Au Maroc, les offres de stage PFE destinées aux jeunes diplômés sont en recul depuis avril 2026. Ce signal est le premier chiffre concret d’un mécanisme qui précède la suppression d’emplois : l’automatisation des missions juniors efface le sas d’entrée avant que quiconque ne l’ait franchi.
L’essentiel
- L’IA peut modifier ou automatiser certaines tâches initiales, mais la suppression des stages n’est pas établie.
- Selon certaines projections, une part significative des postes marocains seraient potentiellement affectés par l’IA d’ici 2030.
- Le Maroc dispose d’une Indemnité pour perte d’emploi, mais elle exclut de fait les primo-entrants sans historique de cotisation, ce qui limite les amortisseurs institutionnels pour les nouveaux entrants.
- L’économiste Simon Johnson montre que l’IA ne partage ses gains que là où citoyens et institutions pèsent sur ses orientations.
- En 2030, si aucune protection n’existe pour ceux qui n’ont encore rien cotisé, personne ne financera la première mission des juniors quand l’IA en assume la moitié.
Le marché du travail marocain avant l’entrée dans le marché du travail
Le débat public sur l’IA et l’emploi tourne presque exclusivement autour des suppressions de postes occupés. Un ingénieur remplacé par un algorithme, un comptable par un logiciel de traitement automatique, un juriste par un outil de revue documentaire. Ce cadre est réel, mais il rate quelque chose d’antérieur.
Le sas d’entrée dans la vie professionnelle a une structure précise. Un jeune diplômé décroche un stage ou un premier contrat en échange d’un travail peu valorisé, répétitif, à faible valeur ajoutée immédiate : saisie, rédaction de premiers rapports, traitement de données, support client, traduction, mise en forme. Ces tâches ont un nom dans l’économie du travail : les missions d’apprentissage par la pratique. Elles ne sont pas anodines. Elles sont le mécanisme par lequel un junior devient un professionnel.
L’entreprise supporte un coût de supervision ; le junior accumule du capital humain. C’est un échange implicite, jamais contractualisé, qui structure l’entrée dans des dizaines de métiers.
L’IA peut réduire le temps ou le coût de certaines tâches, avec des gains hétérogènes et des coûts d’usage, de contrôle et d’intégration. Un manager peut confier la synthèse d’un dossier à un outil qui l’exécute en dix minutes plutôt qu’à un stagiaire qui y consacrera trois heures et rendra un résultat à corriger.
La conséquence logique : les postes juniors disparaissent avant que les postes seniors ne soient menacés. Le marché se ferme par le bas.
4,6 millions de postes marocains dans la ligne de mire
Des projections d’ampleur du choc de l’IA pour le Maroc ont été relayées par Tel Quel en avril 2026, attribuées à un Centre africain pour les études stratégiques et la digitalisation. Selon certaines projections, une part de la force de travail serait potentiellement affectée par l’IA d’ici 2030, avec des degrés d’impact variables.
Ces chiffres portent une information que leur agrégation masque : ils ne disent rien de la répartition par ancienneté. Mais la baisse des offres de stage PFE, le projet de fin d’études, dernier passage obligé avant l’emploi pour des dizaines de milliers de diplômés marocains chaque année, fournit un signal de terrain. Des ajustements sont observés dans les offres de stage et l’accueil de stagiaires. Le tuyau se bouche en amont.
Les données ministérielles indiquent 135 345 diplômés de l’enseignement universitaire public en 2022-2023, sans même inclure toutes les composantes privées et de formation des cadres. Le système universitaire et les grandes écoles produisent des cohortes qui cherchent des stages pour valider leurs diplômes et entrer sur le marché. Une réduction de l’accès aux premiers postes par l’automatisation pourrait placer des diplômés dans une position inconfortable : potentiellement surqualifiés pour certains emplois informels tout en manquant d’expérience pour les postes formels disponibles.
L’économie marocaine présente une vulnérabilité structurelle supplémentaire. Plusieurs secteurs exposés à l’automatisation figurent parmi les secteurs d’accès pour les diplômés. Ce sont ces emplois qui permettent l’ascension sociale que l’université avait promise.
L’absence d’institutions transforme un choc en exclusion
La comparaison avec l’Allemagne éclaire ce qui se joue au Maroc par contraste.
Face à la pression de l’automatisation industrielle, l’Allemagne a mobilisé depuis plusieurs années son dispositif de chômage partiel, le Kurzarbeit, en l’adaptant aux transitions technologiques. Le principe : l’État prend en charge une fraction du salaire des employés dont le temps de travail est réduit pendant une phase de restructuration ou de montée en compétences. Les travailleurs en place conservent leur lien à l’entreprise pendant la transition. Les coûts d’ajustement sont mutualisés. L’Institut IAB pour la recherche sur le marché du travail documente les effets de ce dispositif sur la rétention des compétences et la vitesse de requalification.
Le Maroc dispose d’un régime d’assurance-chômage, l’Indemnité pour Perte d’Emploi, créé en 2015. Elle ne couvre que les salariés du secteur privé formel ayant cotisé au moins 780 jours, soit plus de deux ans. Un primo-entrant qui n’a jamais décroché de contrat formel n’y a aucun droit. Les stagiaires, qui n’ont pas de statut salarié formel et sans historique de cotisation, ne remplissent pas les conditions de l’IPE. Un jeune diplômé sans emploi antérieur et sans cotisations ne remplit pas les conditions de l’IPE.
Les dispositifs de protection du travail ont été conçus pour amortir les chocs en milieu de carrière : licenciement économique, restructuration d’entreprise, fermeture de site. Ils présupposent une entrée préalable dans le système formel.
L’automatisation des missions juniors produit un choc avant cette entrée. Cette lacune est au centre du problème.
L’automatisation des missions juniors pourrait affecter l’accès aux premiers emplois formels pour les primo-demandeurs, qui sont comptabilisés parmi les chômeurs selon le Haut Commissariat au Plan, même s’ils n’ont pas droit à l’IPE.
C’est précisément la thèse que développe l’économiste Simon Johnson, co-auteur de travaux sur les institutions et la technologie. Dans une analyse publiée par le New Yorker, Johnson soutient que l’IA ne crée de prospérité partagée qu’à la condition que citoyens et institutions pèsent sur ses orientations. Là où les institutions de transition existent et où le dialogue social est structuré, l’automatisation peut s’accompagner d’une requalification. Là où elles sont absentes ou inadaptées, les gains vont aux entreprises qui adoptent les outils, et les coûts tombent sur les individus les moins protégés.
L’argument mérite d’être confronté à une lecture concurrente. Des économistes libéraux de la croissance, comme Tyler Cowen ou Philippe Aghion dans ses travaux sur la destruction créatrice, rappellent que les technologies génériques finissent par créer plus d’emplois qu’elles n’en détruisent, à condition que l’économie reste ouverte et flexible. Les mutations antérieures, mécanisation agricole, informatisation des bureaux, ont produit des craintes similaires et débouché sur des marchés du travail plus larges. L’histoire longue plaide pour la patience.
La tension entre ces deux lectures est réelle. Mais elle se résout différemment selon le contexte institutionnel. Dans une économie dotée d’amortisseurs, la patience est une option viable : les travailleurs déplacés peuvent survivre et se reconvertir pendant la transition. Dans une économie sans filet pour les entrants, la destruction créatrice détruit d’abord et crée ensuite, avec un délai que les individus concernés ne peuvent pas financer eux-mêmes. La robotisation concentre déjà les gains au sommet dans les économies mieux dotées que le Maroc ; l’effet est amplifié là où les institutions d’amortissement font défaut.
Les secteurs qui perdent leurs portes d’entrée
Tous les secteurs ne sont pas touchés de la même façon. Trois filières concentrent le risque pour les juniors marocains.
Les outils peuvent automatiser ou assister certaines tâches financières et comptables, sans démontrer qu’ils couvrent l’ensemble des missions des premiers postes. Un assistant comptable de niveau bac+3 traitait des dossiers de rapprochement bancaire, produisait des états préparatoires, vérifiait des pièces justificatives. Ces tâches peuvent être partiellement automatisées ou assistées selon les outils, les données et les procédures de contrôle.
Le secteur du digital et du développement logiciel, souvent cité comme refuge pour les diplômés technologiques, vit lui aussi sa propre perturbation. Les assistants de code peuvent aider à certaines tâches de développement junior, mais une automatisation substitutive généralisée n’est pas établie. Certaines entreprises marocaines de services numériques ajustent leurs stratégies de recrutement, parfois en utilisant des outils d’assistance à la programmation.
Le marketing et la communication représentent le troisième foyer. Rédaction web, gestion de contenus, veille, traduction fonctionnelle : autant de missions classiques de premier emploi que l’IA générative exécute désormais à la demande.
Ces trois secteurs figurent parmi les débouchés pour les diplômés des formations en gestion, informatique et communication. L’Amérique latine a commencé à répondre à ce défi en formant ses propres ingénieurs aux outils d’IA, une piste que le Maroc n’a pas encore traduite en politique publique structurée.
2030 : le financement de la première mission quand l’IA en fait la moitié
Une persistance des difficultés d’accès au premier emploi pourrait exposer une cohorte importante de diplômés à des protections institutionnelles insuffisantes.
Un premier scénario, probable si rien ne change, voit cette cohorte se réfugier dans trois trajectoires parallèles. Une fraction rejoint l’économie informelle, perdant l’avantage comparatif de son diplôme. Une autre émigre vers l’Europe ou les pays du Golfe, où les marchés du travail absorbent encore des profils juniors dans certains secteurs. Une troisième reste en attente, prolongeant les études ou restant à la charge des familles, gonflant un chômage des diplômés déjà structurellement élevé, autour de 20 % selon les données du Haut Commissariat au Plan.
Ce scénario par défaut a un coût macroéconomique. L’absence de premiers emplois formels peut affecter les trajectoires de consommation et d’épargne, avec des implications pour la dynamique de la classe moyenne urbaine. L’enjeu dépasse le social pour rejoindre la trajectoire économique du pays.
Un deuxième scénario suppose une réponse institutionnelle ciblée sur le problème de l’entrée dans l’emploi. Des contrats aidés à destination des primo-entrants, subventionnant partiellement le coût salarial pendant les douze premiers mois, rendraient les juniors à nouveau compétitifs face à l’IA sur les missions d’apprentissage.
Cette formule a des précédents : la France, l’Espagne et plusieurs pays d’Afrique subsaharienne ont expérimenté des dispositifs voisins. Elle suppose toutefois une dépense publique et une capacité d’administration que le Maroc devra financer et piloter.
Une piste complémentaire concerne la formation elle-même. Si les missions juniors qui disparaissent sont les missions d’apprentissage par la pratique, l’université et les grandes écoles doivent réintégrer cet apprentissage dans leurs cursus, sous forme de cliniques professionnelles, de projets commandités par des entreprises, ou de partenariats avec des structures publiques. Cela exige une réforme pédagogique que les établissements marocains n’ont pas encore engagée à l’échelle.
Un troisième levier tient à la régulation de l’usage de l’IA dans les processus de recrutement et de sous-traitance interne. Des pays comme la France ont introduit des obligations de transparence sur les outils algorithmiques utilisés dans la gestion des ressources humaines. L’idée d’imposer un quota minimal de premiers postes humains dans les entreprises au-dessus d’un certain seuil d’automatisation a été évoquée dans plusieurs rapports européens. Elle reste politiquement difficile à mettre en œuvre, mais elle illustre la logique de Johnson : si l’IA ne partage ses gains qu’à condition que les institutions l’y contraignent, alors la question est de construire ces contraintes avant que le marché ne se soit refermé.
L’Europe fait face à sa propre version de ce problème, avec des pénuries de compétences techniques qui bloquent le déploiement de technologies pourtant disponibles ; le Maroc, lui, fait face au problème inverse : des diplômés disponibles et une fermeture du sas d’entrée.
Le signal marocain adressé au reste du monde émergent
Le Maroc présente un chômage élevé des diplômés, une caractéristique visible qui peut éclairer des dynamiques opérant dans d’autres contextes. Cette combinaison rend le mécanisme lisible à nu.
La même dynamique opère, moins visiblement, dans des économies plus avancées. Aux États-Unis, plusieurs cabinets de conseil et d’audit ont annoncé des réductions significatives de leurs recrutements juniors depuis 2023. En France, les cabinets juridiques et les agences de communication ont revu à la baisse leurs programmes de stagiaires. La différence avec le Maroc est celle-ci : dans ces pays, les familles et les systèmes de protection sociale absorbent le choc individuellement et collectivement pendant un temps. Au Maroc, ce temps est court.
Le signal marocain dit aux autres pays émergents, Tunisie, Sénégal, Côte d’Ivoire, Égypte, que le débat sur l’IA et l’emploi ne peut pas attendre d’avoir des preuves massives de destructions en milieu de carrière. Le point d’entrée du problème de l’IA et de l’emploi pourrait être antérieur aux destructions d’emplois en milieu de carrière. Les offres de stage, les taux de primo-insertion des diplômés et les évolutions des contrats d’alternance sont des signaux disponibles et rapides à collecter.
Le rapport relayé en avril 2026 a le mérite d’exister. Le Maroc dispose déjà de réponses publiques structurées en matière de numérique et d’IA, notamment la stratégie Maroc Digital 2030 et la feuille de route « AI Made in Morocco », même si leur adéquation spécifique aux nouveaux entrants sur le marché du travail reste une question distincte. La fenêtre avant 2030 est de quatre ans. Suffisante pour construire des dispositifs de transition ciblés sur les entrants, si la volonté politique de les financer suit le diagnostic.
Sources
- CAESD Tanger / Tel Quel, « Emplois : une étude chiffre le choc IA au Maroc et tire la sonnette d’alarme », avril 2026, https://telquel.ma/2026/04/30/emplois-une-etude-chiffre-le-choc-ia-au-maroc-et-tire-la-sonnette-dalarme_1987101
- Simon Johnson, « Can A.I. Be Pro-Worker? », The New Yorker, https://www.newyorker.com/contributors/john-cassidy
- Institut IAB (Institut für Arbeitsmarkt- und Berufsforschung), recherches sur le Kurzarbeit et les transitions technologiques, Institut IAB, Nuremberg
- Haut Commissariat au Plan du Maroc, données sur le chômage des diplômés, Haut Commissariat au Plan, Rabat



