Le rugby européen joue sa responsabilité dans le sang des anciens joueurs
Cinquante-six anciens joueurs de rugby. Des prises de sang. Et des taux de protéines tau significativement élevés chez ceux qui ont encaissé plus de cinq commotions dans leur carrière. L’étude UK Rugby Health publiée en juillet 2024 n’est pas la première à documenter les séquelles neurologiques du rugby professionnel, mais elle est la première du projet UK Rugby Health à explorer les biomarqueurs sanguins chez des rugbymen retraités — sans que ses auteurs puissent encore revendiquer une précision clinique, faute de biomarqueurs cliniquement acceptés à ce stade. Ce glissement, du questionnaire subjectif au biomarqueur objectif, change néanmoins la nature de la conversation.
Pendant vingt ans, le protocole standard de gestion des commotions reposait sur le Maddocks Score et ses cinq questions posées sur le bord du terrain : qui joue contre qui, quel est le score, dans quelle mi-temps sommes-nous. Un joueur qui répondait correctement pouvait reprendre. Un joueur qui répondait correctement mais dont le cerveau saignait lentement l’ignorait. Et les fédérations aussi.
Les biomarqueurs ne permettent pas encore de diagnostiquer une encéphalopathie traumatique chronique (ETC) du vivant du patient. Mais ils permettent de dater, de quantifier et de comparer les niveaux d’atteinte. Pour les fédérations européennes de rugby, c’est précisément là que les choses se compliquent.
L’essentiel
- L’étude UK Rugby Health (juillet 2024) sur 56 anciens joueurs professionnels montre des taux significativement élevés de tau sérique et d’exosome tau-p181 chez les joueurs ayant subi plus de cinq commotions déclarées au cours de leur carrière. Une étude distincte (programme ABHC, Imperial College London, Brain, 2025) a exploré des biomarqueurs similaires mais avec une méthodologie différente.
- L’essai clinique irlandais NCT04485494 a mesuré l’usage de ces biomarqueurs à trois fenêtres temporelles précises : J+3, J+6, J+13 après un épisode traumatique.
- Les procédures judiciaires collectives d’anciens joueurs diagnostiqués avec des maladies neurodégénératives précoces visent World Rugby, la RFU (Angleterre), la WRU (Pays de Galles) et la RFL. Une procédure distincte a également été lancée en France, mais ses défendeurs exacts n’ont pas été confirmés.
- Le passage aux biomarqueurs rend les dommages mesurables rétrospectivement, ce qui modifie structurellement la position des fédérations dans les contentieux juridiques.
- L’enjeu dépasse le sport : il touche l’assurabilité du contact professionnel et les obligations de l’employeur sportif envers ses salariés.
Vingt ans de protocoles insuffisants laissent une trace dans le sang
Le rugby professionnel a longtemps géré les commotions comme un problème de performance à court terme. Un joueur sonné était mis au repos quelques jours, réévalué par l’équipe médicale du club, puis réintégré. Les outils disponibles le permettaient : scanner normal, questionnaire passable, retour autorisé. Ce que les scanners ne montraient pas, c’est l’accumulation des micro-traumatismes répétés qui, sur une décennie, atteignent un seuil clinique.
La protéine tau est un marqueur de l’intégrité des neurones. Normalement confinée à l’intérieur des cellules nerveuses, elle se retrouve dans le sang lorsque ces cellules sont endommagées. Sa forme phosphorylée, le tau-p181, est associée spécifiquement aux processus de dégénérescence caractéristiques de la maladie d’Alzheimer et de l’ETC. L’étude UK Rugby Health mesure les deux formes, sériques et encapsulées dans des exosomes, sur 56 anciens professionnels dont les carrières s’étendent des années 1980 aux années 2010.
Le résultat central : les joueurs ayant déclaré plus de cinq commotions présentent des taux significativement plus élevés que les joueurs ayant déclaré moins de commotions, et significativement plus élevés que les contrôles sans antécédent de traumatisme crânien. La corrélation ne prouve pas la causalité au sens juridique du terme, mais elle la documente au sens épidémiologique.
Ce que l’essai irlandais NCT04485494 apporte en complément, c’est la cinétique. En mesurant les biomarqueurs à J+3, J+6 et J+13 après un traumatisme, les chercheurs ont établi que la fenêtre de récupération biologique ne correspond pas à la fenêtre de récupération symptomatique. Un joueur peut se sentir rétabli à J+7 alors que ses taux de tau restent élevés à J+13. Ce décalage est au cœur du problème : les protocoles actuels suivent les symptômes, pas la biologie.
Ce que les fédérations savaient, et quand elles le savaient
La question juridique centrale n’est pas de savoir si les commotions abîment les cerveaux. La littérature scientifique sur ce point est suffisamment convergente depuis la fin des années 2000 pour ne plus prêter à débat. La question est de savoir ce que les fédérations et les clubs ont fait de cette information, et à quel rythme ils ont adapté leurs protocoles.
En Grande-Bretagne, plus de 1 100 anciens joueurs ont engagé des poursuites contre World Rugby, la Rugby Football Union (RFU), la Welsh Rugby Union (WRU) et la Rugby Football League (RFL). Les plaignants, dont plusieurs ont reçu des diagnostics d’ETC, de démence précoce ou de maladie de Parkinson dans la quarantaine ou la cinquantaine, font valoir que les fédérations avaient connaissance des risques neurologiques liés aux commotions répétées et n’ont pas adapté leurs règles de retour au jeu en temps utile.
La procédure est complexe, longue, et les fédérations contestent le lien de causalité individuel. Mais l’arrivée des biomarqueurs modifie l’équilibre des preuves disponibles. Jusqu’ici, la causalité reposait principalement sur des autopsies post-mortem révélant des dépôts de protéines tau caractéristiques dans le cerveau d’anciens joueurs décédés, comme l’avait montré le diagnostic de l’ancien international anglais Steve Thompson, vivant, lui, mais diagnostiqué avec une démence à 42 ans. Demain, elle pourra reposer sur des analyses sanguines réalisées du vivant du patient, avec un historique de commotions déclarées et des taux de biomarqueurs datés.
Pour les fédérations, c’est un changement de paradigme probatoire. Pour les avocats spécialisés en droit du travail sportif, c’est une opportunité sans précédent.
L’essai irlandais ouvre la voie à un standard clinique international
L’essai NCT04485494, conduit en Irlande, a contribué à valider l’usage de protocoles biomarqueurs adaptés au calendrier du rugby professionnel. Son mérite est pratique autant que scientifique : il montre que des prélèvements réalisables dans le cadre d’une infrastructure médicale sportive existante produisent des données interprétables.
Les trois fenêtres temporelles retenues correspondent aux échéances réelles du retour au jeu en rugby professionnel. J+3, c’est la première réévaluation post-traumatique standard. J+6, c’est le moment où la plupart des protocoles actuels permettent une reprise de l’entraînement léger. J+13, c’est la limite haute du protocole standard de retour au jeu graduel de World Rugby. En mesurant les biomarqueurs à ces trois moments précis, l’essai montre que la biologie et le calendrier administratif ne coïncident pas systématiquement.
La portée de cette validation dépasse le rugby. La Fédération internationale de football, le comité médical de la NFL et l’Agence mondiale antidopage suivent ces travaux. Le football association, sport de contact mineur comparé au rugby mais pratiqué par un milliard de personnes, est également concerné : la répétition des têtes et des petits traumatismes sans commotion clinique déclarée fait l’objet d’une attention croissante depuis l’étude FIELD publiée dans le New England Journal of Medicine en 2019, qui montrait que les anciens footballeurs professionnels meurent de maladies neurodégénératives trois fois plus fréquemment que la population générale.
Un standard clinique international biomarqueur, s’il émerge dans les prochaines années, s’appuierait très probablement sur les protocoles validés par des essais comme NCT04485494. La capacité de ces biomarqueurs à objectiver le retour au jeu transformerait le statut médical de l’athlète, déjà en mutation dans d’autres dimensions comme le montre l’analyse du corps de l’athlète comme actif numérique.
La responsabilité de l’employeur sportif face au droit commun
Les athlètes professionnels européens sont des salariés. En France, en Angleterre, en Irlande, en Italie, cette évidence juridique produit des conséquences directes : l’employeur a une obligation de sécurité envers le salarié. Cette obligation s’applique au risque de traumatisme crânien répété aussi bien qu’elle s’appliquerait à l’exposition à des substances toxiques dans une usine.
La comparaison n’est pas seulement rhétorique. Le contentieux de l’amiante a établi en France un précédent structurant : la faute inexcusable de l’employeur est reconnue dès lors qu’il avait connaissance du risque et n’a pas pris les mesures de protection disponibles. Les avocats d’anciens joueurs français, qui préparent des procédures analogues à celles engagées en Grande-Bretagne, travaillent précisément sur ce terrain. La question n’est pas de savoir si le rugby est dangereux, mais si les clubs ont fait ce qu’ils savaient pouvoir faire, à partir du moment où ils savaient le faire.
Les biomarqueurs renforcent cet argument de deux façons. D’abord, ils permettent d’établir un lien entre l’intensité de l’exposition au risque (nombre de commotions déclarées, nombre de saisons jouées en première division) et le niveau d’atteinte biologique mesurable. Ensuite, ils permettent de dater l’apparition de marqueurs d’alerte : si un joueur présentait des taux élevés à 35 ans et que son club disposait d’un suivi médical régulier, la question de ce que ce suivi a produit comme mesures de protection devient pertinente juridiquement.
La France n’est pas en avance sur ce sujet. La convention collective nationale du rugby professionnel encadre le suivi médical des joueurs, mais les protocoles de gestion des commotions de la Ligue Nationale de Rugby restent alignés sur les recommandations minimales de World Rugby, sans aller au-delà. Plusieurs anciens joueurs du Top 14, dont des internationaux, ont déclaré publiquement souffrir de séquelles neurologiques et envisager une action en justice.
Les assureurs tracent la frontière que les fédérations n’ont pas su tenir
L’enjeu économique le plus immédiat n’est pas judiciaire. Il est assurantiel. Les compagnies qui couvrent les clubs professionnels européens commencent à poser des questions précises sur les protocoles de gestion des commotions. L’arrivée des biomarqueurs comme outil d’évaluation potentielle des dommages change le calcul actuariel : si l’on peut mesurer rétrospectivement le niveau d’atteinte neurologique d’un joueur en fin de carrière, le sinistre devient quantifiable, ce qui le rend assurable mais aussi facturable.
Plusieurs grands assureurs sportifs ont commencé à inclure dans leurs contrats des clauses conditionnant leur couverture à l’adoption de protocoles médicaux définis. Autrement dit, un club qui ne respecte pas un protocole de retour au jeu fondé sur un suivi médical documenté pourrait se voir opposer une clause d’exclusion en cas de sinistre neurologique. Ce mécanisme de marché pousse les clubs dans la direction que les règlements fédéraux n’ont pas suffi à imposer.
Ce déplacement du risque vers les assureurs n’est pas neutre pour la structure économique du rugby professionnel européen. Les budgets des clubs du Top 14, de la Premiership et de l’URC sont déjà sous pression. Une hausse des primes d’assurance liée au risque neurologique, ou une restriction des couvertures disponibles, aurait un impact direct sur les modèles économiques. Elle créerait aussi une incitation financière à sélectionner les joueurs sur leur profil de risque neurologique préexistant, ce qui ouvrirait d’autres questions éthiques et juridiques sur la discrimination à l’embauche.
Ce que les dix prochaines années diront
Les biomarqueurs du traumatisme crânien répété ne sont pas encore des outils de diagnostic clinique standardisés. Leur validation dans des cohortes plus larges reste nécessaire. La valeur prédictive du tau sérique pour identifier les joueurs les plus à risque de développer une ETC reste incertaine : l’étude UK Rugby Health porte sur 56 sujets, ce qui est suffisant pour établir une corrélation statistiquement significative mais insuffisant pour établir des seuils cliniques opérationnels. Ses auteurs eux-mêmes soulignent l’absence de biomarqueurs cliniquement acceptés et appellent à approfondir la recherche avant tout usage clinique.
Ce que ces dix prochaines années diront dépend de deux variables. La première est scientifique : la taille des cohortes d’étude. Des consortiums comme PREVENT Dementia au Royaume-Uni ou le BU CTE Center aux États-Unis travaillent sur des cohortes de plusieurs milliers de patients, sportifs et non-sportifs. Si leurs résultats convergent avec ceux de UK Rugby Health, le niveau de preuve suffira à établir des seuils cliniques.
La deuxième variable est institutionnelle. World Rugby a annoncé en 2023 un plan de réforme de ses protocoles de gestion des commotions, incluant un engagement à évaluer l’intégration des biomarqueurs dans le suivi médical des joueurs. Par ailleurs, le programme ABHC (Imperial College London), financé par la RFU et Premiership Rugby, conduit des recherches sur des biomarqueurs similaires — une démarche qui n’est pas anodine : les institutions qui financent la recherche sur leurs propres pratiques s’exposent à ses conclusions, mais elles ont aussi la capacité de les traduire en protocoles opérationnels plus rapidement que celles qui l’ignorent. L’étude UK Rugby Health, elle, a été conduite sans financement externe déclaré.
Le rugby n’est pas le seul sport à traverser cette transformation. Il est simplement le premier en Europe à voir les trois dimensions converger simultanément : la science qui produit des outils objectifs, le droit qui cherche des preuves chiffrables, et le marché assurantiel qui prend position avant que les fédérations ne le fassent. La question qui reste ouverte est de savoir si les institutions du sport professionnel européen choisiront de piloter cette transition ou de la subir.
Sources
- Norah Alanazi et al. (senior author : Prof. Paul Chazot, Durham University), “Concussion-Related Biomarker Variations in Retired Rugby Players and Implications for Neurodegenerative Disease Risk: The UK Rugby Health Study”, International Journal of Molecular Sciences, vol. 25, n° 14 (2024) : https://www.mdpi.com/1422-0067/25/14/7811
- Essai clinique NCT04485494, “Blood Biomarkers in Sports-Related Concussion”, ClinicalTrials.gov : https://clinicaltrials.gov/ct2/show/NCT04485494
- Mackay et al., “Neurodegenerative Disease Mortality among Former Professional Soccer Players”, New England Journal of Medicine (2019), étude FIELD : sans lien (source identifiée, URL institutionnelle non vérifiée)
- World Rugby, “Concussion Management — Graduated Return to Play Protocols” : https://www.world.rugby/the-game/player-welfare/health/concussion/management
- Procédure collective des anciens joueurs britanniques contre World Rugby, RFU, WRU et RFL, rapportée par The Guardian et BBC Sport (2020-2024) : sources de presse, URLs non vérifiées
- Étude UK Rugby Health Study (source primaire) : https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC11276902/
- Étude FIELD — NEJM 2019 (footballeurs) : https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/31633894/
- Protocole NCT04485494 (essai irlandais biomarqueurs rugby) : https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC8323462/
- Wikipedia — Steve Thompson : https://en.wikipedia.org/wiki/Steve_Thompson_(rugby_union)
- France24/AFP — Procédures judiciaires rugby (décembre 2025) : https://www.france24.com/en/live-news/20251222-rugby-players-lose-order-challenge-in-brain-injury-claim
- EurekAlert / Durham University — Communiqué étude UK Rugby Health : https://www.eurekalert.org/news-releases/1051389
- PMC / CTE Biomarkers Review 2024 : https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC11485022/