En dix ans, la densité robotique mondiale a presque doublé dans l’industrie manufacturière. L’étude de Matsuki publiée en 2026 dans la Review of World Economics documente un effet positif de la robotisation sur la croissance salariale moyenne et au 90e percentile, sans effet significatif au 10e percentile. Les données montrent une association positive entre robotisation et croissance de la productivité totale des facteurs, sans établir une relation causale définitive.
Les institutions de négociation modèrent certains effets salariaux de la robotisation sans en déterminer seules la distribution des gains.
L’essentiel
- L’étude de Matsuki (2026, Review of World Economics) documente un effet positif de la robotisation sur la productivité totale des facteurs avec une distribution inégale des gains selon les percentiles salariaux.
- La robotisation s’accompagne d’une baisse du ratio de l’emploi manufacturier dans l’emploi total aux rythmes d’adoption observés, selon Matsuki.
- Dans les pays à forte syndicalisation, l’effet de concentration est atténué : les institutions redistribuent là où les marchés concentrent.
- L’étude de Matsuki ne documente pas de rattrapage des salaires médians dans les années étudiées.
- Les démocraties devront, d’ici 2040-2050, gouverner une technologie qui enrichit l’économie globale sans enrichir sa majorité.
La productivité grimpe, les salaires médians restent à quai
L’image qu’on se fait de la robotisation est souvent celle de la destruction d’emplois. La réalité est plus subtile et, à certains égards, plus inquiétante. Les robots industriels n’ont pas vidé les usines. Ils ont restructuré ce qui s’y fait, et par qui.
Le rapport World Robotics 2025 de l’International Federation of Robotics recense 4 663 698 robots industriels opérationnels dans le monde fin 2024, un chiffre en hausse de 10 % sur un an. L’industrie automobile, l’électronique et la métallurgie concentrent l’essentiel du parc. Matsuki estime un effet positif significatif de la robotisation sur la productivité totale des facteurs, une performance que l’étude situe favorablement par rapport aux moyennes sectorielles observées.
Matsuki compare l’évolution des salaires selon leur position dans la distribution entre pays, en isolant l’effet de l’adoption robotique. L’étude relève un effet positif au 90e percentile salarial et n’indique pas d’effet significatif au 10e percentile. L’étude ne collecte pas d’indicateurs relatifs aux conditions d’emploi.
Ce phénomène n’est pas nouveau dans la littérature économique. Acemoglu et Johnson l’avaient théorisé : toutes les technologies ne sont pas neutres du point de vue de la distribution. Certaines augmentent la demande de compétences rares, d’autres remplacent les tâches routinières sans créer de nouveaux besoins comparables. Selon cette théorie, la robotisation tendrait à remplacer plutôt qu’à compléter les tâches routinières.
Les robots compriment les salaires médians sans détruire les emplois
Quand un robot s’installe sur une ligne d’assemblage, il prend en charge les tâches les plus répétitives. Les postes ne disparaissent pas tous, mais la menace de substitution peut réduire le levier de négociation pour les travailleurs affectant ce type de tâches.
Un opérateur dont les gestes peuvent être reproduits par une machine à coût décroissant perd son levier. L’employeur n’a plus besoin de concéder une hausse de salaire pour conserver ce profil : le robot attend. La possibilité d’une substitution par un robot peut peser sur les revendications salariales. C’est ce que les économistes du travail appellent la menace de remplacement, et elle n’a pas besoin de se concrétiser pour peser.
À l’inverse, certains travailleurs aux compétences rares bénéficient d’une demande accrue. Un ingénieur capable de programmer, régler et maintenir une cellule robotisée devient plus précieux à mesure que le robot devient plus central. Sa rémunération suit. Matsuki compare des résultats macroéconomiques et des percentiles salariaux entre pays, révélant une distribution inégale des gains selon les niveaux salariaux.
À court terme, les études de cas européennes observent souvent des réaffectations de travailleurs plutôt qu’une destruction nette immédiate d’emplois, sans établir une explication unique de l’absence de chômage de masse. La robotisation affecte différemment les revenus selon leur position dans la distribution salariale. Les structures d’emploi évoluent sous l’effet de la robotisation. L’Europe fait face à un problème symétrique : elle manque de techniciens formés pour encadrer les robots qu’elle cherche à déployer, ce qui signale que la complémentarité entre humain et machine reste un défi de formation, pas une promesse automatique.
Le rôle des syndicats : la technologie ne décide pas seule
L’apport le plus important de Matsuki est peut-être là : une densité syndicale plus élevée est associée à une atténuation des effets défavorables de la robotisation sur la croissance des salaires dans cette étude. Les pays nordiques, l’Allemagne, certains secteurs industriels canadiens montrent des trajectoires différentes de celles des États-Unis ou du Royaume-Uni, où la syndicalisation a reculé depuis les années 1980.
Ce résultat a une implication directe. Si la technologie déterminait seule la distribution des gains, on observerait des effets similaires quelle que soit l’architecture institutionnelle. Les données ne confirment pas cette hypothèse. Les négociations collectives, les accords de branche et les mécanismes de partage de la productivité (intéressement, prime, indexation salariale) redistribuent une partie des gains de la robotisation, montrant que la distribution des gains dépend fortement des institutions, de la régulation et de la négociation collective, mais aussi des caractéristiques et des modalités d’adoption des technologies.
L’Allemagne offre un exemple instructif. La cogestion (Mitbestimmung), qui impose la représentation des salariés dans les conseils de surveillance des grandes entreprises, est associée à des trajectoires salariales différentes dans des secteurs très automatisés comme l’automobile. Volkswagen, BMW ou Bosch ont massivement robotisé leurs chaînes tout en maintenant des conventions collectives qui redistribuaient une part des gains de productivité. Le résultat n’est pas parfait, les inégalités existent, et les travailleurs des sous-traitants y échappent souvent, mais la divergence est moins brutale qu’ailleurs.
À l’opposé, aux États-Unis, où le taux de syndicalisation dans le secteur privé est tombé sous 6 %, la robotisation a accompagné une polarisation salariale marquée. Les États du Midwest, cœur historique de l’industrie américaine, concentrent à la fois les gains de productivité et la stagnation des revenus médians.
Les PME industrielles dans l’angle mort
La discussion sur la robotisation se focalise souvent sur les grandes usines. Les PME industrielles, qui représentent pourtant la majorité des emplois manufacturiers dans la plupart des économies développées, restent largement en dehors de l’analyse.
La situation des PME diffère à deux égards. Leur accès aux robots est plus limité : les coûts d’intégration, de programmation et de maintenance restent élevés pour des petites séries. Les intégrateurs spécialisés jouent un rôle de chaînon manquant pour permettre à ces entreprises de passer à l’automatisation sans y consacrer des ressources disproportionnées. Lorsque la robotisation arrive dans une PME, il y a moins de niveaux hiérarchiques et les négociations collectives y sont plus rares.
Le risque est donc que les PME industrielles concentrent à la fois le retard technologique et la plus grande exposition aux effets de précarisation quand la technologie finit par arriver. Les politiques publiques d’accompagnement de la robotisation comprennent des dispositifs pour les PME, mais les grandes entreprises en captent une part importante. Leur extension aux petites structures reste un enjeu. Élargir leur portée aux PME est une condition nécessaire pour que les gains de productivité se diffusent plus largement.
La divergence salariale et ses effets sur les démocraties d’ici 2040
Les données IFR ne permettent pas d’évaluer une courbe salariale en U; l’étude de Matsuki examine certaines non-linéarités dans la relation entre robotisation et salaires sans valider ni invalider un schéma en U théorique générale. Dans la littérature économique des années 2010, une hypothèse circulait : la robotisation détruirait d’abord des emplois médians, puis en créerait de nouveaux, à mesure que la croissance de productivité se diffuserait dans l’économie. La transition serait douloureuse mais temporaire. Matsuki et les données de l’IFR permettent de nuancer fortement cet optimisme.
Dans les régions à forte robotisation, les données disponibles suggèrent une restructuration du marché du travail dont les effets varient selon les contextes institutionnels. La restructuration du marché du travail fragmenté les parcours professionnels. Sur deux générations, ces effets se cumulent : les enfants de travailleurs déclassés par l’automatisation accèdent à l’éducation avec moins de ressources et moins de capital social. La mobilité intergénérationnelle recule.
Les économistes du travail soulèvent de plus en plus explicitement la compatibilité entre une technologie qui augmente l’output collectif tout en concentrant les gains dans une fraction de la population et la cohésion politique à long terme. Des travaux européens relient une forte exposition individuelle à l’automatisation à un soutien accru à la droite radicale, sans généralisation établie aux régions désindustrialisées d’Amérique du Nord. Le sentiment de ne pas avoir profité d’une croissance que les chiffres agrégés décrivent comme réelle constitue un terreau politique instable.
Plusieurs trajectoires sont envisageables d’ici 2040-2050, sans qu’aucune puisse être qualifiée de certaine. Dans un premier scénario, les institutions de négociation collective se renforcent ou se réinventent : des mécanismes de partage de la productivité s’imposent par la loi ou par la négociation, du type de ceux que certains pays nordiques expérimentent avec des clauses d’indexation salariale ou d’intéressement collectif. Les gains de robotisation alimentent alors un cercle plus vertueux, à condition que la formation professionnelle suive le rythme de l’évolution des compétences requises.
Dans un second scénario, la fragmentation du marché du travail s’accélère. Les plateformes numériques et les contrats atypiques continuent de croître, contournant les conventions collectives existantes. La robotisation s’étend au-delà du manufacturing, logistique, restauration, soins à la personne, et reproduit la même polarisation dans des secteurs qui n’y étaient pas encore exposés. La fiscalité du capital, seule à progresser, ne suffit pas à compenser la stagnation des revenus du travail.
La distinction entre ces deux trajectoires tient à des choix politiques précis : le niveau de couverture syndicale, la capacité des systèmes d’éducation et de formation à anticiper les mutations, la fiscalité des gains de capital générés par l’automatisation, et la conception des systèmes de protection sociale, lesquels, dans la plupart des pays développés, restent conditionnés à l’emploi stable, un mode de travail que la robotisation transforme.
Les signaux à surveiller dans les prochaines années sont connus : l’évolution du taux de couverture des conventions collectives dans les pays nouvellement robotisés, l’ampleur des politiques de formation continue financées conjointement par les États et les entreprises, et la vitesse à laquelle la robotisation pénètre les PME et les services, où les protections institutionnelles sont les plus faibles.
Les pays qui redistribuent déjà les gains de la robotisation
Quelques expériences en cours méritent d’être documentées, sans en surestimer la portée.
En Finlande, la négociation sectorielle intègre depuis plusieurs années des clauses de partage de productivité qui indexent une partie des hausses salariales sur les gains mesurés dans l’entreprise. Ces clauses ne s’appliquent pas uniformément et les PME en sont souvent exclues.
En Allemagne, plusieurs grands groupes ont négocié avec leurs comités d’entreprise des plans de transition qui conditionnent les investissements robotiques à des engagements de formation et de non-licenciement. Ces plans ne sont pas généralisables à tous les secteurs, et ils supposent une culture de compromis social qui n’existe pas partout. Mais ils montrent que la robotisation peut être accompagnée d’un cadre contractuel qui redistribue une part des gains.
En Corée du Sud, premier pays au monde en densité robotique selon l’IFR, avec 1 012 robots pour 10 000 employés dans l’industrie manufacturière en 2023 selon les données IFR (1 220 en 2024), le débat sur la fiscalité des robots a émergé au niveau gouvernemental. L’idée est simple : un robot peut remplacer certaines tâches ou compléter le travail humain; une partie de la productivité générée devrait alimenter un mécanisme de redistribution. La Corée du Sud explore cette piste, mais aucun déploiement généralisé n’a été mis en œuvre, mais la discussion avance, et elle pourrait constituer un levier sous-exploité pour financer la formation et les transitions professionnelles.
Ces expériences partagent un point commun : elles reposent sur des institutions capables de négocier, d’imposer et de contrôler. Des institutions de négociation plus faibles sont associées à davantage d’inégalités salariales dans certaines données, sans preuve établie ici d’un effet causal spécifique de la robotisation. La robotisation interagit avec les structures institutionnelles existantes.
La robotisation industrielle est une réalité qui va s’approfondir. Les outils pour en redistribuer les bénéfices existent et certains pays les utilisent. La vraie variable d’ajustement, d’ici aux années 2040, sera la volonté politique de les généraliser, et la capacité des démocraties à maintenir cette volonté ceux qui captent les gains ont aussi les moyens d’influencer les règles du jeu.
Sources
- Matsuki T., 2026, Improving effects of industrial robot adoption, Review of World Economics, https://link.springer.com/article/10.1007/s10290-025-00626-z
- International Federation of Robotics, World Robotics 2025 Report, IFR, ifr.org
- Acemoglu D. & Johnson S., Power and Progress, PublicAffairs, 2023
- OCDE, Automation and the Future of Work, mises à jour 2026



