Le règlement européen sur la déforestation est entré en vigueur le 29 juin 2023 ; la plupart de ses obligations s’appliquent à partir du 30 décembre 2026. Certains secteurs et petits producteurs latino-américains rencontrent des obstacles importants de préparation à l’EUDR, notamment en matière de géolocalisation, de traçabilité et de financement. Une régulation conçue pour protéger les forêts risque de consolider les grandes exploitations au détriment des petits paysans, faute de mécanismes d’inclusion. L’EUDR peut compliquer l’accès des petits producteurs andins au marché européen ; l’accord UE-MERCOSUR concerne juridiquement les pays du Mercosur, non les pays andins.

L’essentiel

  • L’EUDR conditionne l’accès au marché européen à une traçabilité géographique des produits agricoles, effective décembre 2026.
  • Le Brésil a exporté 169,2 milliards USD de produits agricoles en 2025 et dispose d’infrastructures et d’outils de traçabilité en développement ou déjà opérationnels dans certaines filières, mais leur couverture et leur capacité à satisfaire pleinement l’EUDR varient selon les produits, les territoires et les maillons de chaîne ; de nombreux petits producteurs andins peuvent manquer d’accès suffisant aux infrastructures, aux données, à la formation et au financement nécessaires, malgré l’existence de dispositifs publics, coopératifs et pilotes de traçabilité (ministère brésilien de l’Agriculture).
  • Les programmes identifiés de Solidaridad ciblent des dizaines de milliers de producteurs dans certains pays, non un programme documenté de 125 000 petits paysans andins.
  • L’accord UE-MERCOSUR (janvier 2026) amplifie l’effet de sélection : il avantage les filières déjà formalisées et pénalise les systèmes informels.
  • La question centrale est de savoir si les mécanismes de financement mixte peuvent combler l’écart avant décembre 2026, ou si la traçabilité devient structurellement un privilège des grands.

Les grands exportateurs brésiliens ont déjà un train d’avance

Le Brésil est le premier exportateur agricole mondial pour plusieurs catégories de produits. Ses coopératives de soja, ses abattoirs certifiés, ses filières café ont depuis longtemps intégré les standards internationaux de traçabilité, non par vertu, mais parce que les acheteurs institutionnels européens et américains l’exigent depuis les années 2010. Le niveau élevé des exportations brésiliennes suggère une capacité macroéconomique importante, mais ne permet pas d’inférer les marges ou la capacité de conformité de chaque acteur.

L’EUDR couvre le bétail, le cacao, le café, l’huile de palme, le caoutchouc, le soja, le bois et certains produits dérivés ; ils doivent être exempts de déforestation postérieure au 31 décembre 2020. L’EUDR exige des données de géolocalisation, des preuves de conformité et une déclaration de diligence raisonnée ; les images satellitaires sont un moyen possible de vérification, non une obligation textuelle générale. Les grandes coopératives brésiliennes font déjà ce travail, ou l’ont externalisé à des prestataires spécialisés comme Agrotools ou Agrosmart, qui proposent des plateformes de cartographie agricole.

L’Argentine, deuxième puissance agricole du MERCOSUR, est dans une position similaire pour ses filières soja et maïs, bien que sa crise économique chronique ait ralenti les investissements dans la certification. Les grands groupes exportateurs, Cargill, Bunge, Louis Dreyfus, tous opérant depuis Buenos Aires, ont les ressources et les réseaux pour naviguer la conformité EUDR. Leurs producteurs partenaires bénéficient par capillarité de leurs systèmes de traçabilité.

La situation particulière des petits paysans andins

Un caféiculteur de la Selva Alta péruvienne, à 1 800 mètres d’altitude, cultive en moyenne deux hectares. Il vend sa récolte à un intermédiaire local, qui la revend à un exportateur, qui la revend à un torréfacteur européen. La chaîne comporte quatre ou cinq maillons. Chacun dilue la traçabilité. Et aucun des maillons intermédiaires, l’acopiador, le commerçant régional, n’a de cadastre numérique des parcelles qu’il achète.

Pour qu’un café soit conforme, l’opérateur doit pouvoir disposer des informations exigées, y compris sur l’origine des parcelles. Le règlement n’impose pas au producteur individuel de posséder une application mobile.

Chaque étape a un coût. Le coût de mise en conformité peut constituer une charge significative pour les petits producteurs intégrés dans un programme d’accompagnement. Sans accompagnement ou intégration dans une chaîne de traçabilité, de nombreux petits producteurs risquent de ne pas pouvoir démontrer leur conformité.

Des précédents concrets éclairent ce risque. Lors de l’introduction des certifications bio ou Rainforest Alliance, les petits producteurs incapables de financer les audits ont été progressivement exclus des filières premium, tandis que les grandes plantations consolidaient leur part de marché. L’EUDR pourrait accroître les difficultés d’accès aux filières premium pour certains petits producteurs.

SOLIDARIDAD et la course contre l’échéance

Solidaridad a lancé ou poursuivi plusieurs programmes EUDR en 2025, avec des cibles documentées de quelques milliers à environ 28 000 producteurs selon les projets. Ces programmes comprennent notamment la cartographie des parcelles, la formation aux outils numériques de documentation et l’accompagnement à la certification.

Le modèle s’appuie sur une architecture de blended finance : des fonds de développement (dont l’Union européenne elle-même via ses instruments de coopération au développement), des fondations privées et des engagements d’achat anticipés de torréfacteurs européens qui souhaitent sécuriser leur approvisionnement conformément à l’EUDR. L’idée est d’internaliser le coût de conformité dans la chaîne de valeur plutôt que de le laisser reposer uniquement sur le producteur.

Les programmes identifiés de Solidaridad ciblent des dizaines de milliers de producteurs dans certains pays, non un programme documenté de 125 000 petits paysans andins. Le nombre total de petits producteurs d’Amérique latine concernés par l’EUDR n’est pas établi avec précision par les sources disponibles. La FAO, dans ses travaux sur l’agriculture familiale en Amérique latine (LARC39, 2026), souligne que l’agriculture familiale représente une part importante des exploitations agricoles de la région et que nombre d’entre elles opèrent dans des systèmes informels ou semi-formels de commercialisation.

Le programme SOLIDARIDAD est une avancée réelle. Il montre qu’une architecture d’inclusion est possible. Mais à cette échelle, il ne peut pas, seul, combler l’écart d’ici décembre 2026. D’autres acteurs doivent entrer dans le jeu.

L’accord UE-MERCOSUR change les équilibres, pas les inégalités d’accès

L’accord signé en janvier 2026 entre l’Union européenne et le MERCOSUR (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay) couvre plusieurs centaines de millions de personnes et prévoit des droits de douane réduits sur des centaines de produits agricoles et industriels. L’accord prévoit un accès préférentiel limité pour certains produits sensibles, notamment par contingent pour la viande bovine ; le sucre brésilien relève principalement d’un contingent existant, et l’accès du soja est soumis aux règles européennes applicables, dont l’EUDR.

Mais l’accord ne lève pas l’EUDR. L’accord contient des engagements environnementaux compatibles avec l’objectif de l’EUDR, mais il ne remplace ni ne reproduit ses obligations opérationnelles de diligence raisonnée et de traçabilité applicables aux opérateurs. Les exportateurs brésiliens qui veulent profiter des nouvelles conditions tarifaires doivent aussi satisfaire aux exigences de traçabilité. Pour les grandes firmes agro-exportatrices, le coût de conformité peut être plus facile à répartir que pour des acteurs de plus petite taille. L’accord UE-MERCOSUR et l’EUDR sont deux instruments distincts.

La Commission a anticipé que l’EUDR pourrait produire un effet de sélection ou de réorientation des approvisionnements, mais cet effet doit encore être mesuré empiriquement après l’entrée en application du règlement.

L’accord UE-MERCOSUR peut affecter différemment les acteurs selon leur capacité à satisfaire aux exigences applicables. Il accroît les flux commerciaux possibles, mais les grands exportateurs peuvent disposer de davantage de moyens pour déployer des systèmes de conformité, et tous les opérateurs concernés doivent satisfaire aux exigences EUDR ; les petits producteurs peuvent nécessiter un appui renforcé. Cette mécanique se retrouve dans d’autres secteurs de l’économie mondiale, où la capacité à « assembler sans concevoir » ne suffit plus quand les règles du jeu montent en exigence.

La régulation Nord-Sud et le défaut d’architecture d’inclusion

L’EUDR est né d’une intention légitime : stopper la déforestation que les chaînes d’approvisionnement européennes contribuent à financer. L’Union européenne est l’un des principaux marchés de destination des produits agricoles tropicaux, et les études liant les importations européennes à la déforestation amazonienne sont solides. Agir du côté de la demande est une stratégie cohérente.

L’EUDR prévoit coopération et assistance, mais ne met pas en place un mécanisme automatique et universel de financement de l’inclusion des petits producteurs. Les importateurs et autres opérateurs ont besoin d’informations de leurs fournisseurs pour satisfaire à l’EUDR ; selon les contrats et les chaînes, cette demande peut se transmettre jusqu’aux producteurs, sans que le règlement ne prescrive une répercussion automatique ou uniforme des coûts. Cette cascade s’arrête net là où les producteurs n’ont pas les moyens de répondre. L’absence de mécanisme automatique de financement de la mise en conformité pour les petits producteurs laisse une place importante aux initiatives volontaires, qui s’ajoutent à des dispositifs publics de coopération et de renforcement des capacités de l’UE et des pays producteurs.

L’EUDR illustre une mécanique appelée à se répéter dans les prochains accords commerciaux assortis de normes ESG, les taxonomies vertes et les mécanismes d’ajustement carbone aux frontières. L’EUDR est une réglementation européenne aux effets extraterritoriaux sur les chaînes d’approvisionnement ; des dispositifs d’accompagnement existent, mais leur couverture et leur suffisance restent discutables. Ces normes peuvent favoriser les acteurs déjà formalisés.

Les ingénieurs d’Amérique latine qui alimentent les startups IA nord-américaines illustrent à leur façon la même asymétrie structurelle : la région produit des ressources, humaines ou agricoles, dont les standards de valorisation sont fixés ailleurs, et l’accès aux marchés premium est conditionné à une conformité définie par les acheteurs.

Blended finance et droits d’accès : ce qui se joue entre 2026 et 2030

À l’horizon 2026-2030, les mécanismes de financement mixte pourraient modifier structurellement les conditions d’accès des petits producteurs, ou la traçabilité restera un avantage réservé aux filières déjà formalisées.

Deux trajectoires sont plausibles.

Dans la première, les programmes d’accompagnement se multiplient et se coordonnent. L’Union européenne, qui a une responsabilité directe dans la création de cette barrière réglementaire, mobilise ses instruments de coopération au développement, notamment le Fonds européen pour le développement durable (FEDD+) et ses garanties associées, pour financer la mise en conformité des petits producteurs à grande échelle. Les torréfacteurs et les chocolatiers européens, sous pression de leurs propres obligations de diligence raisonnée, s’engagent sur des contrats pluriannuels qui sécurisent le financement des programmes de certification. Les banques de développement régionales, CAF, BNDES au Brésil, Banque mondiale, déploient des lignes de crédit spécifiques pour les coopératives de petits producteurs qui souhaitent investir dans les outils de traçabilité. Dans ce scénario, la pression réglementaire de l’EUDR devient paradoxalement un levier de formalisation et de structuration des filières agricoles andines.

Dans la seconde trajectoire, les financements restent fragmentés. Les torréfacteurs et importateurs européens, faute de pouvoir sécuriser leur approvisionnement auprès de producteurs non conformes, basculent vers des origines où la traçabilité est déjà garantie, Brésil certifié, Éthiopie organisée en coopératives formelles, Mexique avec ses programmes Fairtrade avancés. Les petits caféiculteurs andins perdent progressivement des parts de marché sur le segment premium européen, et se replient sur des marchés régionaux ou des acheteurs moins exigeants, à des prix inférieurs. Les effets de l’exclusion de producteurs du marché européen sur la déforestation restent incertains.

La FAO souligne dans ses travaux sur l’Amérique latine (LARC39, 2026) l’importance de l’agriculture familiale pour la sécurité alimentaire régionale et sa vulnérabilité aux chocs réglementaires externes. L’exclusion de petits producteurs andins du marché européen pourrait affecter les économies rurales concernées.

Les signaux à surveiller dans les prochains mois sont lisibles. Le rythme de déploiement des ressources européennes de coopération au développement ciblées sur la conformité EUDR constituera le premier indicateur. L’engagement concret des grands torréfacteurs, leurs contrats d’achat longue durée avec des coopératives andines en cours de certification, en sera le deuxième. Et le taux d’adoption des outils de cartographie numérique par les coopératives intermédiaires, celles qui font le lien entre producteurs et exportateurs, donnera une mesure de la vitesse réelle du changement.

La Commission européenne a annoncé vouloir accompagner la mise en œuvre de l’EUDR par des mécanismes de renforcement des capacités dans les pays producteurs. La Commission a déjà publié un cadre de coopération et annoncé des financements ; les calendriers et modalités détaillés peuvent varier selon les programmes et pays. C’est précisément là que se joue, en grande partie, le résultat.

L’EUDR peut être un levier de transformation des filières agricoles latino-américaines vers plus de durabilité et de formalisation. Il peut aussi créer des difficultés pour les producteurs les plus vulnérables, sans que ses effets sur la déforestation puissent être établis de manière générale. Les ressources déployées pour accompagner la mise en œuvre du règlement peuvent influencer ces trajectoires. La régulation sans architecture d’inclusion est une réglementation à moitié faite.


Sources

  1. South America’s agricultural sector enters a phase of structural transformation amid record exports and deeper integration with the EU – UkrAgroConsult / SOLIDARIDAD LAC
  2. Règlement (UE) 2023/1115 sur les produits associés à la déforestation (EUDR) – texte officiel, Journal officiel de l’Union européenne
  3. FAO, Conférence régionale pour l’Amérique latine et les Caraïbes, 39e session (LARC39), 2026 – Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture
  4. Accord d’association UE-MERCOSUR, texte consolidé, janvier 2026 – Commission européenne
  5. SOLIDARIDAD LAC, Stratégie 2026-2030 – Rapport d’orientation programmatique