En quarante-six ans, la Chine a planté 66 milliards d’arbres dans ses régions du nord. Le Gobi, qui gagnait 10 000 km² par an dans les années 1980, reculait de plus de 2 000 km² par an en 2022. Les tempêtes de sable ont diminué de plus de 20 % depuis 2000. Et le 28 novembre 2024, la ceinture verte de 3 046 km autour du désert du Taklamakan a été bouclée. En janvier 2026, une étude publiée dans les Proceedings of the National Academy of Sciences a établi, pour la première fois, que les plantations du Three-North Shelterbelt Program ont transformé une partie du désert du Taklamakan en puits de carbone mesurable depuis l’espace. Ce jalon mérite qu’on s’y arrête, sans le magnifier ni le réduire.

L’essentiel

  • La Chine revendique 66 milliards d’arbres plantés depuis 1978 dans le cadre du Three-North Shelterbelt Program, sur 13 provinces et régions autonomes.
  • La ceinture verte de 3 046 km autour du Taklamakan, désert le plus aride d’Asie centrale, a été bouclée le 28 novembre 2024.
  • Le Gobi, qui gagnait 10 000 km² par an dans les années 1980, reculait de plus de 2 000 km² par an en 2022. Les tempêtes de sable ont baissé de plus de 20 % depuis 2000.
  • Des dizaines de millions de ruraux ont bénéficié directement du programme, via la stabilisation des terres agricoles et le développement d’une économie forestière et fruitière.
  • Une étude PNAS (janvier 2026) prouve que ces plantations constituent un puits de carbone désormais détectable par satellite.
  • Les limites sont réelles : monocultures vulnérables, nappes phréatiques sous pression, objectif de couverture d’ici 2050 encore incertain dans les zones les plus arides.
  • L’enjeu des prochaines années est de tenir les gains sans épuiser les ressources en eau qui les rendent possibles.

Le plus grand chantier forestier de l’histoire humaine

Le Three-North Shelterbelt Program a été lancé en 1978, la même année où la Chine amorçait ses réformes économiques. L’ambition était à la mesure du problème : les tempêtes de sable balayaient chaque printemps les terres agricoles du nord, atteignaient Pékin, poussaient des millions d’hectares vers la stérilité. Le programme prévoyait de planter des arbres sur une bande de 4 480 kilomètres traversant le nord-est, le nord et le nord-ouest du pays, d’ici à 2050.

Quarante-six ans plus tard, le bilan quantitatif est sans équivalent dans les annales du reboisement. Selon les données officielles chinoises, 66 milliards d’arbres ont été plantés à travers 13 provinces et régions autonomes. Plus de 30 millions d’hectares reboisés. La Chine représente aujourd’hui, à elle seule, environ un quart du gain net mondial de végétation mesurable par satellite depuis 2000, selon des analyses publiées dans Nature Sustainability. Des dizaines de millions de personnes ont été tirées de la pauvreté grâce au développement des industries forestières et fruitières générées par le programme.

La ceinture verte de 3 046 km autour du désert du Taklamakan, bouclée le 28 novembre 2024 par les médias officiels chinois, est le jalon le plus récent de ce programme. Le Taklamakan est le deuxième plus grand désert de sable du monde, entièrement hyperaride, enchâssé dans le bassin du Xinjiang entre les chaînes du Tian Shan au nord et du Kunlun au sud. L’idée d’en stabiliser les bordures par une ceinture d’arbres et d’arbustes résistants relève, sur le papier, de l’obstination géographique. Les premiers résultats prouvent que l’obstination a payé.

Des déserts qui deviennent des puits de carbone

L’apport scientifique de l’étude PNAS de janvier 2026 est précis. Les chercheurs ont analysé les flux de carbone au-dessus des zones reboisées du Three-North Shelterbelt Program en combinant des données de télédétection et des modèles biogéochimiques. Leur conclusion : les plantations ont généré un puits de carbone net, mesurable depuis l’espace, dans des zones qui constituaient auparavant des sources nettes d’émissions par érosion éolienne et décomposition de matière organique.

Ce résultat compte pour une raison qui dépasse la Chine. Les grandes zones arides représentent environ 40 % de la surface terrestre. Elles sont traditionnellement exclues des modèles d’atténuation climatique, considérées comme trop sèches, trop pauvres en carbone organique, trop instables pour contribuer au bilan global. L’étude PNAS montre que cette exclusion mérite d’être revue. Des déserts hyperarides, sous conditions de reboisement intensif et d’irrigation, peuvent basculer du côté des puits. L’ordre de grandeur reste modeste à l’échelle planétaire, mais le principe est établi.

Cette dimension climatique s’ajoute aux bénéfices déjà documentés : réduction de la fréquence et de l’intensité des tempêtes de sable — plus de 20 % en moins depuis 2000 —, stabilisation des terres agricoles, amélioration de la qualité de l’air dans les villes du nord. Le Gobi, qui engloutissait 10 000 km² de terres par an dans les années 1980, reculait de plus de 2 000 km² par an en 2022. Ce sont des paysages entiers, des communautés rurales entières, qui n’ont pas eu à migrer. Des rendements agricoles qui ne se sont pas effondrés. La valeur annuelle des services écosystémiques générés par le programme est estimée à 2 340 milliards de yuans par les autorités chinoises — un chiffre discutable dans sa méthode, mais révélateur de l’ampleur des transformations en jeu.

Il est utile de mettre ce type de programme en regard d’autres dynamiques de progrès environnemental. Hannah Ritchie, dans son analyse des données environnementales mondiales, rappelle que les tendances de long terme sont souvent moins catastrophiques que les discours dominants ne le suggèrent, mais que cette amélioration n’est jamais automatique : elle résulte d’investissements publics ciblés et de décisions politiques tenues dans la durée. Le Three-North Shelterbelt en est un exemple canonique. Pour aller plus loin sur ce cadre analytique, la fiche de lecture de Not the End of the World de Hannah Ritchie offre un éclairage complémentaire.

Les limites que le récit officiel minimise

Le programme n’est pas exempt de critiques sérieuses, et les ignorer reviendrait à confondre le résultat et le récit.

La première limite est écologique. Une large part des plantations repose sur des monocultures, notamment de peupliers et d’épicéas sélectionnés pour leur croissance rapide et leur résistance à la sécheresse. Ces espèces ont leur utilité, mais leur vulnérabilité aux maladies et aux variations climatiques est documentée. Des zones entières ont dépéri en Mongolie intérieure et dans le Shaanxi, comme le montrent des études de suivi publiées dans Forest Ecology and Management. Un rideau de peupliers n’est pas une forêt : sa biodiversité est limitée, sa résilience à long terme incertaine.

La deuxième limite est hydrologique. Dans des régions hyperarides comme le Xinjiang, la végétation ne peut exister sans eau. Les plantations bordant le Taklamakan dépendent massivement de l’irrigation, elle-même alimentée par des nappes phréatiques fossiles et par la fonte des glaciers du Tian Shan. Or les glaciers du Tian Shan ont perdu entre 20 et 30 % de leur volume depuis les années 1960, selon les relevés de l’Académie des sciences de Chine. La ceinture verte autour du Taklamakan est, pour partie, construite sur une ressource en eau dont la disponibilité future est incertaine. Si les glaciers continuent de reculer et les nappes de s’épuiser, certaines portions de la ceinture pourraient dépérir avant d’atteindre leur maturité écologique.

La troisième limite est statistique. L’objectif de couverture forestière régionale fixé par le gouvernement chinois semble à portée de main quand on lit les chiffres actuels. Mais ceux-ci agrègent des situations très hétérogènes. Certaines provinces du nord-est ont dépassé 40 % de couverture ; d’autres, notamment dans le Xinjiang et la Mongolie intérieure, restent bien en deçà de 5 %. La moyenne nationale masque des écarts régionaux considérables, et les marges de progression les plus faciles ont déjà été réalisées. Les gains futurs se feront sur des terrains plus hostiles, avec des coûts marginaux en eau et en entretien plus élevés.

Ce que les scientifiques et les ingénieurs ont construit

L’échelle du programme impose qu’on en décrive les mécanismes concrets. Il ne s’agit pas d’une opération de communication : les 66 milliards d’arbres plantés représentent une mobilisation humaine et technique sans précédent dans l’histoire du reboisement.

Les ingénieurs forestiers du State Forestry and Grassland Administration ont développé, au fil des décennies, des techniques d’implantation adaptées aux conditions extrêmes des déserts d’Asie centrale. La plantation en quinconce, qui réduit l’évapotranspiration par rapport aux rangées droites. Les barrières de paille tressée enfoncées dans le sable, qui stabilisent les dunes avant l’implantation des arbustes. L’utilisation de Haloxylon ammodendron (le saxaoul) et d’autres xérophytes capables de survivre avec moins de 100 mm de précipitations annuelles. Ces techniques ont été testées dans des stations expérimentales, affinées par essais et erreurs, puis déployées à grande échelle dans des conditions logistiques difficiles.

Le coût financier du programme sur sa durée totale n’est pas consolidé dans une source unique accessible. Les chiffres avancés par différentes sources institutionnelles chinoises varient et ne sont pas vérifiables de manière indépendante. Ce qui est documenté, c’est que le programme a mobilisé des centaines de milliers de travailleurs ruraux, des équipes de l’Armée populaire de libération dans certaines provinces, et un réseau de pépinières d’État couvrant l’ensemble de la zone cible.

Les chercheurs chinois et étrangers ont joué un rôle déterminant dans le suivi et l’ajustement du programme. Les équipes de l’Institut de recherche sur les déserts de l’Académie chinoise des sciences, basées à Lanzhou, ont publié des centaines d’études sur les dynamiques de végétation, d’érosion et de bilan hydrique dans les zones reboisées. C’est cette accumulation de connaissances qui a permis de corriger les erreurs des premières décennies, notamment le recours excessif à des espèces inadaptées au substrat sableux, et d’améliorer les taux de survie des plants.

La comparaison internationale qui manque souvent

Le Three-North Shelterbelt est souvent présenté comme une exception chinoise, rendue possible par un régime capable d’imposer des objectifs à long terme indépendamment des cycles électoraux. Cette lecture est partiellement juste mais réductrice.

D’autres pays ont mené des programmes de reboisement ambitieux dans des conditions institutionnelles différentes. L’Éthiopie a planté 350 millions d’arbres en une journée en 2019, dans le cadre de son programme Green Legacy. Le Pakistan a lancé un programme de dix milliards d’arbres sous le gouvernement Imran Khan. La Grande Muraille Verte africaine, initiative panafricaine coordonnée par l’Union africaine, vise à restaurer 100 millions d’hectares de terres dégradées à travers le Sahel d’ici 2030. Ces programmes ont des résultats contrastés, mais ils montrent que la volonté de reboisement à grande échelle n’est pas le monopole des régimes autoritaires.

Ce qui distingue le programme chinois n’est pas tant son modèle politique que sa durée. Quarante-six ans de continuité dans un programme d’infrastructure écologique représentent une rareté institutionnelle, quel que soit le système de gouvernance. La plupart des programmes de reboisement ambitieux s’étiolent après un changement de gouvernement ou une réorientation budgétaire. La capacité chinoise à maintenir un cap sur plusieurs décennies, à travers des révisions et des corrections de trajectoire, reste son atout principal.

Sur le plan du bilan carbone de long terme, un parallèle mérite d’être évoqué : les politiques industrielles et environnementales qui produisent des résultats mesurables partagent souvent les mêmes caractéristiques, que ce soit dans l’énergie, l’industrie ou l’aménagement du territoire. Le loup qui revient dans 34 pays européens grâce à des politiques de protection coordonnées sur plusieurs décennies offre un autre exemple de ce que la persévérance institutionnelle peut accomplir en matière environnementale, comme l’analyse cet article sur le retour du loup en Europe.

Ce que le sable cache encore

L’objectif officiel de couverture forestière régionale d’ici 2050 est à la fois proche et lointain. Proche en termes de chiffre brut : les gains réalisés depuis 1978 sont spectaculaires sur le papier. Lointain en termes de réalité géophysique : les gains restants devront se faire dans les zones les plus hostiles, là où l’eau manque le plus.

Le vrai enjeu des prochaines décennies n’est pas d’atteindre un pourcentage supplémentaire, mais de tenir ce qui a déjà été acquis dans un contexte de changement climatique qui réduit les précipitations et accélère l’évaporation dans les régions arides. Des études de modélisation climatique régionale, notamment celles produites par le programme CORDEX-EA, suggèrent que les zones arides du nord-ouest de la Chine pourraient connaître une intensification de la sécheresse d’ici 2050 sous les scénarios d’émissions élevées. Dans ce contexte, maintenir en vie des dizaines de millions d’hectares de plantations demandera des ressources en eau croissantes à mesure que le climat se réchauffe.

Les forestiers chinois en sont conscients. Depuis les années 2010, les nouvelles plantations privilégient les espèces à faible consommation d’eau, et plusieurs provinces ont imposé des moratoriums sur les plantations dans les zones où les nappes phréatiques présentent des signes de surexploitation. C’est un ajustement de trajectoire significatif, qui signale que le programme apprend de ses erreurs. Mais cet ajustement ne résout pas la question centrale : à quel point la végétation installée au cours des quarante dernières années peut-elle se maintenir par elle-même, sans irrigation artificielle, si les conditions hydrologiques se dégradent ?

La réponse honnête est que les écologues ne le savent pas encore avec certitude. Les plantations les plus anciennes, notamment dans le Shaanxi et le Ningxia, commencent à montrer des signes d’autonomie partielle, avec des taux de survie élevés sans apport artificiel. Celles implantées dans les zones les plus arides du Xinjiang restent dépendantes. L’écart entre ces deux situations est le vrai indicateur à surveiller dans les années qui viennent.


La ceinture verte de 3 046 km autour du Taklamakan est un fait accompli, mesurable et documenté par des satellites indépendants. Ce que les chercheurs du PNAS ont démontré en janvier 2026 va au-delà du symbole : des zones classées comme sources nettes de carbone sont devenues des puits. Ce basculement est réel. Il n’efface pas les tensions hydrologiques à venir, mais il établit que le reboisement à grande échelle dans les zones arides est possible, et qu’il produit des effets climatiques mesurables. La question qui restera ouverte pendant les prochaines décennies n’est pas de savoir si la Chine a réussi à faire reculer un désert. Les données confirment qu’elle y a en partie réussi. La question est de savoir si les 66 milliards d’arbres plantés survivront au changement climatique que ces mêmes déserts contribuent, modestement, à atténuer.


Sources

  1. Zheng et al. (2025), analyse du Three-North Shelterbelt Program, Science China Life Sciences : https://link.springer.com/article/10.1007/s11427-024-2705-4
  2. Étude PNAS, janvier 2026 — puits de carbone Taklamakan : https://www.pnas.org/doi/10.1073/pnas.2523388123
  3. Analyses satellitaires de la végétation mondiale, Nature Sustainability — Chen et al. 2019 (25 % végétation mondiale) : https://www.nature.com/articles/s41893-019-0220-7
  4. State Forestry and Grassland Administration, rapports annuels du Three-North Shelterbelt Program
  5. Institut de recherche sur les déserts, Académie chinoise des sciences, Lanzhou (publications disponibles sur le portail de l’Académie)
  6. Programme CORDEX-EA, modélisations climatiques régionales pour l’Asie de l’Est
  7. Achèvement de la ceinture verte du Taklamakan — SCMP, novembre 2024 : https://www.scmp.com/news/china/science/article/3288549/great-wall-taklamakan-china-surrounds-its-largest-desert-giant-green-belt
  8. Académie des Sciences de Chine — Bilan TNSP 40 ans (2018) : https://english.iae.cas.cn/News2017/201812/t20181228_202987.html
  9. Wikipedia — Tian Shan glaciers (perte de 27 % depuis 1961) : https://en.wikipedia.org/wiki/Tian_Shan
  10. UN DESA — Three-North Shelterbelt Program (objectif 14,95 %) : https://sdgs.un.org/partnerships/three-north-shelterbelt-program
  11. PNAS — Commentaire critique Gao et al. sur l’étude Noor 2026 : https://www.pnas.org/doi/10.1073/pnas.2607916123