investissements substantiels dans les semi-conducteurs avec l’European Chips Act, dans l’IA avec des appels à projets du programme Horizon Europe, dans les infrastructures de données avec les projets de cloud souverain. Ces initiatives répondent à la logique de Mariana Mazzucato sur l’État entrepreneurial : l’investissement public comme catalyseur là où le marché n’investit pas spontanément.

Mais ces investissements sont insuffisants si la structure des marchés reste inchangée. Financer des laboratoires de recherche publique sans créer les conditions dans lesquelles les résultats peuvent être commercialisés à grande échelle par des entreprises privées européennes reproduit le problème historique européen : excellence dans la recherche fondamentale, incapacité à passer à l’échelle. Le rapport Draghi l’a documenté en identifiant l’Union du marché des capitaux comme le chantier prioritaire non achevé de l’intégration européenne.

Le débat Krugman-Aghion atterrit ici. Si les décideurs européens acceptent la lecture Krugman, ils concluront que la situation n’est pas urgente et différeront les réformes difficiles. Si la lecture Aghion s’impose, le sentiment d’urgence change de nature : on n’est plus dans le rattrapage graduel, on est dans la prévention d’un décrochage structurel dont les conséquences se mesureront en termes de revenus réels, de qualité des services publics financés par la productivité globale, et de capacité des générations à venir à exercer leurs choix dans une économie qui reste compétitive.

La statistique n’est jamais neutre. Choisir son indicateur, c’est choisir son diagnostic. Et choisir son diagnostic, c’est déjà choisir sa politique. L’Europe ne peut pas se permettre de choisir le mauvais indicateur et de découvrir l’erreur dans vingt ans.

Reste une question que ni Aghion ni Krugman ne tranche : à quel horizon la destruction créatrice est-elle politiquement tenable dans des sociétés européennes qui ont construit leur contrat social sur la sécurité de l’emploi et la prévisibilité des parcours ? Les réformes qu’appelle la théorie schumpétérienne supposent une infrastructure de protection des travailleurs en transition que l’Europe n’a pas encore pleinement construite. C’est peut-être le vrai préalable — non pas statistique, mais politique.


Sources

  1. Aghion, Bergeaud, Garicano — “Paul Krugman Is Wrong About the US-Europe Productivity Gap”, Project Syndicate, 29 mai 2026 : https://www.project-syndicate.org/onpoint/paul-krugman-is-wrong-about-us-europe-productivity-gap-by-philippe-aghion-et-al-2026-05
  2. Diane Coyle — GDP: A Brief but Affectionate History, Princeton University Press (données et arguments sur les limites de la comptabilité nationale)
  3. Mario Draghi — The Future of European Competitiveness, rapport remis à la Commission européenne, septembre 2024
  4. OCDE — Base de données de productivité et d’analyse économique comparative (stats.oecd.org)