Le lithium extrait du salar de l’Atacama représentait 2,7 milliards de dollars d’exportations chiliennes en 2024. Sans nouvelles capacités productives, la part du Chili dans la production mondiale pourrait tomber de 23 à 17 % d’ici 2030, selon les projections de Cochilco, l’agence publique des mines. Le pays qui détient les plus grandes réserves connues de lithium au monde est en train de préparer son propre recul compétitif.
C’est le paradoxe central de la politique chilienne du lithium : l’État a construit un édifice institutionnel solide pour capter la rente, mais la solidité même de cet édifice freine les investissements nécessaires pour que la rente continue de croître. Le test est grandeur nature, et ses résultats éclaireront bien au-delà du Chili.
L’essentiel
- En 2025, l’État chilien capte environ 70 % des marges opérationnelles de NovaAndino, la coentreprise publique-privée qui exploite le salar de l’Atacama ; ce taux monte à 85 % à partir de 2031.
- Sans nouvelle capacité, la part chilienne dans la production mondiale de lithium devrait reculer de 23 à 17 % d’ici 2030 (Cochilco).
- Le contrat NovaAndino court jusqu’en 2060, validé par vingt régulateurs et le Contrôleur général de la République. Le libéral José Antonio Kast, entré en fonctions le 11 mars 2026, ne dispose pas de la majorité au Congrès pour le modifier.
- L’enjeu n’est pas idéologique. C’est un problème d’optimisation réelle : un État peut-il simultanément capter 70 à 85 % de la rente et attirer les milliards d’investissement nécessaires pour maintenir sa position mondiale ?
La production mondiale de lithium a triplé entre 2018 et 2024. L’Australie, qui misait sur ses mines de spodumène, a consolidé sa première place. L’Argentine a multiplié les concessions privées. L’Afrique australe commence à développer ses propres gisements. Pendant ce temps, le Chili a débattu.
Le débat n’était pas sans raison d’être.
Le modèle NovaAndino : une architecture pensée pour durer
La coentreprise NovaAndino, créée sous le gouvernement de Gabriel Boric, associe Codelco et SQM, le géant privé chilien des minéraux. L’État détient 51 % des parts. Le contrat, qui court jusqu’en 2060, définit une structure de partage des revenus progressive : environ 70 % des marges opérationnelles vers l’État dans les premières années, puis 85 % à partir de 2031. Ces chiffres ne sont pas le fruit d’un rapport de force politique ordinaire. Vingt régulateurs les ont validés. Le Contrôleur général de la République a validé la légalité des contrats en décembre 2025 ; la Cour suprême chilienne a pour sa part rejeté en janvier 2026 une demande de suspension présentée par Tianqi, actionnaire minoritaire de SQM qui contestait le montage, mais un recours sur le fond déposé par Tianqi restait pendant devant la Cour suprême.
L’objectif affiché était double : que le Chili cesse de vendre une matière première brute et conserve plus de valeur sur son territoire, et que la rente serve à financer la transition sociale du pays. Sur le premier point, les résultats restent limités. Sur le second, le timing est ironique : Kast, qui a remporté l’élection présidentielle en novembre 2025 avec une plateforme libérale, hérite précisément de cet édifice le 11 mars 2026.
Ce qu’il hérite est verrouillé. Sans majorité au Congrès, Kast ne peut pas modifier les termes du contrat NovaAndino. La structure que Boric a construite survivra, au moins à court terme, à l’alternance politique qui était censée la condamner. C’est paradoxalement sa meilleure preuve de robustesse institutionnelle.
Pourquoi 17 % en 2030 est une menace réelle
Les projections de Cochilco ne sont pas catastrophistes. Elles sont mécaniques. Si aucune nouvelle capacité d’extraction n’est mise en service, si les expansions annoncées restent bloquées, si les investisseurs hésitent, le Chili produit la même quantité absolue de lithium pendant que le reste du monde accélère. Sa part relative s’effondre.
L’Australie exploite ses gisements à rythme soutenu. L’Argentine a engagé des discussions avec des acteurs privés américains, canadiens et coréens. Le Maroc explore ses propres ressources. La demande mondiale de lithium, elle, devrait être multipliée par 6 d’ici 2030 — et par 40 d’ici 2040 — selon l’Agence internationale de l’énergie, portée par les batteries de véhicules électriques et le stockage stationnaire. Celui qui rate cette fenêtre ne la retrouvera pas de sitôt.
Le salar de l’Atacama concentre du lithium de haute pureté, extractible à des coûts parmi les plus bas du monde. C’est un avantage compétitif structurel que ni l’Australie ni l’Argentine ne peuvent répliquer facilement. Le gâcher par des blocages institutionnels ne serait pas une erreur politique. Ce serait une erreur économique pure.
La tension se lit dans les chiffres. SQM, le partenaire privé de NovaAndino, avait programmé des expansions significatives du salar avant la création de la coentreprise. Ces projets ont ralenti pendant les négociations. Certains restent en suspens. Les investissements requis pour maintenir la position chilienne sont estimés à plusieurs milliards de dollars sur la décennie. Avec un taux de captation de 70 à 85 % des marges opérationnelles, le rendement attendu pour l’investisseur privé se comprime à un niveau qui n’incite pas à l’urgence.
Ce que le modèle Milei n’explique pas
Le débat comparatif entre le Chili et l’Argentine a souvent été présenté comme une opposition de modèles économiques. D’un côté, la libéralisation radicale de Javier Milei, qui a ouvert les concessions minières à des conditions attractives pour les investisseurs privés. De l’autre, le modèle Boric, à présent hérité par Kast, avec un État majoritaire et une rente fortement mutualisée.
L’Argentine de Milei mérite une lecture précise avant d’être utilisée comme repoussoir ou comme modèle. Les réformes économiques argentines ont produit des effets macroéconomiques réels mais fragiles, et le cadre institutionnel y reste incertain. Les investisseurs dans le lithium argentin prennent un pari réel sur la stabilité réglementaire d’un pays dont l’histoire invite à la prudence.
La vraie question n’est donc pas : quel modèle a raison ? C’est : à quel niveau de captation de rente un État peut-il stabiliser un flux d’investissement suffisant pour maintenir sa production relative dans une course mondiale qui s’accélère ?
Cette question n’a pas de réponse doctrinale. Elle a des réponses empiriques, et elles varient selon les secteurs, les géographies et les contextes politiques. La Norvège capte massivement la rente pétrolière via Equinor tout en maintenant un secteur dynamique et des investissements importants. Mais la Norvège opère dans un environnement institutionnel et géopolitique très différent de celui de l’Atacama. Ce qui fonctionne dans la mer du Nord n’est pas mécaniquement transposable dans un salar andin.
Ce que Kast peut faire sans changer le contrat
L’architecture de NovaAndino est verrouillée jusqu’en 2060. Mais le gouvernement Kast dispose de leviers réels en dehors du contrat lui-même.
Le premier est réglementaire. Les délais d’obtention des permis environnementaux et miniers au Chili sont parmi les plus longs d’Amérique du Sud. Accélérer ces procédures sans les affaiblir pourrait débloquer des investissements qui attendent depuis deux à trois ans. Ce n’est pas spectaculaire, mais c’est concret.
Le second est fiscal autour du contrat. La structure des 70 à 85 % porte sur les marges opérationnelles, pas sur le chiffre d’affaires brut. Des mécanismes d’amortissement accéléré, de déductions pour investissement ou d’exonérations sur les expansions nouvelles pourraient améliorer le rendement effectif de l’investisseur sans modifier le taux facial de captation.
Le troisième est stratégique : la transformation en aval. Si le Chili ne peut pas extraire plus de lithium à court terme, il peut commencer à produire des précurseurs, des cathodes, des cellules de batterie sur son territoire. La rente montante de 9 milliards de dollars projetée pour 2035 suppose que les cours restent élevés et que la demande continue de croître. Mais la vraie valeur ajoutée se crée en aval. Plusieurs pays asiatiques l’ont compris bien avant que le débat chilien n’arrive à ce stade.
Sur ce terrain, l’agenda de Kast et celui de Boric ne sont pas aussi opposés qu’une lecture superficielle le suggère. Les deux reconnaissent que le Chili ne peut pas rester à jamais un exportateur de saumure concentrée.
La fenêtre de 2026 à 2031
D’ici à 2031, le taux de captation de l’État passe de 70 à 85 %. C’est une fenêtre. Pendant ces cinq ans, le rendement pour l’investisseur privé est moins comprimé qu’il ne le sera ensuite. C’est aussi la période pendant laquelle les projets d’expansion pourraient être engagés, les permis obtenus, les capacités mises en chantier.
Kast a intérêt à utiliser cette fenêtre. SQM a intérêt à l’utiliser. Les acheteurs de lithium, principalement les constructeurs automobiles et les fabricants de batteries asiatiques et européens, ont intérêt à ce que le Chili reste un fournisseur compétitif. La convergence des intérêts existe. Elle n’est pas automatiquement convertie en décision.
Ce qui manque n’est pas la volonté politique abstraite. Ce qui manque est un mécanisme de coordination entre les parties : État, opérateur, investisseurs aval, régulateurs environnementaux. La Corée du Sud, dont les chaînes de valeur des batteries dépendent en partie du lithium chilien, a déjà engagé des discussions bilatérales avec Santiago. L’Union européenne, via son règlement sur les matières premières critiques, cherche à sécuriser des approvisionnements diversifiés. Ces dynamiques créent une pression externe utile, car elles donnent au gouvernement chilien des partenaires avec lesquels négocier des garanties d’investissement plus robustes.
Ce que ce test dira au reste du monde
La gestion chilienne du lithium n’intéresse pas seulement les économistes des ressources naturelles. Elle intéresse tous les pays qui détiennent des ressources critiques pour la transition énergétique et qui cherchent à en capturer plus de valeur.
La République démocratique du Congo avec le cobalt. Le Maroc avec le phosphate. L’Indonésie avec le nickel. Tous ont tenté, à des degrés divers, d’instaurer des régimes de captation plus élevée. Certains ont réussi à maintenir des flux d’investissement. D’autres ont vu les majors minières se déplacer.
La différence entre le succès et l’échec ne tient pas au niveau du taux de captation en soi. Elle tient à la combinaison de trois facteurs : la qualité de la ressource, qui détermine la rente résiduelle disponible pour l’investisseur ; la stabilité institutionnelle, qui détermine la prime de risque que l’investisseur exige ; et la capacité de l’État à investir sa part de rente dans des infrastructures qui réduisent les coûts opérationnels.
Le Chili a la meilleure ressource du monde. Il a une stabilité institutionnelle que peu de pays émergents peuvent lui envier. Ce que le test des prochaines années révèle, c’est si la qualité de sa gouvernance lui permet de transformer ces deux atouts en investissement productif, ou si la captation maximale dans le court terme amputera son positionnement dans le long terme.
La réponse sera lisible dès 2028, quand les premières décisions d’investissement prises sous Kast, ou reportées, produiront leurs effets sur les volumes d’extraction. À ce moment-là, le modèle NovaAndino pourra être jugé sur ses résultats, pas sur ses intentions.
Sources
- Mining Technology — Salar de Atacama expansion and Chile lithium output 2026 : https://www.mining-technology.com/analyst-comment/salar-de-atacama-expansion-chile-lithium-output-2026/
- Cochilco (Commission chilienne du cuivre) — Projections de production de lithium, rapport annuel 2024
- Agence internationale de l’énergie — Global EV Outlook 2024 : https://www.iea.org/reports/global-ev-outlook-2024
- Règlement européen sur les matières premières critiques (Critical Raw Materials Act), Journal officiel de l’Union européenne, 2024
- Rapport lithium Chili 2024 — DG Trésor France : https://www.tresor.economie.gouv.fr/Pays/CL/le-lithium-au-chili
- Codelco — Communiqué officiel NovaAndino (29/12/2025) : https://www.codelco.com/en/prensa/2025/chile-da-un-paso-historico-se-materializa-novaandino-litio-la-sociedad
- Site gouvernement chilien — NovaAndino Litio : https://www.gob.cl/noticias/nova-andino-litio-codelco-sqm-produccion-litio-salar-de-atacama/
- Natural Resources Canada — Lithium Facts (USGS) : https://natural-resources.canada.ca/minerals-mining/mining-data-statistics-analysis/minerals-metals-facts/lithium-facts
- Rio Times — Chile Lithium 2026 Guide : https://www.riotimesonline.com/chile-lithium-2026-guide/
- Argus Media — SQM Codelco NovaAndino : https://www.argusmedia.com/en/news-and-insights/latest-market-news/2770632-sqm-codelco-create-public-private-li-miner
- SEC filing SQM — NovaAndino completion : https://www.sec.gov/Archives/edgar/data/0000909037/000090903726000006/s-ksqmannouncescompletiono.htm
- Connaissance des Énergies — AIE demande lithium : https://www.connaissancedesenergies.org/questions-et-reponses-energies/lithium-ou-en-est-la-france-dans-la-course-mondiale-lapprovisionnement