Aux États-Unis, la mobilité intergénérationnelle recule depuis 1980. Selon les travaux de Raj Chetty, Matthew O. Jackson et leurs coauteurs publiés en 2022, des connexions interclasses plus élevées pourraient combler environ 37 % d’un écart de revenu adulte donné. Le diplôme seul n’explique pas cette mobilité.

L’essentiel

  • Le capital social est associé à la mobilité intergénérationnelle, mais les chiffres de 40 % et moins de 20 % attribués respectivement au capital social et à l’éducation ne correspondent pas aux décompositions causales établies par les sources disponibles.
  • La Chicago Fed étudie les liens intergénérationnels de revenu, consommation et logement ; elle n’établit pas que l’héritage immobilier dépasse le revenu parental comme prédicteur de mobilité.
  • L’augmentation de l’accès aux diplômes peut ne pas suffire à elle seule à réduire les inégalités de mobilité ; les politiques de logement et d’accès aux quartiers d’opportunité peuvent constituer des compléments pertinents.
  • Certaines réglementations locales d’usage des sols peuvent contraindre l’offre de logements et contribuer à des prix élevés, là où une offre plus abondante pourrait améliorer l’accès au logement.
  • Des pistes existent : réforme du zoning, programmes de mobilité résidentielle, politiques de capital social ciblées. Mais elles exigent de toucher à des rentes bien défendues.

Le diplôme, moteur grippé d’une promesse américaine

La Chicago Fed identifie le logement, la richesse et le revenu parental comme des facteurs liés à la mobilité économique. Le quartier d’enfance et l’enseignement supérieur constituent deux déterminants importants de la mobilité intergénérationnelle.

L’idée était simple et belle : élargir l’accès à l’enseignement supérieur pourrait améliorer la mobilité sociale. La hausse de l’éducation supérieure a coexisté avec un recul de la mobilité absolue depuis la cohorte née en 1940 ; elle ne démontre donc pas à elle seule une équation durable entre diplômes et mobilité. Un enfant né dans le cinquième le plus pauvre de la distribution de revenus avait, dans les années 1940 et 1950, une probabilité réelle d’atteindre le milieu ou le haut de l’échelle à l’âge adulte. Les données de Chetty et ses coauteurs, compilées sur des millions de parcours fiscaux, montrent un fort recul de la mobilité absolue, tandis que la mobilité relative est restée approximativement stable entre les cohortes nées de 1971 à 1984. Un enfant né en 1980 a deux fois moins de chances de dépasser le revenu de ses parents qu’un enfant né en 1940.

L’éducation supérieure, elle, a progressé. Le taux d’obtention de diplômes universitaires a plus que doublé en cinquante ans aux États-Unis. L’augmentation du niveau d’études n’épuise pas les déterminants de la mobilité économique. Le diplôme est associé à des revenus plus élevés en moyenne, mais ses effets dépendent des filières, du marché du travail, des ressources familiales et des contextes locaux.

La question est alors de savoir ce qui bloque. Et les réponses que donnent les données récentes sont plus inconfortables encore que le constat lui-même.

Le quartier comme destin, le réseau comme capital invisible

Raj Chetty et Matthew Jackson ont cartographié les États-Unis à l’échelle du comté. Leur conclusion : l’endroit où vous grandissez détermine votre accès aux réseaux économiques qui font les carrières. Là où les classes moyennes et supérieures se mélangent avec les classes populaires, la mobilité grimpe. Là où la ségrégation résidentielle est forte, et elle l’est dans presque toutes les grandes métropoles américaines, la transmission du capital social s’arrête à la frontière du quartier.

Ce capital social est invisible dans les statistiques officielles. Il ne figure ni dans les revenus déclarés ni dans les années d’études. Il peut faciliter l’accès à un stage, à une lettre de recommandation ou à un réseau d’anciens élèves. Les environnements locaux et les interactions entre groupes sociaux sont associés à des différences de mobilité. La ségrégation géographique peut limiter les interactions interclasses, sans les supprimer nécessairement.

La Chicago Fed ajoute une dimension supplémentaire : les liens intergénérationnels entre revenu, consommation et logement. San Francisco, New York, Boston et Seattle présentent de fortes disparités de logement et d’opportunité. La propriété familiale peut contribuer aux ressources transmises entre générations, parmi d’autres facteurs. Résider dans le périmètre d’un district scolaire peut donner accès à ses écoles publiques ; la propriété n’est généralement pas une condition juridique nécessaire. La propriété familiale peut contribuer aux ressources transmises entre générations, parmi d’autres facteurs.

La rareté organisée, ou comment les marchés immobiliers bloquent l’ascenseur

C’est ici qu’intervient le diagnostic qu’Ezra Klein développe depuis plusieurs années dans ses travaux pour The Atlantic et dans les échanges qu’il a rassemblés autour de son agenda de l’abondance : certaines politiques publiques peuvent limiter l’offre de logements. Les motivations et les effets varient selon les juridictions.

Le mécanisme est bien documenté dans les grandes villes américaines et canadiennes. Certaines réglementations locales d’usage des sols peuvent contraindre l’offre de logements et contribuer à des prix élevés, limitant ainsi l’accès des ménages à faible revenu à certains quartiers à forte demande. On y entre si on peut acheter ou louer à des prix que les ménages modestes ne peuvent pas atteindre. La ville de Toronto a connu une hausse des prix immobiliers de plus de 150 % entre 2010 et 2022, selon les données de Statistics Canada. L’offre a augmenté, mais des analyses peuvent conclure qu’elle est insuffisante au regard de la demande, de la formation des ménages et de l’abordabilité.

Vancouver présente un profil similaire.

Les intérêts des propriétaires peuvent contribuer à des restrictions d’offre ; ils n’expliquent pas seuls le niveau des prix.

Le résultat est un verrouillage géographique de la mobilité. Les contraintes financières, les politiques de logement et la ségrégation peuvent limiter l’accès des ménages modestes à des quartiers offrant davantage de ressources et d’opportunités ; ces caractéristiques sont associées à de meilleurs résultats, sans établir la totalité de cette chaîne causale. Le diplôme ne déplace pas physiquement son titulaire. Le déplacement vers des quartiers à plus forte opportunité peut améliorer les résultats des enfants, particulièrement lorsqu’il intervient tôt.

La lecture des économistes institutionnalistes

L’agenda de l’abondance de Klein a des partisans convaincus. Il a aussi des critiques sérieux, qui viennent d’une tradition différente, celle des économistes institutionnalistes. Certaines politiques de développement peuvent entraîner gentrification ou déplacement si elles ne protègent pas les ménages vulnérables ; cette conclusion ne peut pas être attribuée telle quelle à Dani Rodrik ou Joseph Stiglitz.

L’argument mérite d’être pris au sérieux. Dans les villes qui ont assoupli leur zoning, Minneapolis, Auckland, certains quartiers de Paris, les effets sur les prix ont mis du temps à se matérialiser, et les ménages les plus fragiles ont parfois été déplacés avant que les bénéfices de l’offre nouvelle se diffusent. La construction de logements dans une zone de forte demande tend à attirer d’abord des ménages à revenus intermédiaires et élevés, pas les ménages modestes qui en ont le plus besoin.

La tension entre ces deux lectures est réelle. Le logement est un bien stratégique pour la mobilité, et les effets des politiques d’offre et d’accompagnement des ménages varient selon les contextes. Le déterminisme de l’infrastructure locale sur les trajectoires professionnelles est documenté dans d’autres domaines : le logement suit la même logique.

Ce qui marche, et pourquoi c’est difficile à généraliser

Des programmes existent qui tentent de réduire les effets du lieu de résidence. Le programme Moving to Opportunity, conduit par le département américain du Logement dans les années 1990, a fait l’objet d’études sur ses effets à long terme environ deux décennies après son lancement, notamment grâce à des données administratives fiscales. Ces études montrent que les enfants déplacés vers des zones à moindre pauvreté avant l’âge de treize ans ont obtenu des revenus significativement plus élevés à l’âge adulte ; ce résultat ne vaut pas uniformément pour les enfants déplacés à un âge plus avancé. Pour les enfants déplacés après 13 ans, l’étude trouve des effets estimés négatifs plutôt qu’un effet nul. Le quartier peut façonner les trajectoires dès l’enfance.

Ces résultats ont alimenté des programmes de vouchers à mobilité dans plusieurs États. Le Maryland, l’Illinois et le Massachusetts ont développé des dispositifs qui subventionnent le loyer de familles modestes dans des zones à haute opportunité. Les premières évaluations sont encourageantes sur les résultats scolaires des enfants, moins conclusives sur l’impact de long terme des revenus.

Au Canada, les politiques de logement abordable ont notamment soutenu la construction de logements sociaux dans les zones périphériques. Leur effet sur l’accès aux réseaux économiques des centres-villes dépend des projets et des territoires. Plusieurs municipalités, dont Vancouver et Toronto, ont annoncé des réformes du zoning en 2023 et 2024, sous pression provinciale. Leurs effets sur les prix et la composition sociale des quartiers ne sont pas encore mesurables.

La difficulté politique est réelle. Certains propriétaires peuvent soutenir des restrictions de développement afin de protéger la valeur perçue de leur bien. Les réformes du zoning peuvent rencontrer des oppositions locales. Klein lui-même reconnaît que l’agenda de l’abondance se heurte à des blocages institutionnels profonds. La construction peut être soumise à plusieurs règles, autorités compétentes et voies de recours locales ; l’existence d’un veto individuel n’est pas générale.

Vers 2030 : trois variables pour une mobilité restaurée ou perdue

La trajectoire dépend de plusieurs variables que les données actuelles permettent d’identifier. On ne peut pas prédire avec certitude comment ces variables évolueront, mais les données permettent d’établir des projections conditionnelles fondées sur les tendances et hypothèses observées.

La première est la réforme du zoning à l’échelle métropolitaine. Si les États et provinces canadiennes maintiennent la pression sur les municipalités pour densifier les zones à haute opportunité, on peut envisager une baisse des prix relatifs dans ces zones à un horizon de dix à quinze ans. L’effet sur la mobilité sociale serait progressif et inégalement distribué, les familles qui peuvent se déplacer en bénéficieraient, pas celles qui n’ont ni les moyens ni l’information pour le faire.

La deuxième est l’évolution du télétravail. Si les emplois à haute valeur ajoutée restent partiellement délocalisables, la géographie des opportunités pourrait se rééquilibrer sans que les familles aient à migrer vers les métropoles les plus chères. Des signaux dans ce sens existent, certaines villes moyennes du Midwest américain ont vu leur attractivité augmenter depuis 2020. Mais la tendance au retour en présentiel dans les grandes entreprises technologiques et financières limite cet effet.

La troisième, plus structurelle, est la politique de capital social ciblé. Des programmes comme celui de Chetty’s Opportunity Insights, qui cartographie les opportunités économiques à l’échelle du quartier et aide les familles à choisir leurs destinations résidentielles en connaissance de cause, représentent une piste concrète. Le dispositif est encore marginal en volume. Son passage à l’échelle supposerait un financement fédéral soutenu et une coordination avec les politiques de logement locales, deux conditions qui supposent une volonté politique que les données électorales actuelles ne garantissent pas.

La contrainte d’accès au capital initial comme barrière à la mobilité constitue un facteur parmi d’autres dans ces trois trajectoires. Les données suggèrent que les politiques éducatives peuvent être complétées par des politiques de logement, de revenu et d’accès aux quartiers d’opportunité, car l’éducation seule n’explique pas toute la mobilité.

Les données suggèrent que logement, mobilité résidentielle et connexions sociales sont liés ; leur renforcement mutuel doit être démontré programme par programme. Les institutions politiques américaines et canadiennes peuvent les traiter dans des cadres distincts. Une coalition politique capable d’aborder ces trois leviers simultanément reste à construire.


Sources

  1. Washington Center for Equitable Growth, U.S. Economic Mobility: Trends and Outcomes : https://equitablegrowth.org/research-paper/u-s-economic-mobility-trends-and-outcomes-a-research-update/
  2. Federal Reserve Bank of Chicago, Research on Intergenerational Economic Mobility : https://www.chicagofed.org/research/content-areas/mobility/intergenerational-economic-mobility
  3. Ezra Klein, The Atlantic & The Ezra Klein Show, Why We Need an Abundance Agenda : https://www.theatlantic.com/author/ezra-klein/
  4. Raj Chetty & Matthew Jackson, travaux sur le capital social et la mobilité intergénérationnelle, Opportunity Insights (Harvard)
  5. Statistics Canada, données sur les prix immobiliers à Toronto et Vancouver, 2010-2022
  6. U.S. Department of Housing and Urban Development, évaluation du programme Moving to Opportunity