Entre 2015 et 2024, la proportion d’indicateurs de mise en œuvre atteints par les États membres est passée de 65 % à 82 %, selon le cadre de suivi de l’activité physique de l’OMS Europe. En 2022, 19 % des 15-24 ans déclaraient ne jamais faire d’exercice ou de sport.

Ce fossé entre la performance des politiques et le comportement des jeunes constitue un enjeu structurel récurrent du sport public en Europe. Les États ont progressé sur la construction d’infrastructures, le financement et la coordination, avec une hausse déclarée de la pratique régulière ou assez régulière des 15-24 ans entre 2017 et 2022, selon l’Eurobaromètre.

L’essentiel

  • Les indicateurs de politique sportive ont progressé de 65 % à 82 % entre 2015 et 2024 dans les États membres de l’UE, selon l’OMS Europe.
  • En 2022, 19 % des 15-24 ans déclaraient ne jamais faire d’exercice ou de sport, sans que l’évolution depuis 2015 puisse être établie de manière homogène.
  • L’offre d’infrastructures et de programmes ne crée pas automatiquement la demande : selon la Commission, les freins déclarés par les jeunes sont principalement le manque de temps et de motivation, avec des freins économiques et sociaux plus secondaires.
  • Les Pays-Bas ont explicitement prévu des mesures pour les personnes inactives ; les politiques finlandaises et tchèques consultées ont des objectifs plus généraux d’augmentation de l’activité physique.
  • L’enjeu des prochaines années est de savoir si l’Europe peut faire progresser la participation là où elle stagne depuis une décennie, chez les jeunes les moins intégrés aux pratiques sportives.

Un indicateur de politique sportive

Quand l’OMS Europe dit que 82 % des indicateurs sont atteints, elle ne dit pas que 82 % des jeunes bougent davantage. Elle dit que les gouvernements ont mis en place les structures attendues : stratégies nationales, budgets alloués, lignes directrices sur l’activité physique dans les établissements scolaires, systèmes de suivi des données. C’est une mesure de moyens, pas de résultats.

Cette distinction est rarement explicitée dans les communications officielles. Elle crée une illusion de succès : les rapports de la Commission européenne et de l’OMS signalent des progrès substantiels, et ils ont raison sur le plan institutionnel. Les États membres ont réellement amélioré leur cadre d’action. Mais l’outil utilisé pour mesurer ce progrès ne capture pas ce qui se passe dans la vie réelle des jeunes.

L’Eurobaromètre Sport and Physical Activity 2022 précise ce que l’on cherche derrière ces indicateurs. Les inégalités de pratique varient fortement selon le niveau de revenus, le niveau d’études et le genre. Les inégalités de pratique varient fortement selon le niveau de revenus. Construire une salle polyvalente dans un quartier pauvre ne suffit pas à inverser cette tendance, si personne dans l’entourage immédiat du jeune ne pratique, si la pratique coûte encore de l’argent, si l’espace est perçu comme appartenant à d’autres.

L’offre ne crée pas la demande

Dans la plupart des secteurs économiques, une offre disponible et accessible finit par stimuler une demande latente. Le sport ne fonctionne pas exactement comme ça, et les travaux en sciences sociales sur l’activité physique l’ont documenté depuis deux décennies.

La pratique sportive est fortement structurée par des normes sociales et des identités de groupe. Un adolescent qui grandit dans un milieu où le sport est absent, où personne autour de lui ne pratique, où l’équipement de sport est associé à un certain statut social qu’il ne partage pas, sera peu touché par l’ouverture d’un gymnase à cinq minutes de chez lui. Ce que les économistes du comportement appellent les « nudges environnementaux » ont une efficacité reconnue sur certaines populations déjà proches du comportement cible. Leur efficacité chute fortement sur les populations les plus éloignées de la pratique.

C’est précisément le problème européen. Les politiques sportives publiques ont historiquement bénéficié davantage aux pratiquants : elles ont subventionné des clubs déjà fréquentés, construit des infrastructures dans des zones où la pratique existait, financé des fédérations dont les adhérents sont déjà actifs. Ce modèle produit de bonnes statistiques d’indicateurs, mais a ciblé moins directement les jeunes les plus sédentaires.

Le mécanisme est proche de ce qu’on observe dans d’autres politiques publiques centrées sur l’offre. La question de qui capte les gains d’un investissement collectif se pose dans le sport comme dans le marché du travail : les bénéficiaires sont souvent ceux qui étaient déjà en position d’en profiter.

Les pays qui commencent à changer de cible

Plusieurs États membres ont commencé à réorienter leurs politiques en conservant le développement des infrastructures, mais en posant d’abord une question différente : qui n’utilise pas ces infrastructures, et pour quelles raisons.

Les Pays-Bas ont développé un programme visant à cible les populations sans antécédent de pratique sportive en mobilisant des ambassadeurs de sport issus des communautés locales. Le dispositif repose sur des « ambassadeurs de sport » recrutés dans les communautés locales, pas sur des éducateurs sportifs extérieurs. L’idée est que la légitimité de l’invitation à pratiquer vient de pairs, pas d’institutions. Les résultats préliminaires sont encourageants, mais les données de long terme manquent encore.

La Finlande a intégré l’activité physique dans son programme national de santé scolaire selon une approche distincte de celle de la plupart de ses voisins : au lieu de mesurer la performance sportive des élèves, elle mesure le temps total de mouvement dans la journée, incluant les déplacements actifs, les récréations et les cours d’éducation physique. Ce choix de mesure signale aux élèves et aux enseignants que l’objectif est le mouvement, non la compétition. Des études internes au ministère finlandais de l’Éducation indiquent une progression du temps de mouvement journalier moyen chez les 10-14 ans, mais l’impact sur les 15-24 ans reste difficile à mesurer.

La Tchéquie a expérimenté des partenariats avec des employeurs et des écoles professionnelles pour intégrer l’activité physique dans les formations professionnelles. Le ciblage est ici socio-économique : selon les données de l’OMS Europe, les jeunes en formation professionnelle montrent des taux de sédentarité élevés en Europe centrale.

Portée et limites du cadre scolaire

La limite du cadre scolaire tient aussi à ce qu’il mesure : la présence aux cours d’éducation physique, non l’appropriation d’une pratique autonome. Un jeune peut accumuler des heures d’activité imposée sans jamais développer le sentiment de compétence ou d’appartenance qui conditionne la poursuite après l’école. Ce sentiment, construit dans la relation aux pairs et dans l’expérience de maîtrise progressive, est ce que l’institution scolaire peine structurellement à produire, faute de temps et de souplesse pédagogique.

L’école reste le levier le plus souvent cité par les responsables politiques européens quand on leur parle d’inactivité des jeunes. Et pour cause : c’est le seul moment de la vie où l’État peut atteindre quasiment tous les jeunes en même temps, quelle que soit leur situation sociale.

Plusieurs États membres ont renforcé leurs programmes d’éducation physique scolaire entre 2015 et 2024. Cette évolution a contribué à la progression des indicateurs de mise en œuvre. Mais l’éducation physique scolaire a une limite structurelle : elle se termine à 18 ans, parfois plus tôt pour les jeunes qui quittent le système scolaire en formation courte. Or une baisse de l’activité physique s’observe entre 15 et 25 ans, au moment où le cadre institutionnel se retire.

Les travaux de recherche en santé publique sur ce sujet pointent vers la période de transition : une baisse de l’activité physique s’observe dans les groupes d’âge plus élevés, notamment lors des transitions entre cycles scolaires et vers l’emploi ou l’enseignement supérieur. Les habitudes scolaires se transfèrent inégalement à la vie adulte. Elles se transfèrent quand elles sont adossées à une identité sportive, à un club, à un groupe de pairs, à une pratique autonome. L’école peut planter une graine ; elle ne peut pas garantir la récolte.

Le problème technique de mesurer et d’encourager une pratique durable après l’école est d’une nature différente de celui des wearables et de la donnée physique que les clubs de haut niveau commencent à utiliser pour prévenir les blessures. Là, l’outil suit une performance existante. Ici, il faudrait d’abord créer l’habitude.

Les leviers que l’Europe n’a pas encore actionnés à l’échelle

La Commission européenne prépare une vision stratégique pour le sport à horizon 2030. Les documents préparatoires, encore en consultation, identifient plusieurs angles que les politiques nationales ont peu développés.

Le premier est la question du coût réel de la pratique. Les infrastructures publiques gratuites ou peu coûteuses existent dans la plupart des pays d’Europe occidentale. Mais la pratique sportive engendre des coûts connexes : équipement, déplacements, adhésions fédérales, cotisations de club. Pour un ménage à revenu modeste avec un ou deux adolescents, ces coûts s’accumulent rapidement. Certains pays nordiques ont instauré des systèmes de bons sport ciblés sur les familles à faibles revenus.

Ces dispositifs restent marginaux à l’échelle européenne.

Le deuxième levier est le temps. Les jeunes qui travaillent tôt, souvent à temps partiel dans des emplois peu qualifiés avec des horaires fragmentés, ont des contraintes de temps qui ne ressemblent pas à celles des étudiants du supérieur. Les politiques sportives sont largement calibrées sur un mode de vie étudiant, avec des créneaux le soir et le week-end. Elles atteignent mal les jeunes en emploi précaire. C’est un angle mort que peu de pays ont commencé à adresser.

Le troisième est le lien avec la santé mentale. La recherche sur l’activité physique comme levier de santé mentale a progressé rapidement ces cinq dernières années. Les jeunes adultes sont la population la plus concernée par la montée des troubles anxieux et dépressifs en Europe depuis 2020. Des programmes qui intègrent explicitement cet argument : pas le sport comme performance, mais le mouvement comme régulateur émotionnel, pourraient atteindre des jeunes que le cadre sportif traditionnel ne touche pas.

Les 18 % d’indicateurs restants et les prochaines étapes

82 % des indicateurs sont atteints, soit 18 % qui ne le sont pas encore. Ces 18 % correspondent aux situations les plus complexes à traiter par des politiques standardisées, indépendamment de la volonté des gouvernements.

Ces indicateurs manquants concernent souvent la collecte de données sur les populations inactives elles-mêmes, les systèmes de suivi intégré entre le secteur sportif et le secteur de la santé, et les mécanismes de financement ciblé sur les zones géographiques à faible taux de pratique. Ce sont des outils de précision, pas de masse.

L’écart entre indicateurs et comportement invite à préciser la fonction des politiques sportives européennes. Celles-ci ont construit un cadre institutionnel solide, amélioré la gouvernance du sport, sécurisé des budgets et créé des systèmes de suivi. Ce sont des acquis réels.

Les déclarations de non-pratique chez les 15-24 ans ont reculé entre 2017 et 2022, mais les enquêtes ne permettent pas d’attribuer cette évolution aux politiques publiques. Ces deux constats coexistent.

La prochaine décennie testera si l’Europe peut passer d’une politique d’offre à une politique de demande : moins de gymnases supplémentaires, plus de dispositifs qui vont chercher les jeunes là où ils sont, avec des arguments qui parlent à leur vie réelle. Ce passage exige une reformulation de l’objectif : non plus atteindre des indicateurs de mise en œuvre, mais réduire mesurément l’inactivité totale chez les jeunes les moins actifs. La différence entre les deux n’est pas technique. Elle est politique.


Sources

  1. WHO Europe Physical Activity Monitoring Framework 2024
  2. Eurobarometer Sport and Physical Activity 2022, Commission européenne, enquête spéciale n°525
  3. European Commission Strategic Vision for Sport (2026 draft), documents de consultation, DG EAC
  4. Programme « Sport et Prévention » néerlandais, Ministerie van Volksgezondheid, Welzijn en Sport, rapports 2019-2023