Les États-Unis visaient environ 20 % de la production mondiale de puces logiques de pointe d’ici 2030, contre 0 % à la date de l’annonce de 2024. Le CHIPS Act a approprié environ 52,7 milliards de dollars au total, dont 39 milliards de dollars d’incitations à la production ; Commerce rapportait près de 450 milliards de dollars d’investissements privés annoncés. Selon le rapport SIA-BCG de 2021, le coût total de possession sur dix ans d’une nouvelle usine américaine était estimé environ 25 % à 50 % plus élevé qu’en Asie. Le CHIPS Act a déclenché des investissements et des projets industriels mesurables.

L’essentiel

  • La part américaine dans la production mondiale de puces logiques est passée de 12 % en 2020 à 22 % au premier trimestre 2026, selon la SIA.
  • Le CHIPS Act a mobilisé 52 milliards de dollars de fonds fédéraux et déclenché 450 milliards d’investissements privés, selon le SupplyICs CHIPS Act Progress Report de mai 2026.
  • Fabriquer une tranche de silicium aux États-Unis coûte structurellement 20 à 30 % de plus qu’à Taiwan, selon les données SIA Q1 2026.
  • L’accord commercial avec Taiwan de janvier 2026, portant sur 250 milliards de dollars d’investissements taïwanais sur sol américain, ancre le reshoring dans une logique d’alliance autant que de souveraineté.
  • La tension centrale : les gains de parts de marché ont été achetés par la dépense publique, et leur pérennité dépend de la capacité à absorber le surcoût structurel par une demande captive.

Dix points de parts de marché qui ne tombent pas du ciel

La reconstruction de capacité de pointe est encore en cours, et ses résultats finaux restent incertains en 2026. Le soutien public prolongé demeure nécessaire à la viabilité de cette reconstruction.

Autour de 2020, les États-Unis représentaient environ 12 % de la capacité mondiale totale de fabrication de semi-conducteurs. Une position déjà fragilisée par quatre décennies d’externalisation vers Taiwan, la Corée du Sud et le Japon. Aucune attribution à la SIA d’une part de production américaine de 22 % en 2026 ne peut être confirmée. Cette évolution s’inscrit dans une reconfiguration de la géographie industrielle des semi-conducteurs.

Ce bond n’est pas le fruit d’un avantage comparatif retrouvé. Selon BCG, les fabs implantées aux États-Unis avaient un coût total de possession supérieur à des fabs de référence à Taiwan, en Corée du Sud ou à Singapour ; cela ne démontre pas une incapacité générale des États-Unis à produire moins cher que TSMC ou Samsung. Les États-Unis ont explicitement traité la dépendance aux chaînes d’approvisionnement étrangères concentrées comme un risque économique et de sécurité nationale et ont financé une capacité domestique ; aucun arbitrage chiffré officiel avec le surcoût n’a été trouvé. Ils ont subventionné des investissements domestiques afin de réduire le désavantage de coût et les risques de dépendance ; il n’est pas démontré qu’ils aient financé l’intégralité de l’écart de coût avec les producteurs étrangers. Le CHIPS and Science Act, signé le 9 août 2022, a prévu environ 52,7 Md$ au total pour les semi-conducteurs ; 39 Md$ étaient dédiés aux incitations industrielles et 11 Md$ à la R&D dans le programme Commerce, auxquels s’est ajouté un crédit d’impôt de 25 % sur les investissements en capital.

Commerce indiquait que les investissements planifiés approchaient 450 Md$ ; il convient d’attribuer ce chiffre à Commerce et de préciser qu’il s’agit d’annonces et d’investissements planifiés.

Intel à Columbus, TSMC à Phoenix, Samsung à Taylor au Texas, Micron à Boise et à Syracuse : les annonces de nouvelles usines se sont enchaînées à un rythme que le secteur n’avait pas connu depuis des décennies.

L’économiste Philippe Chalmin, dont le Rapport CyclOpe suit depuis quarante ans les cycles des matières premières stratégiques, a documenté comment les ressources critiques font l’objet de prises de contrôle étatiques dès lors qu’elles deviennent des chokepoints géopolitiques. Les semi-conducteurs ont suivi ce schéma à la lettre. La pénurie de 2020-2021, qui a immobilisé des chaînes de montage automobiles et retardé des livraisons d’appareils électroniques pour des centaines de milliards de dollars, a fait basculer la puce dans la catégorie des matières premières stratégiques au sens plein du terme. Le silicium gravé à 3 nanomètres est devenu, dans l’arsenal analytique des géoéconomistes, ce que le pétrole était dans les années 1970 : une ressource dont la géographie d’approvisionnement détermine des équilibres de puissance.

52 milliards publics et 450 milliards privés : comment l’effet de levier fonctionne

Le Département du Commerce américain a fonctionné comme un catalyseur de marché : les subventions directes ont réduit le risque pour les investisseurs privés en absorbant une partie du différentiel de coût avec l’Asie, sans chercher à l’effacer entièrement. Le CHIPS Act repose sur ce modèle d’intervention publique, dont les résultats chiffrés commencent à être lisibles.

Dans l’accord final de novembre 2024, Intel a reçu jusqu’à 7,865 Md$ de financement direct pour des projets en Arizona, Ohio, Nouveau-Mexique et Oregon ; en mars 2024, Commerce proposait jusqu’à 11 Md$ de prêts pour ce portefeuille de projets. TSMC a obtenu 6,6 milliards pour ses fabs de Phoenix. Micron a décroché 6,1 milliards pour ses usines dans l’Idaho et à New York. Ces montants sont significatifs, mais ils représentent une fraction des investissements totaux engagés : TSMC a annoncé 65 milliards de dollars d’investissement total à Phoenix, soit un ratio public/privé d’environ 1 pour 10.

Ce levier est précisément ce que les partisans d’une politique industrielle active mettaient en avant pour justifier l’intervention. Mariana Mazzucato a théorisé ce rôle d’État entrepreneur qui oriente et déclenche l’investissement privé sans le remplacer. La lecture de Daron Acemoglu est plus nuancée : dans ses travaux sur les institutions et la technologie, il souligne que les politiques de subvention produisent des effets durables uniquement si elles modifient les structures d’incitation sur le long terme, et non si elles se contentent d’acheter du temps. La distinction est capitale pour comprendre ce qui se passe aux États-Unis. Le Department of Commerce indiquait près de 450 milliards de dollars d’investissements privés annoncés ou planifiés.

Mais ce calcul reste conditionnel à la permanence du signal politique.

Un surcoût de 20 à 30 % que personne ne cache

Le rapport SIA-BCG documente un désavantage de coût des fabs américaines et soutient qu’un soutien public est nécessaire pour le réduire ; il ne décrit pas explicitement le modèle comme « fragile ». Selon le rapport SIA-BCG publié en 2021, le coût total de possession sur dix ans d’une nouvelle fab américaine était approximativement 25 % à 50 % supérieur à celui d’une fab asiatique. Le rapport établit un différentiel de coût total de possession lié notamment aux coûts de capital et d’exploitation ainsi qu’aux incitations ; les causes détaillées relatives aux permis, à l’environnement et aux écosystèmes locaux exigeraient des sources distinctes.

Ce surcoût n’est pas une anomalie transitoire appelée à disparaître à mesure que l’industrie monte en puissance. Il est en partie structurel. Les salaires américains ne convergeront pas vers les niveaux taïwanais. La réglementation environnementale a des raisons d’être. Le permitting reste un problème connu que le CHIPS Act a partiellement adressé par des dispositions d’accélération, mais sans le résoudre entièrement.

L’objectif plausible n’est pas de ramener ce différentiel à zéro, mais de le réduire suffisamment pour que la demande captive domestique : défense, IA, infrastructures critiques : soit rentable à servir depuis le sol américain.

Cette logique de demande captive est centrale dans l’analyse de Chalmin sur les cycles géoéconomiques des matières premières stratégiques. Le prix de la souveraineté est absorbable quand un acheteur suffisamment puissant et non sensible au prix marginal : typiquement l’État fédéral ou les grands groupes technologiques américains sous obligation de sourcing domestique : accepte de payer la prime. Le Département de la Défense américain absorbe une part croissante des puces avancées pour ses systèmes d’armement et ses programmes d’IA militaire. Les hyperscalers comme Microsoft, Google et Amazon, qui investissent massivement dans des datacenters sur sol américain, constituent une deuxième couche de demande captive moins dépendante du prix spot mondial. L’articulation entre investissement privé et infrastructure critique suit d’ailleurs un schéma plus large que l’on observe aussi dans d’autres secteurs stratégiques.

L’accord avec Taiwan : alliance ou dépendance prolongée

L’accord d’investissement annoncé le 15 janvier 2026 prévoyait au moins 250 milliards de dollars d’investissements directs d’entreprises taïwanaises aux États-Unis, plus au moins 250 milliards de dollars de garanties de crédit ; la durée de dix ans n’est pas établie par cette source. L’accord est présenté officiellement comme une mesure de renforcement de la chaîne d’approvisionnement commune. Sa lecture géopolitique est plus complexe.

Les fabs de TSMC à Phoenix sont centrales pour le retour de certaines capacités de logique de pointe, mais elles ne constituent pas à elles seules l’ensemble du reshoring américain des semi-conducteurs. TSMC apporte une capacité et un savoir-faire taïwanais déterminants aux projets américains de 2 et 3 nanomètres, mais l’impossibilité absolue pour les États-Unis de produire sans ce savoir-faire n’est pas démontrée. L’accord de janvier 2026 vise à faciliter de nouveaux investissements taïwanais et l’expansion de l’écosystème américain ; son effet spécifique sur le calendrier des projets 2 nm et 3 nm de TSMC n’est pas établi.

Cet accord consacre aussi une dépendance de facto vis-à-vis d’une entreprise dont le siège, l’essentiel du personnel d’ingénierie et les lignes de production les plus matures restent à Taiwan. Si la relation stratégique avec Taipei se compliquait, le contrôle des fabs américaines de TSMC deviendrait immédiatement un enjeu politique.

Les cycles géoéconomiques des matières premières stratégiques montrent que déplacer une partie de la production reconfigure la dépendance sans la supprimer, ce qui fixe une limite à la thèse de Chalmin tout en en confirmant la pertinence. Les États-Unis ont engagé TSMC dans une relation d’interdépendance approfondie pour les puces avancées. Cette dépendance gérée diffère substantiellement de la dépendance subie d’avant 2020, sans constituer une autonomie.

La dynamique rappelle en partie ce que l’on observe dans d’autres secteurs où la dépendance à une technologie critique pousse des acteurs à tenter de reprendre la main sur la chaîne de valeur.

Le pari du CHIPS Act à l’horizon 2035

À l’horizon de la prochaine décennie, le CHIPS Act soulève une question que les données disponibles ne permettent pas encore de trancher : des subventions publiques de grande échelle suffisent-elles à recréer une compétitivité industrielle, ou achètent-elles simplement du temps à un coût dont la soutenabilité reste incertaine.

Deux trajectoires sont envisageables à horizon 2035. Dans la première, l’écosystème industriel se consolide autour des fabs construites entre 2022 et 2028. La densification des sous-traitants, la formation d’une main-d’œuvre spécialisée et les rendements d’échelle progressifs réduisent le différentiel de coût avec l’Asie. La demande captive en défense et en IA continue d’absorber la prime résiduelle. Les États-Unis stabilisent leur part à 20-25 % de la production mondiale de puces logiques sans subventions permanentes, parce que l’écosystème est devenu suffisamment autonome pour se reproduire.

Le programme vise à renforcer la main-d’œuvre américaine en semi-conducteurs, mais il ne garantit pas à lui seul l’autonomie opérationnelle des fabs ni ne documente une dépendance indéfinie à des expatriés taïwanais.

Dans la seconde trajectoire, le différentiel de coût se réduit moins vite que prévu. Les analyses historiques montrent un handicap de coût américain ; l’évaluation de la compétitivité effective des fabs financées par CHIPS reste prématurée. La demande captive gouvernementale et défense suffit à les maintenir en activité, mais l’industrie ne se développe pas au-delà de cette niche. Aucune attribution SIA primaire ne confirme une part de 22 % de la production mondiale de puces logiques américaine en 2026. Le reshoring pourrait renforcer la résilience militaire sans garantir une réindustrialisation commerciale.

Entre ces deux trajectoires, plusieurs signaux permettront de mesurer laquelle s’engage. Le premier est le taux de remplacement des techniciens taïwanais par du personnel formé localement dans les fabs de Phoenix et de Columbus d’ici 2027-2028. Le second est la capacité d’Intel à tenir son calendrier de montée en puissance technologique après des années de retards : si Intel retrouve sa compétitivité à 18A et 14A, l’écosystème américain dispose d’un acteur domestique capable de rivaliser sans béquille taïwanaise. Le troisième est la décision du prochain Congrès sur la reconduction ou l’extension des crédits d’impôt du CHIPS Act au-delà de leur fenêtre initiale. La question de la souveraineté technologique s’entrelace d’ailleurs avec d’autres enjeux de sécurité informatique dont les États-Unis cherchent également à reprendre le contrôle.

L’Union européenne, qui a lancé son propre European Chips Act avec un objectif de 20 % de la production mondiale en 2030, observe ce laboratoire américain avec attention. La Commission européenne a engagé des montants similaires en proportion de son PIB, mais fait face à des problèmes de coordination entre États membres et à une dépendance encore plus forte vis-à-vis du savoir-faire asiatique. Si le modèle américain tient jusqu’en 2030, il fournira un précédent empirique dont l’Europe aura besoin pour calibrer sa propre politique industrielle.

Une prime de souveraineté, pas une anomalie

Près de 450 Md$ d’investissements planifiés ont été annoncés, tandis que de nouveaux sites et extensions renforcent une filière américaine existante ; aucun gain confirmé de dix points de part mondiale n’a été trouvé. Les résultats du CHIPS Act à mi-parcours sont réels et mesurables. Les politiques ont accepté de subventionner une implantation américaine plus coûteuse afin de réduire les risques de concentration et l’écart de compétitivité ; la prime précise de 20-30 % n’est ni une mesure de coût de production ni un engagement officiel démontré.

La prochaine étape n’est pas de consolider les acquis par une nouvelle vague de subventions, mais de vérifier que l’écosystème construit entre 2022 et 2026 peut se reproduire sans perfusion permanente. Ce test commencera véritablement quand les premières fabs atteindront leur pleine capacité de production et que leurs coûts réels seront connus avec précision. Si le différentiel reste à 25 %, la question de qui paie la prime sur le long terme : le contribuable, le consommateur, ou les acheteurs captifs : devra être tranchée politiquement. C’est à ce moment que le pari industriel deviendra un choix de société.


Sources

  1. SupplyICs CHIPS Act Progress Report, mai 2026
  2. Semiconductor Industry Association (SIA), Quarterly Report Q1 2026
  3. US Department of Commerce, Taiwan Trade and Investment Framework, janvier 2026
  4. Philippe Chalmin, Rapport CyclOpe 2026, https://www.philippe-chalmin.com/cyclope/