Entre 2018 et 2022, dans cinq pays de l’ASEAN, les estimations attribuent à la robotisation davantage de créations d’emplois formels qualifiés que de déplacements d’emplois formels peu qualifiés, tandis que les résultats pour les économies développées ont varié selon les pays et les périodes, reflétant des déploiements robotiques dont les expositions, structures sectorielles et niveaux d’adoption différaient. Le résultat dépend à la fois des caractéristiques de la technologie et du contexte économique de son adoption. Pour les travailleurs des économies à revenu intermédiaire potentiellement affectés par l’automatisation d’ici 2035, cette distinction change tout.
L’essentiel
- La robotisation peut créer ou déplacer des emplois selon les effets de productivité, d’échelle, de réallocation et les conditions économiques, pas selon la densité seule des machines déployées.
- Entre 2018 et 2022, dans cinq pays de l’ASEAN, les estimations attribuent à la robotisation davantage de créations d’emplois formels qualifiés que de déplacements d’emplois formels peu qualifiés (Banque mondiale, Future Jobs 2025).
- En Amérique du Nord et en Europe, les bilans de l’emploi entre 2018 et 2022 ont varié selon les pays et les périodes.
- Daron Acemoglu, prix Nobel d’économie 2024, soutient que ce sont les institutions, politiques de requalification, négociation collective et régimes économiques, qui distribuent les gains de productivité, pas la technologie seule.
- L’Europe dispose d’une fenêtre pour réorienter sa trajectoire, à condition de lier investissement robotique et politiques actives de l’emploi.
Le Viêt Nam et l’Allemagne ont déployé les mêmes robots, avec des résultats opposés
Le Viêt Nam a augmenté ses importations de robots industriels entre 2018 et 2022. Entre 2018 et 2022, la valeur des importations allemandes de robots industriels a diminué, malgré des variations annuelles, sur un parc déjà beaucoup plus dense. Dans les deux cas, des lignes de production ont été automatisées, des opérateurs de saisie et d’assemblage ont été remplacés. Pourtant, le Viêt Nam a enregistré une création nette d’emplois ; certaines études allemandes trouvent des effets locaux négatifs de la robotisation, mais le rapport ne conclut pas à une destruction nette d’emplois en Allemagne.
L’explication tient à une mécanique simple. Une croissance et des gains d’échelle peuvent favoriser l’absorption de travailleurs déplacés, sans la garantir pour tous. Le secteur des services aux entreprises, la logistique, la maintenance des équipements automatisés, les fonctions commerciales et techniques : plusieurs de ces segments se sont développés rapidement durant cette période. L’économie agit comme une éponge. En Allemagne, cette éponge est saturée : le tissu productif est mature, la croissance faible, et chaque poste supprimé par une machine ne trouve pas automatiquement son équivalent ailleurs.
Les données de la Banque mondiale mettent en évidence le mécanisme au Viet Nam et en extrapolent les ordres de grandeur aux ASEAN-5. Sur la période, un nombre significatif de travailleurs peu qualifiés ont été déplacés par des robots dans le secteur formel. Mais davantage de postes de qualification plus élevée ont été créés dans les mêmes économies. Le solde est positif. En Amérique du Nord et en Europe, les bilans de l’emploi ont différé selon les contextes nationaux et les périodes.
La robotisation européenne a été moins importante en volume que celle de l’Asie, mais plus dynamique que celle des Amériques sur 2018-2022. L’absorption des travailleurs déplacés a varié selon les pays et périodes en Europe comparée à l’Asie du Sud-Est.
Le rôle des institutions là où la technologie ne suffit pas
Daron Acemoglu, qui a reçu le prix Nobel d’économie en 2024 pour ses travaux sur les institutions et la prospérité, souligne que la technologie ne distribue pas ses propres gains. Ce sont les institutions et le choix de trajectoire technologique qui influencent la répartition des gains de productivité.
Appliquée à la robotisation, cette grille éclaire directement l’asymétrie observée. Les pays d’Asie du Sud-Est ont déployé des robots dans un cadre de croissance soutenue, avec des politiques actives : programmes de requalification ciblés sur les secteurs en expansion, mobilité professionnelle facilitée, investissement public dans les infrastructures qui créent de nouveaux emplois. Les gains de productivité ont été associés à une hausse de l’échelle de production, ce qui a pu compenser une partie des déplacements.
En Europe, la situation est plus contrastée. Les systèmes de protection sociale amortissent le choc pour les individus, mais les évaluations disponibles citées montrent que certains programmes ciblés de formation ou de reconversion peuvent atténuer les effets défavorables et faciliter les transitions. Le rapport 2026 sur les perspectives de l’emploi de l’OCDE traite notamment des disparités géographiques, des compétences et de la formation. Les travailleurs les moins qualifiés, premiers déplacés par les robots, accèdent inégalement aux dispositifs existants.
L’argument d’Acemoglu va plus loin : une technologie déployée sans régulation adaptée tend à concentrer les gains chez ceux qui la contrôlent. L’Europe prend du retard sur les robots non seulement en densité d’équipement, mais aussi en capacité à construire le cadre institutionnel qui distribue les gains de l’automatisation.
La lecture concurrente : la croissance seule ne suffit pas
Une autre lecture du même phénomène, moins institutionnaliste, mérite d’être posée. Tyler Cowen et les économistes proches des études du progrès soutiennent que la croissance économique est elle-même le produit de politiques d’offre, et non une donnée exogène sur laquelle les institutions viendraient se greffer. Dans cette perspective, le problème de l’Europe n’est pas d’abord institutionnel : c’est un déficit de croissance enraciné dans des rigidités structurelles, réglementation excessive, marchés fragmentés, fiscalité du travail élevée, qui réduit la capacité d’absorption des économies avant même que la robotisation entre en jeu.
Cette lecture pointe vers des prescriptions différentes. Réformer d’abord pour relancer la croissance, et les emplois suivront, y compris dans les secteurs automatisés. La requalification reste nécessaire, mais elle n’est qu’un outil parmi d’autres, secondaire par rapport à l’environnement macroéconomique.
Les données de la Banque mondiale ne constituent pas un test formel entre ces deux hypothèses. L’Asie du Sud-Est combine effectivement croissance forte et politiques actives. Le rapport évoque des résultats européens plus favorables dans les pays à coûts du travail faibles ou modérés, sans isoler l’effet de la formation.
La vérité est probablement que les deux facteurs interagissent : la croissance élargit l’éponge, les institutions déterminent qui accède aux nouveaux postes et dans quels délais. Adopter l’IA sans former les locaux revient à externaliser sa croissance : cette logique vaut aussi pour la robotisation industrielle.
Les 85 millions de travailleurs de 2035 selon leur pays
En 2023, le cinquième recensement économique chinois dénombre 104,8 millions de personnes employées dans la fabrication par les entreprises industrielles, tandis que 85 millions correspond à une estimation ancienne de la Banque mondiale. À partir de 2022, la Banque mondiale projette qu’au rythme observé entre 2018 et 2022, le Viêt Nam pourrait atteindre en environ 13 ans le niveau actuel de robotisation des économies à haut revenu. Ce chiffre est souvent présenté comme une menace. Il peut aussi se lire comme une opportunité conditionnelle.
Les données suggèrent un rôle des gains de productivité et d’échelle ; elles ne permettent pas d’attribuer le bilan net aux politiques de requalification. Dans les ASEAN-5 étudiés, les créations estimées concernent des travailleurs formels ayant une formation tertiaire, sans ventilation sectorielle correspondante.
Mais plusieurs conditions doivent être réunies. La première est que la croissance reste suffisamment forte pour générer des emplois de remplacement dans des délais humainement acceptables. Une décennie de transition est une décennie de chômage pour les personnes concernées, même si le solde final est positif. La deuxième est que les systèmes éducatifs produisent des compétences adaptées aux postes créés. Dans plusieurs économies, la capacité de formation professionnelle demeure limitée face aux transitions attendues.
Acemoglu souligne une troisième condition : la nécessité d’assurer une répartition équitable des gains de productivité générés par l’automatisation. Dans les économies où la négociation collective est faible et la régulation du travail insuffisante, rien n’assure mécaniquement ce partage.
Les exigences de l’horizon 2035 pour les économies matures
Pour l’Europe et l’Amérique du Nord, l’horizon 2035 pose un défi : améliorer le bilan de l’emploi face à l’automatisation sans dépendre d’un retour à une croissance forte.
Plusieurs leviers existent, documentés par l’OCDE. Le premier est de conditionner les aides publiques à l’investissement robotique à des engagements de requalification. Plusieurs pays européens ont expérimenté cette logique avec des résultats mesurables sur la rétention des travailleurs déplacés dans le marché du travail formel. Le deuxième est d’investir dans les secteurs à fort potentiel de création d’emplois qualifiés, transition énergétique, soins aux personnes, maintenance des infrastructures numériques, qui absorbent des compétences intermédiaires accessibles à des travailleurs déplacés par l’automatisation industrielle.
Le troisième levier, le plus débattu, est la régulation directe du rythme d’automatisation. Acemoglu a proposé d’étudier une fiscalité sur les robots qui rééquilibrerait le signal-prix entre travail et capital automatisé, jugé actuellement trop favorable à l’automatisation rapide. L’idée reste controversée : ses adversaires libéraux soutiennent qu’elle ralentirait l’adoption de gains de productivité réels et découragerait l’investissement. Le débat est ouvert, et les données disponibles ne permettent pas encore de trancher.
Sans politiques adaptées, le risque de déplacement et d’inégalités augmente dans les économies à faible croissance. L’enjeu est de savoir si les institutions européennes seront redessinées pour distribuer les gains de l’automatisation plus largement que ne le font les marchés seuls.
Deux régimes institutionnels face à la même machine
L’asymétrie 2018-2022 ne dit pas que l’Asie du Sud-Est a mieux géré la robotisation que l’Europe. Elle dit que deux régimes économiques différents produisent des effets différents avec les mêmes outils. Une économie en expansion crée davantage d’espaces d’emploi pour absorber les transitions technologiques.
Pour les décideurs européens, relancer la croissance et réformer les institutions de partage des gains sont deux agendas complémentaires. Le premier sans le second produit une croissance qui concentre les bénéfices. Le second sans le premier aboutit à une redistribution sans base productive suffisante pour la financer.
La Banque mondiale analyse des expositions potentielles à l’IA avec des données antérieures, mais ne documente pas cette affirmation pour 2026 : dans plusieurs régions, les postes créés pourraient être à terme exposés à l’automatisation à mesure que les modèles d’IA progressent. Une accélération de ce mouvement pourrait remettre en cause certains des gains d’emploi observés entre 2018 et 2022. Ce signal, pour l’instant faible, mérite d’être suivi attentivement par quiconque veut extrapoler les tendances de la dernière décennie à l’horizon 2035.
La Banque mondiale et l’OCDE l’ont documenté : le bilan social de l’automatisation dépend de l’économie dans laquelle le robot s’insère et des règles que les sociétés se donnent pour distribuer ce qu’il produit.
Sources
- Banque mondiale, Future of Jobs Report 2026, documents1.worldbank.org
- OCDE, Employment Outlook 2026, OCDE Éditions (sans lien garanti)
- Daron Acemoglu, Nobel Lecture: Institutions, Technology and Prosperity (2024), nobelprize.org
- Acemoglu, D. & Restrepo, P., Robots and Employment: Evidence from Europe (2020-2022), American Economic Review (sans lien garanti)



