Les données ONUDI disponibles indiquent une part de fabrication de moyenne et haute technologie de 38,3 % en 2023. La valeur ajoutée manufacturière par habitant atteint 2 845 dollars en 2024. Une comparaison 2015-2024 est possible pour cette dernière métrique ; pour la part MHT, le dernier point publié dans la source vérifiée est 2023. L’importation de chaînes de valeur produit peu de retombées endogènes lorsque les liens locaux, les compétences et le transfert technologique sont faibles.
L’essentiel
- L’investissement massif dans la manufacture ne produit pas de diversification si la conception, la propriété intellectuelle et les chaînes de valeur restent sous contrôle étranger.
- En Arabie Saoudite, la part des services dans le PIB a reculé de 50,3 % à 46,5 % entre 2015 et 2024, et la valeur ajoutée manufacturière par habitant a baissé de 3 000 à 2 700 dollars malgré les investissements Vision 2030 (Global Economic Diversification Index 2026, PwC Middle East Economy Watch).
- Oman offre un contrepoint partiel : ses zones franches ont maintenu une part de conception locale, ce qui a soutenu une progression mesurable de l’indice de diversification sur la même période.
- L’économiste Dani Rodrik identifie ce mécanisme comme un piège structurel : sans politique industrielle qui ancre la montée en compétence localement, l’investissement étranger produit des emplois d’assemblage sans autonomie.
- La bifurcation est devant : les économies du Golfe ont jusqu’à 2030-2035 pour décider si elles gouvernent leurs chaînes de valeur ou si elles se contentent de les héberger.
La manufacture sans racines : un mécanisme bien documenté
Quand une usine s’installe dans un pays, elle apporte des emplois. Mais les emplois d’assemblage et les emplois de conception sont deux objets économiques radicalement différents. Le premier exécute un process défini ailleurs. Le second le crée, l’améliore, le brevette. La valeur ajoutée par un opérateur qui monte des composants importés est une fraction de celle produite par l’ingénieur qui conçoit ces composants, même si les deux travaillent dans la même usine.
Dani Rodrik souligne l’importance des compétences, des fournisseurs et des capacités technologiques dans les stratégies de développement. Le Bangladesh qui coud des t-shirts pour H&M et Taïwan qui conçoit les puces que le monde entier utilise participent tous deux aux chaînes de valeur mondiales. Leur trajectoire de développement n’a rien en commun.
Ce que Rodrik appelle « good jobs », des emplois qui transmettent des compétences, élèvent la productivité et ancrent la valeur localement, supposent une politique industrielle qui ne se contente pas d’attirer les investisseurs, mais qui conditionne leur présence : transferts de technologie, partenariats avec des fournisseurs locaux, obligations de R&D locale. Sans mécanismes favorisant les compétences et les liens locaux, l’investissement étranger risque de produire moins de retombées technologiques et productives ; il ne se réduit pas nécessairement à de l’emploi précaire.
Les chiffres saoudiens sous la surface
Les données saoudiennes de la décennie 2015-2024 illustrent ce mécanisme avec une clarté inhabituelle. L’État a investi massivement, Vision 2030, lancée en 2016, a mobilisé des dizaines de milliards dans des zones industrielles, des projets NEOM, des joint-ventures avec des groupes étrangers. La logique affichée : sortir de la dépendance au pétrole en construisant une base manufacturière.
Selon la Banque mondiale, la part des services dans le PIB saoudien est de 47,1 % en 2024 ; une comparaison avec 2015 exige de citer une série statistique précise. La part du manufacturing à moyenne et haute technologie a évolué sur la période. Aucune baisse absolue entre 2015 et 2024 ne peut être affirmée sans une série homogène explicitement citée et recalculée avec la même base de prix et de population.
Les données disponibles montrent une forte fluctuation de la part de la production manufacturière de moyenne et haute technologie, avec 38,3 % en 2023 ; elles ne justifient pas de conclure à une diminution générale. Certaines nouvelles usines saoudiennes assemblent des composants importés selon des processus conçus à l’étranger et emploient des ingénieurs expatriés dans des postes à haute valeur ajoutée. Une forte propriété étrangère des brevets et de la conception peut limiter la part de valeur captée localement, sans signifier que le pays ne perçoit que la taxe foncière et les droits de douane. Cette structure peut être interprétée comme celle d’économies dont les leviers de montée en gamme restent limités.
Il faut ici signaler une limite des données disponibles : l’indice de diversification agrège des dimensions hétérogènes et sa baisse saoudienne peut partiellement refléter des effets de composition liés à la volatilité des revenus pétroliers plutôt qu’un recul net de la base productive.
Oman, un contrepoint qui nuance sans invalider
Le cas omanais complique le tableau, utilement. Oman dispose de ressources pétrolières bien plus limitées qu’Arabie Saoudite, ce qui l’a contraint à une forme de discipline dans ses choix industriels. Ses zones franches, notamment la zone de Salalah et le port Sultan Qaboos, ont été structurées avec une attention explicite à l’intégration de fournisseurs locaux et à la formation de compétences techniques dans le pays.
Oman n’est pas un modèle accompli, ses revenus pétroliers restent dominants et ses fragilités structurelles sont réelles, mais il démontre qu’une politique de zones franches peut produire davantage de valeur endogène quand elle est conçue pour retenir la conception locale plutôt que d’importer des chaînes de valeur clés en main.
La différence ne peut pas être attribuée uniquement au degré d’investissement. Elle peut aussi tenir à la gouvernance de l’investissement. Oman a posé des conditions ; l’Arabie saoudite cherche à attirer les investissements, mais sa stratégie officielle combine cet objectif avec le contenu local, la localisation technologique, la R&D et la montée en compétences. Cette distinction rejoint un argument développé par Philippe Aghion dans ses travaux sur la croissance schumpétérienne : ce qui distingue les pays qui innovent durablement de ceux qui imitent sans jamais rattraper, c’est la capacité à générer de la destruction créatrice endogène, des entreprises locales capables de challenger l’existant, pas seulement de l’assembler.
Le contre-argument libéral mérite d’être pris au sérieux
Une lecture concurrente existe, et elle est défendable. Des économistes proches du corpus libéral de marché, Tyler Cowen en tête, soutiendraient que la spécialisation dans l’assemblage à bas coût est une étape normale et provisoire du développement, pas un piège permanent. La Corée du Sud a commencé par fabriquer des perruques et des chaussures sous licence japonaise dans les années 1960 avant de construire Samsung et Hyundai. Taïwan a assemblé des transistors avant de concevoir des puces. Le passage d’une logique d’assemblage à une logique de conception prend du temps et suppose des investissements dans l’éducation, la R&D et les institutions qui ne se voient pas immédiatement dans les indices de diversification.
Cet argument est solide sur le principe. Il l’est moins appliqué au cas du Golfe pour deux raisons concrètes. Première raison : la fenêtre historique. La Corée et Taïwan ont opéré leur montée en gamme les chaînes de valeur mondiales étaient moins fragmentées et moins verrouillées par la propriété intellectuelle. Aujourd’hui, les économies montantes affrontent des normes, des logiciels et des actifs incorporels souvent plus complexes et plus étendus ; les économies montantes des années 1970 rencontraient déjà des barrières technologiques analogues.
Seconde raison : la rente. L’Arabie Saoudite dispose d’une rente pétrolière qui lui procure une capacité importante de financement externe et d’importation, sans supprimer les contraintes de balance des paiements ou budgétaires. Cette abondance peut réduire la pression qui incite les acteurs économiques à monter en gamme. Les entreprises coréennes ont dû devenir compétitives pour survivre ; les entreprises saoudiennes bénéficiaires de contrats d’État n’ont pas la même contrainte.
R&D, formation et ancrage comme conditions de la diversification
Sortir du piège de l’assemblage sans conception suppose, pour l’Arabie Saoudite comme pour toute économie du Golfe, de développer des capacités locales de recherche, de formation et d’intégration industrielle.
Trois leviers ressortent de la littérature et des cas comparables. Le premier est la R&D ancrée localement. Les pays qui montent en gamme s’appuient souvent sur les compétences, l’innovation et le transfert technologique, sans que cela constitue une condition observée uniformément dans tous les cas. Le problème des investissements en infrastructures de recherche sans politique de diffusion est un travers bien connu, même en Europe, il s’applique a fortiori dans des économies qui partent de plus loin.
Le deuxième levier est la conditionnalité des investissements étrangers. Exiger des joint-ventures réels avec des partenaires locaux capables, imposer des seuils de fournisseurs locaux, requérir la localisation partielle des équipes R&D : ces mécanismes ont fait leurs preuves en Asie du Sud-Est, même s’ils ralentissent l’attraction à court terme. L’économie politique de cette conditionnalité est difficile dans des pays où les décideurs sont aussi parfois actionnaires des joint-ventures, mais elle est praticable.
Le troisième levier est la formation du capital humain pour les métiers à haute valeur, pas seulement pour les métiers d’exécution. L’Arabie Saoudite investit massivement dans son système éducatif depuis deux décennies. La répartition des diplômés entre secteur public et ingénierie privée peut limiter le développement des compétences industrielles locales.
La fenêtre 2030-2035 et ce qui se joue maintenant
Le pétrole conserve de la valeur dans la prochaine décennie, mais la pression baissière sur les revenus fossiles est réelle au-delà de 2035, la dynamique de substitution en cours le rend lisible. La fenêtre pour construire une base productive autonome se ferme à mesure que la rente diminue, or c’est précisément la rente qui finance aujourd’hui les investissements. Ce cercle peut devenir vertueux si les investissements actuels produisent de la complexité endogène avant que la rente disparaisse. Les données disponibles ne permettent pas de conclure de façon robuste sur cette trajectoire ; son évaluation exigerait des indicateurs définis de propriété intellectuelle locale, de fournisseurs locaux, de productivité, de sophistication des exportations et d’emplois qualifiés.
Oman, avec moins de moyens, a posé des jalons plus favorables. D’autres économies de la région, le Qatar sur la finance et l’éducation, les Émirats sur la logistique et les services financiers, ont choisi des spécialisations où la conception reste plus facile à ancrer localement que dans la manufacture lourde. Ces choix ne sont pas définitifs, mais ils montrent que des alternatives à l’assemblage sans racines existent dans la région même.
L’évaluation de Vision 2030 peut s’appuyer sur des indicateurs de propriété intellectuelle locale, d’intégration de fournisseurs locaux aux chaînes de valeur et de contribution des universités techniques à l’activité industrielle. Il faut définir des indicateurs, des années de référence, des comparateurs régionaux et des seuils de réussite avant de qualifier leur évolution de favorable ou non. Ils restent modifiables.
Sources
- Global Economic Diversification Index 2026, PwC Middle East Economy Watch (Nasser Saidi & Associates, février 2026)
- Dani Rodrik, The Globalization Paradox, W.W. Norton, 2011, et ses travaux sur la politique industrielle et les « good jobs » (Harvard Kennedy School)
- Philippe Aghion, Céline Antonin, Simon Bunel, Le Pouvoir de la destruction créatrice, Odile Jacob, 2020
- UNCTAD, World Investment Report 2024, données sur les chaînes de valeur mondiales et les économies en développement
- McKinsey Global Institute, analyses sur la diversification économique au Moyen-Orient (sans URL garantie)