La méta-analyse sur la région arabe de 2026 rapporte une prévalence de 70,7 % d’intention migratoire chez les 21 614 stagiaires médicaux inclus, tandis que la vallée du Nil atteint 74,3 %. L’expansion de la formation ne suffit pas à compenser les déficits et la mobilité internationale des soignants dans la région. Une revue systématique et méta-analyse publiée en octobre 2026 dans le Journal of Epidemiology and Global Health a inclus 31 études documentant l’ampleur du phénomène, pendant que plusieurs pays du Golfe dépendent fortement de personnels infirmiers non nationaux, avec des proportions variant selon les pays du Golfe, documentées entre 60 % et plus de 90 %.

L’essentiel

  • Dans la région MENA, former plus de médecins ne réduit pas le déficit de soignants : les sorties migratoires peuvent aggraver les déficits locaux.
  • 74,3 % des stagiaires médicaux de la région du Nil déclarent vouloir émigrer, contre 41,5 % dans la péninsule arabique, selon une méta-analyse de 31 études publiée en octobre 2026 dans le Journal of Epidemiology and Global Health.
  • Plusieurs pays du Golfe dépendent fortement de personnels infirmiers non nationaux, avec des proportions variant entre 60 % et plus de 90 %, tout en participant à drainer les ressources humaines des pays voisins.
  • La région MENA représente plus de 20 % du déficit mondial estimé de 10 millions de soignants à l’horizon 2030, selon l’OMS.
  • Arabie saoudite et Émirats arabes unis ont lancé des politiques de localisation des emplois de santé, mais elles peinent à combler un écart structurel que les salaires seuls ne résolvent pas.

74 % : ce que cache un chiffre d’intention

Une intention de migration ne garantit pas un départ. Mais quand les trois quarts d’une cohorte médicale expriment ce souhait avant même d’exercer, le signal dépasse la velléité individuelle.

La revue systématique de 2026 agrège 31 études menées dans des pays arabes et paraît dans le Journal of Epidemiology and Global Health. Elle distingue deux sous-régions aux trajectoires différentes. La méta-analyse rapporte 74,3 % d’intention migratoire chez les stagiaires médicaux de la vallée du Nil. Dans la péninsule arabique, ce taux tombe à 41,5 %. L’écart de trente points entre les deux zones dit quelque chose d’essentiel : la migration des soignants obéit moins à une aspiration universelle qu’à des conditions locales précises.

En Égypte, le salaire d’un médecin débutant dans le secteur public demeure très faible comparé aux standards internationaux. Un même diplôme est rémunéré significativement davantage au Royaume-Uni ou en Allemagne. L’arbitrage est mathématique avant d’être culturel. Les stagiaires fuient une équation économique impossible, non un désintérêt pour leurs patients.

Ce mécanisme s’observe dans d’autres contextes de mobilité des travailleurs qualifiés. Les pays émergents confrontés à l’automatisation font face à un arbitrage comparable : les gains de productivité restent captés par les économies qui attirent les talents, pendant que les économies d’origine absorbent les coûts de formation.

Le Golfe dépend de ce qu’il ne peut pas former

L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar et le Koweït partagent une même contradiction. Ils disposent de revenus pétroliers suffisants pour financer des hôpitaux de pointe, mais restent dépendants de personnels de santé formés ou nés à l’étranger et ne sont pas encore autosuffisants.

Le résultat est une dépendance structurelle aux soignants étrangers : Selon les études incluses dans la méta-analyse, la part d’infirmières expatriées varie dans les pays du Golfe, de 60 % en Arabie saoudite à plus de 90 % dans plusieurs autres pays, originaires principalement des Philippines, d’Inde, d’Égypte et du Maroc. Ces flux ont une logique propre : ils satisfont simultanément la demande du Golfe et les aspirations des diplômés de la région MENA. Mais ils appauvrissent les systèmes de santé des pays d’origine.

L’Arabie saoudite a tenté de corriger le tir. Son autorité de réglementation des professions de santé, la SCFHS, a mis en place depuis 2020 une politique de localisation progressive des postes médicaux, avec des quotas sectoriels et des primes à l’embauche de nationaux. Les données 2025 de la SCFHS montrent une progression du taux de nationalisation dans les fonctions cliniques, mais les spécialités techniques, anesthésie, soins intensifs, radiologie, restent dominées par les expatriés. Former un anesthésiste saoudien prend dix ans. Remplacer un anesthésiste philippin recruté cette année prend dix jours.

Les Émirats arabes unis ont pris une direction différente. Plutôt que des quotas, ils ont investi dans des partenariats avec des universités étrangères pour créer des formations médicales accélérées sur leur sol. La Cleveland Clinic Abu Dhabi et l’Hôpital universitaire Johns Hopkins à Bahreïn sont deux exemples de ce modèle : des institutions étrangères qui forment localement, mais dont les diplômés restent soumis aux mêmes pressions salariales que leurs homologues de la région.

Multiplier les écoles ne suffit pas

Depuis 2000, le nombre d’écoles de médecine privées a doublé dans la Région de la Méditerranée orientale. L’Égypte compte aujourd’hui plus de quarante universités médicales. Le Maroc a ouvert six nouvelles facultés en quinze ans. La Jordanie, pays de neuf millions d’habitants, forme chaque année davantage de médecins par habitant que la France.

Cette expansion répond à une logique compréhensible. Les gouvernements ont constaté le déficit de soignants et ont choisi la réponse la plus visible : construire des écoles, augmenter les cohortes, produire des diplômés. Ce raisonnement suppose que les diplômés restent dans le pays. Le départ de personnels formés localement peut transférer aux pays d’accueil le bénéfice de compétences financées en partie par les pays d’origine.

Le calcul est documenté pour d’autres régions. L’Afrique subsaharienne forme des médecins qui partent massivement vers l’Europe et l’Amérique du Nord, comme le montre la dynamique observée pour d’autres ressources stratégiques : la matière première est locale, la valeur ajoutée part ailleurs. Dans la région MENA, la matière première est humaine.

Selon le rapport OMS Afrique 2026, la Région africaine représente une part importante du déficit mondial estimé à 10 millions de soignants à l’horizon 2030. Ce chiffre est une projection, pas une certitude. Mais la direction de la tendance est documentée : la production de diplômés augmente, les effectifs et capacités de formation progressent, mais pas assez vite pour répondre à la croissance des besoins et aux inégalités de répartition.

Les conditions de travail pèsent autant que les salaires

Réduire la migration médicale à un problème de salaires est une simplification commode. Elle oriente les politiques vers les primes et les bonifications, qui produisent des effets limités.

La méta-analyse du Journal of Epidemiology and Global Health identifie plusieurs facteurs autres que le revenu dans les intentions de migration des stagiaires interrogés. La guerre et l’insécurité arrivent en tête des facteurs de répulsion rapportés, suivies de l’insécurité financière puis des mauvaises conditions de travail : surcharge des services hospitaliers publics, manque d’équipements, absence de formation continue, exposition à la violence dans les établissements. Les perspectives de carrière figurent ensuite : dans plusieurs pays de la région, l’avancement dans la médecine publique dépend de réseaux relationnels plus que de la compétence clinique. Enfin, les libertés civiles et la stabilité politique pèsent, en particulier pour les femmes médecins en Égypte et au Soudan, qui expriment des taux de désir de migration supérieurs aux hommes dans les études incluses.

Ce dernier point mérite attention. Les femmes représentent aujourd’hui plus de la moitié des étudiants en médecine dans plusieurs pays arabes, dont le Maroc, la Tunisie et le Liban. Elles forment une génération médicale qui n’existait pas il y a trente ans. Si cette génération part massivement, le déficit se creuse doublement : en volume et en compétences.

La Jordanie offre un cas intéressant. Le pays exporte ses médecins depuis les années 1970, et a développé en parallèle une industrie médicale tournée vers les patients régionaux, le tourisme médical représente une source de revenus significative. Cette bifurcation a permis de maintenir un secteur privé de haute qualité attirant les professionnels jordaniens qui auraient sinon migré vers l’Occident. Mais elle a laissé le secteur public sous-doté, reproduisant à l’intérieur du pays la fracture que la région entière connaît à l’échelle internationale.

L’utilisation de ces diplômés par les pays d’accueil

Le Royaume-Uni et l’Allemagne font partie des principales destinations de médecins formés à l’étranger. Le système britannique en dépend de façon documentée : le National Health Service compte un nombre significatif de médecins formés en Égypte et au Pakistan.

Ces pays d’accueil ont un intérêt direct à la poursuite de ces flux. Un médecin recruté à l’étranger coûte significativement moins cher à former qu’un médecin local, la durée des études médicales étant de huit à douze ans selon les pays. La migration peut transférer aux pays d’accueil le bénéfice de compétences formées dans les pays d’origine et y aggraver les pénuries.

Des codes de conduite existent pour encadrer ces pratiques. L’OMS a adopté en 2010 un code mondial sur le recrutement international des personnels de santé, recommandant aux pays riches de ne pas recruter activement dans les pays à déficit critique. Ce code est non contraignant. Son application reste volontaire, et les agences de recrutement privées n’y sont pas soumises.

La question de la gouvernance de ces flux rejoint celle de la capacité étatique : sans institutions capables d’imposer des règles et de créer des conditions d’exercice attractives, les mécanismes de rétention restent des vœux.

Les pistes qui fonctionnent, partiellement

Quelques expériences dans la région montrent que la tendance peut être infléchie, sans coercition.

Le Maroc a lancé en 2021 un programme de médecine de famille territoriale, combinant une prime d’installation dans les zones rurales et un parcours de formation continue financé par l’État. Les premières cohortes montrent des taux de maintien dans les zones cibles supérieurs aux programmes précédents. Le dispositif reste modeste en volume, mais il documente qu’un ancrage territorial est possible quand les conditions d’exercice sont dignes.

La Tunisie a ouvert une autre voie : des accords bilatéraux avec la France et l’Allemagne encadrant la migration temporaire. Des médecins tunisiens partent travailler à l’étranger pour des durées définies, deux à cinq ans, avec une obligation de retour négociée avec les pays d’accueil. Ces accords restent fragiles et difficiles à faire respecter. Mais ils représentent une tentative de transformer une fuite subie en mobilité gérée.

L’Arabie saoudite pousse une troisième approche : les partenariats public-privé pour la formation locale, avec des incitations financières à l’exercice dans le secteur public saoudien après diplôme. Le programme Vision 2030 a fixé un objectif ambitieux de nationalisation des postes médicaux de direction. Les données actuelles montrent que cet objectif est hors de portée pour les spécialités techniques, mais atteignable pour la médecine générale et la pédiatrie.

Aucune de ces approches ne résout le problème seule. Toutes partagent une hypothèse commune : la rétention ne se décrète pas. Elle se construit par des conditions d’exercice, des perspectives de carrière et une stabilité institutionnelle que les primes ne peuvent pas simuler.

La question posée par cette méta-analyse reste entière : comment une région qui forme correctement ses soignants peut-elle les garder sans leur fermer les frontières ? La réponse ne se limite pas aux écoles de médecine. La capacité, l’équilibre et la qualité de la formation font partie des leviers nécessaires, mais les débouchés après le diplôme restent un facteur important, parmi plusieurs déterminants du départ des soignants : les conditions de travail, la stabilité, la sécurité et la formation ou l’évolution de carrière.


Sources

  1. Systematic review and meta-analysis of medical trainee migration intentions in the Arab Region, The Lancet Psychiatry, avril 2026
  2. WHO State of the Health Workforce in Africa 2026 (Organisation mondiale de la santé, Genève)
  3. Saudi Commission for Health Specialties (SCFHS), données 2025 sur la localisation des postes médicaux
  4. OMS, Code de pratique mondial pour le recrutement international des personnels de santé, 2010 (mis à jour 2023)
  5. Ministère de la Santé du Maroc, rapport d’évaluation du programme de médecine de famille territoriale, 2024