Un data center se construit en dix-huit mois. Obtenir le raccordement électrique pour l’alimenter prend entre sept et treize ans dans les grandes métropoles européennes. C’est cet écart, pas l’argent ni les textes de loi, qui transforme la souveraineté numérique européenne en ambition de papier.
En juin 2026, la Commission européenne a adopté le Cloud and AI Development Act. Le texte est ambitieux : tripler la capacité de data centers du continent d’ici 2035, déployer des gigafactories d’IA dans le cadre du fonds InvestAI — doté de 20 milliards d’euros pour financer l’ensemble des 4 à 5 gigafactories prévues —, réduire la dépendance aux hyperscalers américains. L’intention est sérieuse. Le problème est physique.
L’essentiel
- Les délais de raccordement au réseau électrique atteignent 7 à 13 ans dans les hubs data centers européens majeurs (FLAP-D : Francfort, Londres, Amsterdam, Paris, Dublin), contre 12 à 24 mois pour construire l’infrastructure elle-même, selon l’Agence internationale de l’énergie.
- Le Cloud and AI Development Act, adopté en juin 2026, vise à tripler la capacité européenne de data centers d’ici 2035 et à financer des gigafactories d’IA via le fonds InvestAI, doté de 20 milliards d’euros pour l’ensemble du programme.
- L’écart entre le calendrier de construction et le calendrier de raccordement rend physiquement impossible d’atteindre les objectifs fixés à l’horizon 2030.
- Si les délais ne sont pas réduits structurellement, les bénéfices (puissance de calcul, emplois qualifiés, sécurité stratégique) se concentreront chez les opérateurs capables de sécuriser du foncier déjà raccordé, pendant que les coûts d’infrastructure réseau sont socialisés à l’échelle nationale.
En Irlande, l’opérateur de réseau EirGrid a suspendu les nouvelles demandes de raccordement en région dublinoise entre 2022 et 2024. À Amsterdam, la municipalité a décrété un moratoire d’un an sur les nouveaux data centers en 2019, avant de le lever en 2020 — des restrictions distinctes ayant ensuite été imposées à l’échelle nationale à partir de 2022. À Francfort, les délais d’attente pour une connexion au réseau haute tension dépassent désormais une décennie selon les données compilées par l’AIE. Ces situations ne sont pas des anomalies locales. Ce sont les symptômes d’une infrastructure électrique conçue pour un monde sans intelligence artificielle.
Sept à treize ans pour brancher un bâtiment
Le chiffre mérite d’être regardé en face. Sept à treize ans. C’est le délai moyen pour raccorder un data center de grande taille dans les hubs européens les plus convoités. Pendant ce temps, un opérateur peut commander, concevoir, construire et mettre en service son infrastructure informatique. Il peut former ses équipes. Il peut signer des contrats avec ses clients. Puis il attend.
L’AIE détaille les raisons de cette attente dans une note publiée en mai 2026. Première cause : les files d’attente pour les raccordements ont explosé. En Allemagne, les gestionnaires du réseau de transmission avaient reçu environ 270 gigawatts de demandes de raccordement à fin du troisième trimestre 2025, dont 211 gigawatts pour les seules batteries — les estimations incluant la distribution et l’ensemble des technologies montant à plus de 720 gigawatts. En France, RTE traite des volumes similaires sur plusieurs années. Deuxième cause : les réseaux de transport et de distribution ont été construits au siècle dernier pour acheminer de l’électricité des centrales vers les foyers, pas pour absorber des pics de consommation concentrés géographiquement dans quelques zones industrielles. Un data center de 100 mégawatts, c’est l’équivalent de la consommation d’une ville moyenne. En ramener dix dans un rayon de cinquante kilomètres suppose des investissements en lignes haute tension, en postes de transformation et en réseaux de distribution que les gestionnaires de réseau n’ont pas prévus, ni budgété, ni planifié.
Troisième cause, moins visible : les procédures d’autorisation. Construire une ligne à très haute tension en Europe prend entre 4 et 8 ans selon l’AIE, voire jusqu’à 15 ans selon le Parlement européen, en cumulant les phases de permitting, d’études d’impact environnemental et de construction. Les recours juridiques, les enquêtes publiques, les études d’impact s’accumulent. Personne n’a tort dans ce système. Les riverains qui contestent une ligne ont des raisons légitimes. Les régulateurs qui exigent des études d’impact font leur travail. Mais la somme de ces procédures produit un résultat que personne n’a voulu : l’Europe se retrouve incapable de câbler physiquement ses ambitions numériques dans le temps imparti.
Le CADA crée la demande sans résoudre l’infrastructure
Le Cloud and AI Development Act est le texte le plus ambitieux que l’Europe ait jamais adopté en matière d’infrastructure numérique. Il crée un cadre de financement pour les gigafactories d’IA, facilite l’accès au foncier industriel pour les opérateurs, simplifie les procédures de permis de construire et engage des fonds publics européens pour cofinancer les infrastructures. C’est une réponse sérieuse à un retard documenté. Le rapport Draghi l’avait formulé sans ambiguïté : l’Europe souffre d’un déficit d’investissement chronique dans les technologies stratégiques, et ce déficit se paie en dépendance.
Mais le CADA traite le bâtiment, pas le câble. Les procédures de permis de construire pour les data centers sont accélérées. Les procédures de raccordement électrique ne le sont pas. Le foncier industriel est mobilisé. La question de savoir comment l’alimenter reste ouverte. C’est comme construire une autoroute sans prévoir les bretelles d’accès.
Les analystes s’accordent à prévoir une croissance rapide et soutenue de la demande mondiale en puissance de calcul pour l’IA jusqu’à la fin de la décennie. Dans ce contexte, chaque année perdue dans les files d’attente de raccordement est une année pendant laquelle les opérateurs européens perdent du terrain face à leurs concurrents américains et asiatiques, dont certains bénéficient de délais de raccordement de deux à trois ans dans leurs zones prioritaires.
La Commission a pris conscience du problème. Une annexe technique du CADA mentionne explicitement la nécessité d’aligner les procédures de raccordement avec les délais de déploiement. Mais la mention d’un problème n’est pas sa solution. Les gestionnaires de réseau restent sous la tutelle des régulateurs nationaux. Les procédures d’autorisation des lignes THT relèvent du droit de l’urbanisme de chaque État membre. L’Union européenne peut financer, elle peut inciter, elle peut légiférer sur les permis de construire. Elle ne peut pas court-circuiter douze systèmes juridiques nationaux d’un trait de plume.
Qui capte les bénéfices quand l’infrastructure se fait rare
La rareté des sites raccordés produit une économie de la capture. Quand le nombre de localisations où l’on peut effectivement brancher un data center de grande taille se compte sur les doigts, ces localisations deviennent des actifs stratégiques. Leurs détenteurs, qu’il s’agisse de propriétaires fonciers, d’opérateurs de parcs industriels ou d’entreprises ayant anticipé le problème il y a cinq ans, se retrouvent en position de force dans toutes les négociations.
Cette concentration a plusieurs conséquences. Sur le plan économique d’abord : les grandes entreprises technologiques, qui disposent des équipes capables de naviguer dans les procédures de raccordement et des bilans pour sécuriser des réservations de capacité plusieurs années à l’avance, s’approprient l’essentiel des sites disponibles. Microsoft, Google, Amazon et Meta ont investi plusieurs dizaines de milliards d’euros en Europe ces trois dernières années, en partie précisément parce qu’elles avaient les ressources pour sécuriser des raccordements là où les opérateurs européens plus petits ne pouvaient pas le faire.
Sur le plan fiscal ensuite. Les data centers consomment des quantités d’électricité considérables. L’Irlande, qui héberge une part disproportionnée de l’infrastructure numérique européenne, voit les data centers représenter plus de 20% de sa consommation électrique nationale selon les données du CSO irlandais, et ce chiffre augmente. Or cette consommation est en partie subventionnée indirectement : les investissements dans les réseaux qui permettent ces raccordements sont mutualisés sur l’ensemble des consommateurs via les tarifs d’acheminement. Les coûts d’infrastructure sont socialisés. Les bénéfices, puissance de calcul et avantage compétitif, sont privatisés.
Ce n’est pas un argument contre les data centers. C’est une observation sur leur régulation. L’IA mobilise des ressources énergétiques croissantes que les infrastructures existantes n’ont pas été conçues pour absorber, et la question de qui finance cette adaptation mérite une réponse politique explicite plutôt qu’un ajustement tarifaire silencieux.
Les pistes qui existent déjà
Le tableau n’est pas sans issue. Plusieurs pays et opérateurs ont commencé à travailler sur les bons leviers.
La première piste est la dispersion géographique. Les hubs FLAP-D (Francfort, Londres, Amsterdam, Paris, Dublin) saturent parce que tout le monde veut s’y installer. Mais d’autres régions européennes disposent d’une capacité électrique sous-utilisée, d’espaces industriels disponibles et de réseaux correctement dimensionnés. La Finlande, la Suède, la Pologne et certaines régions industrielles allemandes en reconversion offrent des délais de raccordement significativement plus courts. Quelques opérateurs ont déjà migré une partie de leurs projets vers ces zones. Encore faut-il que la régulation et les incitatifs fiscaux accompagnent ce mouvement plutôt que de le laisser à l’initiative ponctuelle de chaque opérateur.
La deuxième piste est la réforme des files d’attente. Au Royaume-Uni, Ofgem a engagé en 2024 une réforme radicale du système de connection queue, qui avait accumulé des centaines de gigawatts de demandes dont une partie relevait de projets spéculatifs ou abandonnés. En distinguant les projets sérieux, avec terrain, financement et calendrier définis, des demandes de réservation préventive, l’autorité de régulation a commencé à désengorger les listes d’attente. Le modèle est imparfait mais instructif. Plusieurs États membres de l’UE regardent ce précédent avec intérêt.
La troisième piste est l’accélération des procédures d’autorisation pour les lignes électriques, par symétrie avec ce que l’Europe a déjà fait pour les énergies renouvelables. La directive RED III a réduit les délais d’autorisation pour les parcs éoliens et solaires en les encadrant réglementairement et en créant des zones prioritaires. Un mécanisme analogue pour les lignes de transport d’électricité stratégiques, couplé à des procédures de consultation accélérées, permettrait de réduire les délais d’autorisation de façon significative. Ce n’est pas négligeable quand l’horizon est 2035.
Quatrièmement, certains opérateurs explorent des solutions de stockage d’énergie sur site, permettant de raccorder à une puissance contractuelle plus faible tout en absorbant des pics via des batteries industrielles. C’est une solution partielle, plus coûteuse par mégawattheure, mais qui permet de démarrer l’activité avant que le réseau soit pleinement dimensionné. Des projets pilotes de ce type sont en cours en Irlande et aux Pays-Bas.
Ce que le CADA devra corriger pour ne pas être un texte de plus
La trajectoire actuelle produit un résultat prévisible. Les opérateurs capables de naviguer dans la complexité administrative, avec les équipes juridiques, les relations institutionnelles et les bilans nécessaires pour sécuriser des raccordements sur dix ans d’horizon, déploieront leur infrastructure. Les autres attendront ou délocaliseront. L’Europe aura construit un cadre réglementaire favorable, financé des gigafactories, simplifié des permis de construire, et regardera malgré tout les centres de calcul s’installer en priorité dans des pays tiers où l’électricité arrive plus vite.
Le CADA a jusqu’à fin 2026 pour être complété par des textes d’application. C’est dans ces textes que se jouera l’essentiel. Trois points méritent une attention particulière : l’inclusion explicite des procédures de raccordement électrique dans le périmètre des simplifications administratives, la création d’un mécanisme de coordination entre gestionnaires de réseau nationaux pour traiter les projets d’infrastructure numérique stratégique comme des projets d’intérêt commun européen, et la définition de règles transparentes sur la socialisation des coûts de réseau.
Les agents IA qui entrent en masse dans les entreprises européennes ont besoin de serveurs. Ces serveurs ont besoin d’électricité. Cette électricité a besoin de câbles. Le reste de la politique industrielle européenne sur l’IA dépend de ce maillon physique que personne ne voit parce qu’il est enterré sous les villes.
La vraie question, d’ici à la révision du CADA prévue en 2028, est la suivante : l’Europe réformera-t-elle son droit des réseaux électriques avec la même détermination qu’elle a mise à réformer son droit de la concurrence numérique ?
Sources
- Agence internationale de l’énergie, Overcoming energy constraints is key to delivering on Europe’s data centre goals, mai 2026 — iea.org
- Commission européenne, Cloud and AI Development Act, juin 2026 — commission.europa.eu
- Ember Energy, European Electricity Review, données consommation data centers Irlande — ember-climate.org
- IEA – Délais de raccordement FLAP-D (7-10 ans) — iea.org
- CSO Ireland – Data Centres Metered Electricity Consumption 2024 — cso.ie
- EirGrid / CRU – Moratoire Dublin 2022-2028 — energyconnects.com
- Baker McKenzie – Demandes de raccordement en Allemagne (Q3 2025) — bakermckenzie.com
- Data Center Dynamics – Amsterdam moratorium — datacenterdynamics.com
- Ember Energy – Grids for data centres in Europe — ember-energy.org
- Knowledge Centre Data & Society – InvestAI et gigafactories — data-en-maatschappij.ai