Pendant dix ans, les forums industriels et les discours d’investisseurs ont célébré le petit réacteur modulaire comme la prochaine grande rupture énergétique. Des centaines de projets ont été annoncés, des milliards levés, des feuilles de route publiées. Résultat : aucun réacteur commercial de ce type n’existe encore en exploitation terrestre dans le monde occidental. En Chine, le premier vient d’être construit.
Linglong One, 125 mégawatts électriques, devrait entrer en exploitation commerciale au premier semestre 2026 sur l’île de Hainan. Ce sera le premier petit réacteur modulaire terrestre à usage commercial de l’histoire. Pas une démonstration. Pas un prototype. Un réacteur connecté au réseau, conçu pour être répliqué.
L’essentiel
- Linglong One (125 MWe) atteindra l’exploitation commerciale au premier semestre 2026, premier SMR terrestre commercial au monde
- CNNC (China National Nuclear Corporation) développe l’ACP100 depuis 2010 ; la construction a débuté en 2021 à Changjiang, Hainan
- La Chine développe en parallèle au moins six autres designs de SMR à des stades avancés
- Les hyperscalers américains ont signé pour plus de 10 GW de nucléaire pour alimenter leurs centres de données, sans réacteur commercial disponible aux États-Unis
- L’avance industrielle chinoise sur les SMR reproduit le schéma des batteries et des panneaux solaires : premier fabricant à fiabiliser la production impose ses normes
Ce que “premier au monde” veut dire concrètement
Linglong One n’est pas un projet sorti de nulle part. Le développement de l’ACP100 par China National Nuclear Corporation (CNNC) a débuté dès 2010, avec la conception préliminaire achevée en 2014. L’annonce officielle du projet de construction est de juillet 2019, et la construction a formellement débuté en juillet 2021 à Changjiang, dans la province de Hainan. Cinq ans de travaux pour un réacteur de 125 MWe utilisant de l’eau pressurisée, une technologie maîtrisée, adaptée à une configuration compacte.
125 mégawatts, c’est environ huit fois moins qu’un réacteur nucléaire conventionnel typique de 1 000 MWe. C’est suffisant pour alimenter une ville moyenne, une zone industrielle isolée, une île. C’est précisément l’intérêt du format : là où les grands réacteurs exigent des connexions au réseau dense, des décennies de planification et des capitaux que peu d’États peuvent mobiliser, un SMR peut être déployé en périphérie, dans des régions peu connectées, dans des pays à capacité d’investissement limitée. La modularité n’est pas une prouesse technique fine, c’est une réponse à une contrainte géographique et financière très concrète.
Ce que “premier au monde” signifie dans ce contexte, c’est la validation du concept à l’échelle industrielle. Un réacteur qui tourne, facture de l’électricité, accumule des heures d’exploitation, génère des données de fiabilité et fournit le retour d’expérience indispensable pour construire le suivant plus vite et moins cher. C’est ce saut que ni les États-Unis, ni le Royaume-Uni, ni la France n’ont encore franchi.
Pendant ce temps, les projets occidentaux s’accumulent dans les tiroirs
Le décalage entre l’annonce et la réalisation est devenu le trait caractéristique du secteur SMR en Occident. NuScale Power, l’entreprise américaine la plus avancée, était encore présentée comme pionnière mondiale il y a trois ans. En 2023, son projet phare dans l’Idaho a été annulé : les coûts estimés avaient plus que doublé, les clients potentiels se sont retirés, et les délais s’étiraient jusqu’à la fin de la décennie. La certification de conception obtenue auprès de la Nuclear Regulatory Commission en 2022 n’a pas suffi à franchir la distance entre le papier et le béton.
Au Royaume-Uni, Rolls-Royce SMR avance sur son design de 470 MWe et a obtenu des engagements gouvernementaux substantiels. Mais les premiers réacteurs ne sont pas attendus avant 2035 au plus tôt, dans le meilleur scénario de calendrier. En France, EDF développe son propre concept, le NUWARD, mais les décisions finales d’investissement restent suspendues à des arbitrages politiques et réglementaires qui s’étirent.
Ce n’est pas une question de compétence technique. Les ingénieurs britanniques, français et américains maîtrisent la physique des réacteurs. Le problème est structurel : les marchés occidentaux combinent une réglementation nucléaire fragmentée, des coûts de certification élevés, des chaînes d’approvisionnement industrielles qui ont perdu leurs compétences après des décennies de désinvestissement, et des structures de financement qui ne savent pas valoriser un actif à 40 ans de durée de vie. La Chine n’a pas résolu ces problèmes, elle ne les a jamais eu à ce degré.
La demande est là, l’offre occidentale ne suit pas
Le contexte de marché n’a jamais été aussi favorable au nucléaire. Les grandes entreprises technologiques ont transformé leur modèle d’infrastructure en quelques années, au point que l’alimentation en énergie des centres de données est devenue une contrainte stratégique de premier ordre. Microsoft, Google, Amazon et Meta ont collectivement annoncé des engagements pour plus de 10 gigawatts de capacité nucléaire destinée à leurs data centers. Ce chiffre, compilé par SMR Intel dans son rapport “State of SMR 2026”, représente davantage que la capacité nucléaire totale de nombreux pays européens.
Ces entreprises ne font pas ces annonces par conviction environnementale abstraite. Les data centers d’intelligence artificielle consomment une puissance continue, jour et nuit, incompatible avec les intermittences du solaire et de l’éolien. Le nucléaire est la seule source bas-carbone pilotable qui peut répondre à ce profil de charge à grande échelle. L’Europe, qui sait construire des data centers mais peine à les alimenter, illustre exactement ce goulot d’étranglement.
Le problème américain est simple : ces 10 GW de demande signée n’ont pas d’offre correspondante disponible à court terme. Les grands réacteurs prennent vingt ans à construire dans le contexte américain récent. Les SMR sont encore sur le papier ou dans les premières phases de certification. Pendant ce temps, la Chine accumule des heures de fonctionnement sur le premier exemplaire et prépare les suivants.
Le précédent des batteries et des panneaux solaires
L’histoire industrielle récente fournit un modèle d’analyse que les décideurs occidentaux auraient intérêt à ne pas ignorer. Dans les années 2000, les entreprises allemandes, américaines et japonaises dominaient la production de panneaux solaires. La Chine a investi massivement, absorbé les pertes initiales nécessaires à la montée en échelle, standardisé ses composants et réduit ses coûts à un rythme que personne n’avait anticipé. Résultat : en 2024, la Chine produit plus de 80% des panneaux solaires mondiaux, selon les données de l’Agence internationale de l’énergie. Le même schéma vaut pour les batteries lithium-ion et les véhicules électriques.
Ce n’est pas de la magie industrielle. C’est la conséquence d’un fait simple : le premier fabricant à fiabiliser une production en série imposera ses normes, ses composants, ses interfaces et ses protocoles de maintenance. Les clients qui achètent un premier réacteur Linglong Two ou Three dans les années 2030 auront besoin de pièces détachées chinoises, de techniciens formés sur des systèmes chinois, de procédures d’exploitation documentées en mandarin puis traduites. C’est ainsi que les standards industriels se constituent, pas par décret.
Pour le nucléaire, les enjeux sont amplifiés par la durée de vie des actifs. Un réacteur installé en 2030 tournera jusqu’en 2070. La dépendance technologique est, par construction, une dépendance de quarante ans. Ce n’est pas exactement le type de relation qu’un pays soucieux de sa souveraineté énergétique voudrait entretenir avec un fournisseur dont les relations géopolitiques sont imprévisibles à cet horizon. Mais la décision d’acheter se prend dans le présent, avec les offres disponibles dans le présent.
Ce que la Chine fait en parallèle
Linglong One n’est pas une expérience isolée. La Chine développe simultanément plusieurs autres designs de SMR à des stades avancés. Le réacteur flottant ACP100S, dérivé de Linglong One, est conçu pour les plateformes offshore et les applications insulaires éloignées. Des concepts de réacteurs à sels fondus et à haute température sont en développement à l’Institut de physique du plasma de l’Académie des sciences chinoises. CNNC et SPIC (State Power Investment Corporation) ont chacun leurs propres programmes parallèles.
Cette diversité n’est pas désordonnée. Elle correspond à une stratégie de couverture de segments de marché différents : réseaux terrestres, zones offshore, exportations vers les pays en développement, applications industrielles à haute température pour la production d’hydrogène ou de chaleur process. Chaque design testé aujourd’hui est une option ouverte pour la prochaine décennie.
L’exportation est au cœur de la stratégie. La Chine a déjà exporté deux grands réacteurs EPR-équivalents vers le Pakistan via l’accord Chashma et développe des discussions avec une vingtaine de pays en Asie, en Afrique et au Moyen-Orient dans le cadre de son initiative de “Route de la Soie nucléaire”. Les SMR, plus petits et financièrement accessibles, élargissent considérablement le bassin de clients potentiels. Un pays qui ne peut pas se payer un réacteur de 1 000 MWe à 10 milliards de dollars peut envisager un SMR de 125 MWe à un coût proportionnellement plus faible, avec une empreinte foncière et une complexité de réseau inférieures.
Ce qui reste ouvert pour l’Occident
L’avance chinoise est réelle. Elle n’est pas irréversible à toutes les échelles, mais le rattrapage exige des conditions précises qui ne sont pas encore réunies.
La première condition est réglementaire. Les États-Unis ont entamé une réforme significative de leur processus de certification nucléaire. La Nuclear Regulatory Commission travaille sur des voies d’approbation accélérées pour les designs non-eau-légère. Le ADVANCE Act, signé en 2024, vise à réduire les délais et les coûts d’autorisation. Ces réformes sont réelles, mais leurs effets se mesureront en années, pas en trimestres.
La deuxième condition est industrielle. Les États-Unis, le Royaume-Uni et la France disposent encore de compétences d’ingénierie nucléaire, mais leurs chaînes de fabrication ont souffert de décennies de gel des constructions. Reconstituer la capacité de forger des composants de cuve, de fabriquer des générateurs de vapeur de précision, de former des soudeurs qualifiés niveau 4 ne se décrète pas. Cela prend du temps et des investissements soutenus, pas des effets d’annonce.
La troisième condition est financière. Le nucléaire est un actif à longue durée de vie et à risque de construction élevé. Les marchés de capitaux privés y sont structurellement réticents sans garanties publiques substantielles. Les pays qui avancent le plus vite, qu’il s’agisse de la Chine, de la Corée du Sud ou, dans une moindre mesure, du Canada avec son programme SMR, sont ceux qui ont accepté que l’État joue un rôle actif dans la prise de risque initiale.
Il reste une fenêtre. Les marchés à construire dans les années 2030 n’ont pas encore choisi leur fournisseur. La demande des data centers est si massive qu’elle pourrait soutenir plusieurs acteurs. Des pays comme le Canada, avec son réacteur BWRX-300 en cours de développement en partenariat avec GE Hitachi, ou le Royaume-Uni avec Rolls-Royce, ont des programmes crédibles. La question n’est pas de savoir si l’Occident peut encore jouer sur ce marché. Elle est de savoir combien de temps il lui reste pour décider de le faire sérieusement.
Linglong One entrera en service dans quelques mois. Les données qu’il produira au cours de ses premières années d’exploitation vaudront plus que toutes les études de faisabilité publiées en Occident depuis 2010. La course aux standards a commencé. Elle a un meneur.
Sources
- SMR Intel, State of SMR 2026 : https://smrintel.com/state-of-smr-2026/
- Wikipedia, Linglong One : https://en.wikipedia.org/wiki/Linglong_One
- Agence internationale de l’énergie (AIE), Solar PV Global Supply Chains, 2022
- Nuclear Regulatory Commission (NRC), ADVANCE Act Implementation, 2024
- World Nuclear Association, Nuclear Power in China, mis à jour 2025
- CNNC officiel — début construction Linglong One (juillet 2021) : https://en.cnnc.com.cn/2021-07/14/c_1023245.htm
- CNNC officiel — tests fonctionnels à froid complétés (octobre 2025) : https://en.cnnc.com.cn/2025-10/24/c_1134890.htm
- World Nuclear News — tests froids SMR chinois : https://www.world-nuclear-news.org/articles/cold-testing-of-chinese-smr-completed
- U.S. Department of Energy — certification NRC NuScale 2022 : https://www.energy.gov/ne/articles/nrc-certifies-first-us-small-modular-reactor-design
- Wikipedia — NuScale Power — annulation Idaho et coûts : https://en.wikipedia.org/wiki/NuScale_Power
- Statista / IEA PVPS — part Chine production PV mondiale 2024 : https://www.statista.com/statistics/668749/regional-distribution-of-solar-pv-module-manufacturing/
- IEA — part Chine dans la fabrication solaire mondiale : https://www.iea.org/reports/solar-pv-global-supply-chains/executive-summary
- SMR Intel — tracker deals nucléaires hyperscalers (mai 2026) : https://smrintel.com/nuclear-data-center-deals/
- Carnegie Endowment — évaluation engagements nucléaires hyperscalers (juin 2026) : https://carnegieendowment.org/research/2026/06/beyond-the-hype-assessing-hyperscaler-nuclear-commitments-against-us-energy-realities
- Al Arabiya / Reuters — mise en service commerciale Linglong One H1 2026 : https://english.alarabiya.net/News/world/2025/12/11/china-to-begin-commercial-operation-of-first-small-modular-nuclear-reactor-in-2026