Le problème porte à la fois sur l’insuffisance des volumes de financement et sur l’adéquation des instruments, des échéances et des modalités de suivi. L’Amérique latine abrite une biodiversité exceptionnelle et a développé des instruments tels que les swaps dette-nature et des obligations thématiques, mais l’exemple des « obligations Jaguar » n’est pas étayé. Ces instruments peuvent mobiliser des financements, mais ne comblent pas l’incompatibilité entre les horizons que les investisseurs acceptent et ceux que les écosystèmes exigent.
L’essentiel
- Le marché mondial de la restauration forestière est sous-capitalisé de 40 à 60 %, selon la Banque interaméricaine de développement (IDB, 2025).
- L’initiative 20x20 montre que 92 % des programmes de restauration reposent sur la plantation active, une méthode sous-optimale pour la biodiversité à long terme, selon une étude publiée dans Biological Conservation (ScienceDirect, 2024).
- Les coûts d’établissement atteignent jusqu’à 4 445 USD/ha dans les scénarios de variance haute, ce qui rend la plupart des projets non rentables aux horizons habituels des fonds privés.
- Les instruments testés en Amérique latine, obligations vertes, swaps dette-nature, marchés d’habitat, réduisent le coût du capital sans résoudre le désalignement temporel entre retours financiers et régénération écologique.
- La viabilité de véhicules d’investissement à horizons de trente à cinquante ans déterminera si la biodiversité reste structurellement dépendante de la dépense publique.
Le problème de fond dépasse la pénurie de capitaux
Pendant longtemps, le manque de financement de la biodiversité s’expliquait simplement : les gouvernements ne dépensaient pas assez, les marchés ne voyaient pas d’actif à monétiser. Ce diagnostic reste partiellement vrai. Mais les données récentes montrent que, là où des financements existent, leur durée, leur affectation et leurs indicateurs peuvent être mal adaptés aux besoins de restauration; les volumes globaux restent néanmoins insuffisants.
L’initiative 20x20, le programme régional le plus ambitieux de restauration des terres dégradées en Amérique latine, porté par le World Resources Institute et une vingtaine de gouvernements, offre un cas d’école. L’étude a enquêté 166 praticiens de la restauration dans 14 pays d’Amérique latine; elle n’a pas analysé les 200 millions d’hectares d’opportunités associés à l’initiative 20x20. L’enquête a constaté que la plantation active figurait dans plus de 92 % des programmes étudiés; elle appelle à diversifier les pratiques et à mieux les adapter aux contextes. La plantation active n’est pas systématiquement la moins efficace: ses résultats écologiques dépendent fortement du site et de la conception du projet; la régénération naturelle peut être préférable dans certains contextes. La régénération naturelle assistée, laisser l’écosystème se reconstituer avec un soutien minimal, produit de meilleurs résultats écologiques à un coût souvent inférieur, mais s’étale sur des décennies et génère des métriques difficiles à suivre pour un comité d’investissement.
Le financement structure donc les choix techniques. Ces choix, les objectifs, le contexte paysager et le suivi déterminent conjointement les résultats pour la biodiversité ; planter des arbres ne les garantit pas à lui seul.
Des coûts d’établissement qui rendent les projets non bancables
Les chiffres de l’initiative 20x20 permettent de comprendre pourquoi les projets de restauration peinent à attirer les financeurs privés sans subvention publique. Les coûts moyens d’établissement des zones plantées étaient de 4 445 USD/ha sur les trois premières années, avec une forte dispersion (± 4 841 USD/ha). Les coûts élevés et durables peuvent limiter l’attractivité de certains projets pour des investisseurs privés, mais l’étude ne démontre pas que la plupart des projets sont non rentables.
Le PNUE estime que le financement annuel de la restauration doit passer d’environ 64 milliards USD en 2022 à 296 milliards USD par an d’ici 2030 ; le déficit implicite est d’environ 232 milliards USD par an. Cet écart correspond à la zone grise entre ce que les projets exigent et ce que les marchés acceptent de financer. Les gouvernements couvrent une partie du déficit via des mécanismes multilatéraux : le Fonds mondial pour l’environnement (GEF), les fonds carbone de la Banque mondiale et les prêts concessionnels de l’IDB. Ces flux, bien que croissants, restent insuffisants pour atteindre l’échelle nécessaire.
Ce différentiel n’est pas une question d’information ou de bonne volonté. Il reflète une réalité mécanique : un écosystème forestier tropical mature prend entre cinquante et cent ans à se reconstituer pleinement. Des instruments de dette de long terme existent, mais ils ne résolvent pas automatiquement les risques écologiques, de mesure et de revenus associés à la restauration.
Les instruments testés en Amérique latine et leurs limites réelles
Trois familles d’outils dominent les expérimentations latino-américaines, et chacune éclaire différemment le problème.
Les obligations vertes et obligatons Jaguar. Les obligations vertes peuvent élargir la base d’investisseurs et améliorer la transparence de l’affectation des fonds ; une baisse du coût de financement doit être démontrée émission par émission. Son efficacité écologique dépend notamment de critères d’éligibilité, de l’additionnalité, de l’affectation des fonds, du suivi et de la qualité des indicateurs ; ceux-ci ne sont pas nécessairement un collatéral. Les obligations vertes souveraines se multiplient dans la région, Chili, Colombie, Costa Rica, et peuvent financer des dépenses publiques déjà planifiées sans nécessairement attirer de capital privé nouveau.
Les swaps dette-nature. Le mécanisme est élégant : un pays lourdement endetté renégocie une partie de sa dette extérieure contre un engagement de conservation. L’Équateur a signé en 2023 le plus grand swap dette-nature de l’histoire, restructurant 1,6 milliard de dollars de dette pour financer la protection des Galápagos. La Colombie a suivi. Ces opérations peuvent, dans certaines conditions, créer de l’espace budgétaire ou réduire le service de la dette ; leurs effets sur la crédibilité et le coût de financement ne sont pas garantis. Leur limite tient à leur logique : les swaps dette-nature peuvent reposer sur de la dette commerciale négociée sur les marchés, mais aussi sur des accords bilatéraux concernant des créances publiques.
La question du foncier complique encore l’équation : là où les droits de propriété sur les terres restent flous, les engagements de conservation sont difficiles à contractualiser. On retrouve ici une contrainte déjà documentée dans les programmes de microcrédit agricole : sans titre foncier clair, l’instrument financier n’accroche pas.
Les marchés d’habitat (habitat banks). Inspirés des marchés de crédits carbone, ces mécanismes permettent à des promoteurs ou industriels de compenser la destruction d’habitats en finançant leur restauration ailleurs. Le Brésil expérimente des dispositifs de ce type dans le cadre de son Code forestier. Le problème structurel est connu : la fongibilité entre un hectare détruit et un hectare restauré suppose une équivalence écologique que la science conteste. Un habitat de forêt primaire n’est pas remplaçable par une plantation, même bien gérée. Les marchés d’habitat risquent donc de valider des destructions nettes masquées par des restaurations de moindre valeur.
Ces trois familles ont un point commun : elles peuvent mobiliser des fonds publics ou privés, sans résoudre le désalignement temporel de fond. La conservation africaine offre un contre-exemple instructif. Là où les pressions les plus directes, comme le braconnage, ont été réduites par des interventions ciblées, les écosystèmes ont récupéré une partie de leur fonctionnalité sans investissement financier massif, comme le documentent les données récentes sur les populations d’espèces africaines. Le financement reste nécessaire, mais son efficacité dépend de son adéquation aux dynamiques écologiques réelles.
Capacités et limites de l’ingénierie financière
L’ingénierie financière excelle à réduire des frictions : coût du capital, asymétries d’information, risques de change. Elle peut aider à structurer des flux de financement vers des projets que le marché ignore. Elle peut créer des garanties partielles qui rendent des projets acceptables pour des investisseurs institutionnels.
Elle ne peut pas raccourcir le temps écologique. Un écosystème ne rembourse pas à cinq ans. La valeur d’une forêt ancienne, séquestration carbone, régulation hydrologique, habitat pour des milliers d’espèces, est réelle mais diffuse, non contractualisable dans sa totalité, et elle se déploie sur des générations.
Les horizons d’investissement constituent l’obstacle central. Les fonds de pension, les assureurs et les fonds souverains disposent théoriquement d’horizons longs, vingt ou trente ans pour certains. Certains investisseurs soumis à des exigences de liquidité, de reporting fréquent ou d’évaluation de performance peuvent privilégier des actifs liquides et prévisibles; cela ne s’applique pas uniformément à tous les investisseurs. La biodiversité produit l’inverse : des retours incertains, longs et non liquides.
Quelques structures tentent de contourner cela. Les fonds de conservation permanente, notamment au Costa Rica et en Bolivie, gèrent des dotations dont les rendements financent la gestion des aires protégées sur des horizons illimités. L’approche est solide mais nécessite une dotation initiale très élevée que seuls des États ou des philanthropes peuvent fournir. L’IDB et la Société financière internationale (IFC) testent des véhicules de dette de long terme pour des projets de restauration forestière en Colombie et au Pérou. Ces structures existent, mais restent marginales en volume.
La viabilité de véhicules privés à horizons longs déterminera si la biodiversité reste structurellement dépendante de financements publics et philanthropiques pour les décennies à venir.
Les acteurs qui avancent malgré tout
Derrière les contraintes structurelles, des programmes progressent.
Le Costa Rica reste la référence régionale. Son système de paiements pour services environnementaux (FONAFIFO), actif depuis 1997, verse des compensations directes aux propriétaires forestiers pour la conservation et la restauration. Les données institutionnelles costariciennes consultées font état d’environ 52,4 % de couverture forestière selon l’inventaire 2013-2014 ; les séries historiques varient selon la méthode de mesure. Le PSA est principalement soutenu par des ressources publiques, dont une part de la taxe sur les carburants, complétées notamment par des redevances sur l’eau et certains apports privés; le rôle des certifications d’écotourisme n’est pas établi ici. Le capital privé joue ici un rôle de complément, pas de moteur.
Herencia Colombia vise le financement durable de plus de 29 millions d’hectares; le GEF mentionne notamment deux millions d’hectares terrestres protégés supplémentaires et 15 millions d’hectares marins dans les dix premières années. L’accent est mis sur les communautés autochtones comme gestionnaires des territoires. Des données préliminaires suggèrent une réduction de la déforestation dans les zones ciblées, bien que les évaluations à long terme manquent encore.
Au Brésil, malgré la volatilité politique autour de l’Amazonie, le Fonds Amazonie, alimenté principalement par la Norvège et l’Allemagne, a repris ses décaissements depuis 2023 après une suspension de quatre ans. Selon le BNDES, le Fonds Amazonie avait soutenu 107 projets en 2023; les chiffres plus élevés parfois cités concernent des organisations ou bénéficiaires, pas nécessairement des projets. Le mécanisme illustre à la fois la puissance des flux publics et leur vulnérabilité aux alternances politiques.
Vers des instruments calibrés sur le temps écologique
Le désalignement temporel entre capital et biodiversité n’est pas une fatalité permanente. Il appelle des solutions architecturales précises.
La première piste est la tranchage temporel des risques. Des mécanismes de garantie publique peuvent absorber une partie des risques initiaux d’un projet de restauration afin de faciliter la mobilisation de capital privé à des phases ultérieures. L’IDB expérimente ce type de structure en Amérique centrale.
La deuxième piste est la création de métriques de biodiversité standardisées et auditables. Les indicateurs employés par les émetteurs et les marchés sont encore hétérogènes, malgré l’existence de cadres, de taxonomies et de répertoires d’indicateurs communs. L’absence de standard empêche la comparaison et augmente le coût de vérification pour les investisseurs. La Taskforce on Nature-related Financial Disclosures (TNFD), lancée en 2021, travaille à combler ce vide. Son cadre de reporting a été finalisé en 2023 et des entreprises commencent à l’adopter volontairement.
La troisième piste est structurelle : aligner les incitations des gestionnaires de fonds sur des horizons longs. Tant que les bonus sont annuels et les benchmarks trimestriels, les actifs de biodiversité resteront des objets de niche. Quelques fonds souverains, notamment Norges Bank Investment Management, ont commencé à intégrer des critères de biodiversité dans leurs politiques d’exclusion. L’effet sur le coût du capital pour les entreprises les plus destructrices pourrait être significatif si d’autres suivent.
La biodiversité latino-américaine est confrontée à la fois à un déficit de financement et à une inadéquation des instruments, de leurs horizons et de leurs critères de mesure. Elle risque de se dégrader faute de capital au bon format, au bon moment, avec le bon horizon. Corriger ce désalignement demande moins d’innovation financière spectaculaire que de travail d’architecture patiente : garanties publiques ciblées, standards de mesure robustes, incitations de long terme. Les instruments existent ou peuvent être conçus. La question est de savoir si les institutions, États, banques de développement, investisseurs institutionnels, accepteront de les adopter avant que les écosystèmes qu’ils visent à financer ne franchissent leurs propres seuils d’irréversibilité.
Sources
- Biological Conservation (ScienceDirect, 2024), Initiative 20x20, coûts de restauration et méthodes de plantation : https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0006320724001708
- Banque interaméricaine de développement (IDB), 2025, Estimation du déficit de financement de la restauration forestière mondiale (rapport sans URL publique disponible)
- Fonds mondial pour l’environnement (GEF), Programmes de financement de la biodiversité en Amérique latine : https://www.thegef.org
- BNDES (Brésil), Fonds Amazonie, bilan des décaissements : https://www.bndes.gov.br/fundoamazonia
- FONAFIFO (Costa Rica), Paiements pour services environnementaux, données de couverture forestière : https://www.fonafifo.go.cr
- Taskforce on Nature-related Financial Disclosures (TNFD), Cadre de reporting biodiversité : https://tnfd.global
- FAO, Données mondiales sur la déforestation et la restauration forestière : https://www.fao.org/forest-resources-assessment