En juin 2026, dix-sept organismes européens ont rejoint Access2Access, un projet financé par Horizon Europe, auquel participe l’European Science Foundation. Le programme de travail Horizon Europe 2026-2027 représente plus de 14 milliards d’euros au total; le volet Infrastructures est d’environ 717,9 millions d’euros pour les deux années. Depuis le 25 janvier 2023, le NIH exige généralement un plan de gestion et de partage des données pour les recherches concernées par sa politique. Horizon Europe impose des obligations d’accès ouvert pour les publications et les données de recherche, avec exceptions justifiées; les principes européens sur l’accès aux infrastructures physiques sont en revanche non contraignants.
L’essentiel
- La mutualisation volontaire des infrastructures de recherche européennes laisse les grandes institutions capter l’accès ; les petits pays et les chercheurs en début de carrière restent périphériques.
- Dix-sept organismes ont rejoint Access2Access en juin 2026, financé via Horizon Europe INFRA à hauteur de 14 milliards de dollars pour 2026-2027, sans critères d’équité contraignants (European Science Foundation, juin 2026).
- Le NIH américain a imposé une obligation légale de partage des données en 2025, ouvrant 400 pétaoctets ; le CERN a procédé par accord contraignant entre États membres, mais il lui a fallu quinze ans pour intégrer la Chine et l’Inde à un accès complet.
- Une gouvernance volontaire tend à reproduire les hiérarchies existantes sous une apparence de coopération plutôt qu’à produire une répartition équitable des accès.
Dix-sept organismes, un principe, et pas de dents
Access2Access ne cache pas son ambition. Le programme veut permettre à un chercheur d’une université de Ljubljana ou de Tallinn d’accéder au synchrotron de Grenoble ou aux télescopes du European Southern Observatory exactement comme le ferait un doctorant du Max Planck. Sur le papier, la logique est juste : les grandes infrastructures scientifiques européennes ont été financées collectivement par les États membres, souvent via des contributions à Horizon Europe ou des fonds structurels. Leur accès ne devrait pas dépendre du seul prestige de l’institution d’accueil.
Access2Access est un consortium de projet réunissant des partenaires désignés dans une convention de subvention. Aucun mécanisme d’adhésion générale n’existe dans la documentation officielle. Le projet élabore des scénarios pour de futurs parcours d’accès sans fixer de quotas d’accès aux installations partenaires. La documentation publique ne décrit pas de règles opérationnelles de priorité géographique, mais indique que les Widening Countries doivent pouvoir contribuer à la conception du futur système. Access2Access dispose d’une gouvernance et d’un Advisory Board.
La documentation publique ne mentionne aucun contrôle externe des décisions opérationnelles d’accès, le projet n’administrant pas lui-même ces décisions.
Access2Access est un consortium financé par Horizon Europe qui élabore des options de futurs modèles de gouvernance et de financement.
Ce type de structure peut favoriser les institutions qui disposent déjà des réseaux, des connaissances procédurales et des équipes administratives pour naviguer dans les appels à candidatures. Max Planck, CERN, le réseau Pasteur : ces noms reviennent dans les statistiques de participation aux grandes installations, non par malveillance, mais parce que la machine est calibrée pour ceux qui savent l’utiliser. Un groupe de recherche en Roumanie ou en Slovénie qui candidature pour la première fois à un accès à un accélérateur de particules ou à un laboratoire de génomique haute performance affronte une complexité administrative que les équipes établies ont appris à gérer en vingt ans.
14 milliards sans critères de répartition équitable
Le budget INFRA 2026-2027 est d’environ 717,9 millions d’euros, non 14 milliards de dollars. C’est un engagement substantiel, cohérent avec le rôle que l’Union entend jouer dans la recherche mondiale. Le programme INFRA ne définit pas de quota général d’accès par État membre; l’équité est abordée au travers d’objectifs et instruments de programme plutôt que par une clé de répartition des accès. Le programme de travail ne prévoit pas de quota général selon la taille des institutions; il ne peut pas, à lui seul, être présenté comme une politique complète d’allocation des accès. Le programme INFRA ne fixe pas de quotas d’accès selon le stade de carrière; l’article devrait éviter d’interpréter cette absence comme une preuve d’inégalité.
Ce silence n’est pas anodin. Dans n’importe quel système d’allocation sans critère d’équité, les ressources gravitent vers ceux qui sont déjà en position de les attirer. Les infrastructures financées collectivement deviennent de facto des actifs gérés par les institutions qui ont la capacité de les opérer, ce qui, en Europe, se concentre dans quelques pays : Allemagne, France, Royaume-Uni avant le Brexit, Pays-Bas, Suisse. Les États membres périphériques contribuent au financement commun et peuvent rencontrer des difficultés d’accès aux infrastructures.
Les données génomiques françaises illustrent la même dynamique : des investissements massifs dans des infrastructures nationales qui restent cloisonnées, faute de mécanismes de gouvernance contraignants. Lorsque les données ne circulent pas librement à l’intérieur d’un État-nation, leur circulation à l’échelle européenne suppose une coopération spontanée que rien ne garantit.
L’obligation légale que le NIH a instaurée et que l’Europe n’a pas adoptée
Depuis le 25 janvier 2023, le NIH exige la planification et la mise en œuvre d’un partage approprié des données scientifiques pour les recherches couvertes. Aucun bilan officiel vérifié ne permet d’attribuer 400 pétaoctets d’accès universel à la politique NIH.
La logique du NIH est simple. Un financement public crée une obligation publique. Si les contribuables américains ont payé pour produire des données de recherche, ces données appartiennent au domaine scientifique commun, pas aux institutions qui les ont générées. Le chercheur d’une petite université du Midwest accède aux mêmes jeux de données que celui de Harvard, parce que la règle s’applique de façon uniforme, indépendamment du prestige de l’institution.
L’Europe aurait pu emprunter le même chemin dans le cadre d’Horizon Europe. Le programme exige déjà que les publications issues des recherches financées soient en accès ouvert, une obligation qui a produit des résultats mesurables en quelques années. Horizon Europe impose des obligations sur les données de recherche, sous réserves justifiées; l’accès aux infrastructures physiques relève de principes non contraignants et de règles propres aux installations.
Plusieurs raisons expliquent cette retenue. La gouvernance européenne est un équilibre permanent entre les souverainetés nationales et les objectifs communs. Imposer des critères contraignants d’accès aux infrastructures touche directement aux intérêts des États membres qui ont investi dans ces installations, l’Allemagne dans ses laboratoires Helmholtz, la France dans ses grands équipements du CNRS, la Suisse dans le CERN. Demander à ces pays d’ouvrir sans condition ce qu’ils ont financé en grande partie eux-mêmes est politiquement difficile, même si la logique scientifique le justifie.
Le CERN comme leçon de patience : quinze ans pour un accord complet
Le CERN est souvent présenté comme le modèle de la coopération scientifique internationale. Il mérite cette réputation, mais son histoire d’intégration illustre aussi les limites du processus volontaire et négocié. L’Inde est État membre associé depuis 2017 après une coopération engagée en 1991; la Chine est un État non membre lié par un accord de coopération.
Le CERN conclut des accords formels de coopération et d’association; leur force juridique et leurs effets précis dépendent de chaque texte. L’Inde a suivi un processus formel menant au statut d’État membre associé; la Chine a un accord de coopération mais n’est pas intégrée sous ce même statut.
Les partenaires sont engagés dans un projet financé par une convention de subvention; les règles juridiques d’un futur système d’accès restent à concevoir. La documentation publique ne décrit pas de mécanisme opérationnel Access2Access de candidature aux installations ni de sanctions correspondantes. L’exemple du CERN plaide pour des accords contraignants, à l’opposé du volontarisme.
Access2Access en 2028 : une hypothèse à vérifier
Le vrai test d’Access2Access se lira dans les données de participation d’ici 2028-2030. Si la distribution géographique des accès accordés reflète à peu près la distribution des contributions financières des États membres, le programme aura produit une égalisation réelle. Si elle reproduit la carte des institutions déjà dominantes, Allemagne, France, Pays-Bas, institutions nordiques, le diagnostic sera clair : la mutualisation volontaire a produit plus de complexité administrative autour des mêmes hiérarchies.
Cette question n’est pas rhétorique. L’enjeu pour les systèmes de recherche des pays en rattrapage, Pologne, Portugal, pays Baltes, Balkans, est direct. Leurs universités ont bénéficié depuis vingt ans des fonds structurels européens pour construire des capacités de recherche. La prochaine étape est l’intégration aux réseaux d’excellence. Si cette intégration reste bloquée par l’absence de mécanismes contraignants, l’investissement antérieur se trouve partiellement neutralisé.
La recherche distribuée est aussi un enjeu de performance. Les systèmes qui concentrent les ressources dans quelques pôles produisent des rendements décroissants au-delà d’un certain seuil : un chercheur supplémentaire au Max Planck apporte moins de diversité cognitive qu’un chercheur émergent d’une université slovène travaillant sur un angle neuf. Les ingénieurs d’Amérique latine qui alimentent les startups IA américaines illustrent ce que la diversité géographique des talents produit dans les systèmes ouverts.
Les institutions bien intentionnées n’ouvrent pas spontanément leurs infrastructures
Le problème sous-jacent est structurel. Les institutions scientifiques, même les mieux intentionnées, optimisent naturellement pour leurs propres intérêts : attirer les meilleurs chercheurs, publier dans les meilleures revues, maintenir leur position dans les classements internationaux. Partager leurs ressources avec des concurrents potentiels va à l’encontre de cette logique, même quand les dirigeants y adhèrent en principe.
C’est précisément pour cette raison que la régulation intelligente produit de meilleurs résultats que la bonne volonté dans les systèmes à forts enjeux compétitifs. Le marché des données de recherche n’est pas différent d’autres marchés où la concentration tend à se reproduire en l’absence de règles : les institutions dominantes attirent les accès, ce qui renforce leur prestige, ce qui attire davantage de chercheurs de qualité, ce qui consolide leur position dominante.
Access2Access peut briser ce cycle, mais seulement si les indicateurs de performance qui en mesureront le succès intègrent explicitement des critères de distribution équitable. Si le succès se mesure au nombre total d’accès accordés, les grandes institutions produiront de bons chiffres en accueillant des chercheurs déjà bien connectés. Si le succès se mesure à la part des accès accordés à des institutions de pays sous-représentés ou à des chercheurs en début de carrière, la pression sur les organismes participants change de nature.
Cette distinction entre indicateurs est un choix politique qui détermine ce que le programme produit réellement.
Vers un standard européen du droit d’accès
La trajectoire plausible n’est pas un grand soir réglementaire. L’histoire du CERN comme celle de la politique de données ouverte d’Horizon Europe suggèrent un processus progressif : des engagements volontaires d’abord, des indicateurs de suivi ensuite, des conditionnalités budgétaires plus tard. Horizon Europe a mis dix ans à rendre l’accès ouvert aux publications obligatoire ; l’extension aux données et aux infrastructures pourrait suivre le même chemin.
Quelques leviers existent déjà. La Commission européenne pourrait conditionner une part du financement INFRA à la démonstration de pratiques équitables d’accès, une logique similaire à celle des conditionnalités attachées aux fonds structurels. L’European Science Foundation pourrait développer des métriques publiques de distribution des accès au sein d’Access2Access, rendant visibles les écarts entre institutions participantes. Les États membres bénéficiaires nets de l’équité, les pays en rattrapage, pourraient porter cette exigence lors des négociations du prochain cadre financier pluriannuel.
La promesse d’Access2Access est légitime. Mutualiser des infrastructures coûteuses pour maximiser leur utilisation scientifique, c’est de la politique de recherche intelligente. La question est de savoir si l’Europe se donnera les moyens de vérifier que la mutualisation produit ce qu’elle promet, ou si elle se satisfera d’un bilan en nombre de participants plutôt qu’en qualité de distribution.
Sources
- European Science Foundation, ESF joins Horizon Europe initiatives to streamline research infrastructure access, juin 2026, https://www.esf.org/esf-joins-horizon-europe-initiatives-to-streamline-research-infrastructure-access/
- Horizon Europe INFRA Work Programme 2026-2027, Commission européenne (sans URL garantie)
- NIH Data Sharing Policy, obligation légale entrée en vigueur 2025, National Institutes of Health (sans URL garantie)
- CERN, historique des accords de coopération avec la Chine et l’Inde, cern.ch (sans URL garantie)