Selon le Baromètre de confiance politique du CEVIPOF de janvier 2026, les Français expriment une adhésion aux principes démocratiques coexistant avec une évaluation très négative du fonctionnement des institutions. Cet écart entre adhésion et évaluation du fonctionnement est à son niveau le plus élevé depuis 2009.
L’essentiel
- Un fort attachement aux principes démocratiques coexiste avec une évaluation très négative de leur fonctionnement (CEVIPOF, janvier 2026).
- Une majorité des sondés souhaite que les citoyens soient davantage associés aux grandes décisions politiques et budgétaires ; une large part soutient un référendum d’initiative citoyenne.
- La comparaison avec la Suisse suggère que l’absence d’instruments délibératifs encadrés peut orienter la défiance vers le vote protestataire plutôt que vers la réforme institutionnelle.
- La fenêtre de réforme constitutionnelle existe : une majorité soutient des changements concrets, mais le risque de glisser vers le plébiscite ou la paralysie consultative reste réel.
Un désir de démocratie, pas un rejet
Commençons par ce que les chiffres ne disent pas. Ils ne disent pas que les Français sont devenus hostiles au système démocratique. L’attachement aux principes démocratiques résiste depuis des années aux crises, aux mobilisations, aux scores électoraux des formations antisystème. L’adhésion au principe est robuste.
Ce que les chiffres disent, en revanche, est d’une précision remarquable. Une majorité juge que la démocratie ne fonctionne pas bien ou pas du tout. Une large part demande que les citoyens soient davantage associés aux décisions politiques. 79 % des répondants soutiennent un recours plus fréquent au référendum pour décider de lois ou de politiques publiques importantes. Ces mesures pointent dans la même direction : une demande d’accès, pas un désir de rupture.
Ce désaccord entre adhésion aux principes et évaluation du fonctionnement signale une inadéquation architecturale, non un effondrement démocratique. Les citoyens souhaitent participer davantage aux grandes décisions, et les instruments actuels en offrent peu la possibilité.
Le malaise est réel ; son diagnostic importe.
La leçon suisse de 1848
La Suisse offre un contraste instructif, non comme modèle à transplanter, mais comme preuve de concept. Depuis 1848, 1874 et 1891, la Suisse a progressivement institué le référendum fédéral obligatoire, le référendum facultatif et l’initiative populaire, créant des canaux institutionnels d’expression politique. En Suisse, 100 000 signatures permettent de lancer une initiative populaire fédérale portant sur une modification constitutionnelle, tandis qu’un référendum facultatif contre une loi fédérale exige 50 000 signatures en 100 jours. La frustration politique ne s’accumule pas faute de canal : elle s’écoule dans une procédure réglée.
Le résultat n’est pas l’idylle. Les initiatives populaires suisses ont parfois abouti à des décisions que les experts économiques ou juridiques déconseillaient. Le pays a voté contre l’adhésion à l’EEE en 1992, limité l’immigration en 2014, interdit les minarets en 2009. La démocratie directe suisse produit des choix contestables. Mais elle produit aussi un sentiment d’appartenance au processus décisionnel que les sondages helvétiques mesurent régulièrement comme nettement supérieur à celui de ses voisins.
La défiance suisse existe ; elle prend une forme différente.
En France, la situation institutionnelle diffère. L’article 11 de la Constitution permet au Président d’organiser un référendum sur proposition du Gouvernement ou des deux assemblées, et prévoit aussi une initiative parlementaire soutenue par un dixième du corps électoral. Le référendum d’initiative partagée, introduit en 2008, exige 4,87 millions de signatures et l’accord de 185 parlementaires : aucune procédure n’a jamais abouti depuis sa création. Les conventions citoyennes, expérimentées depuis 2019, produisent des recommandations que l’exécutif peut choisir d’ignorer. La demande de participation des Français se heurte à une architecture qui limite ses canaux d’expression directe.
Le vote protestataire comme thermomètre
Lorsque la demande de participation dispose de canaux institutionnels limités, les citoyens peuvent chercher des porteurs politiques alternatifs. Le vote protestataire peut fonctionner comme un signal politique : il n’est pas stabilisé par des concessions symboliques ni par des discours sur l’écoute citoyenne. Des instruments modifiant le rapport entre citoyens et décideurs pourraient absorber une partie de cette pression. En l’absence d’instruments crédibles, la défiance peut trouver une expression électorale lors des scrutins suivants.
Ce blocage a une conséquence mesurable dans les urnes. Plusieurs formations politiques, présentant différentes orientations, ont capitalisé sur les demandes de changement institutionnel. Les chercheurs qui suivent le vote protestataire en France notent des associations entre sentiment d’exclusion du processus décisionnel et vote protestataire.
Plusieurs grandes mobilisations populaires, des Gilets jaunes à la contestation de la réforme des retraites, ont produit des résultats perçus comme insatisfaisants par leurs participants. Cette séquence a coïncidé avec des variations de la confiance institutionnelle mesurées par les sondages.
Plusieurs contextes démocratiques montrent que lorsque les canaux de participation restent limités, des formations politiques présentant des promesses de changement systémique peuvent progresser électoralement. Ces phénomènes ne sont pas spécifiquement français.
Trois instruments qui fonctionnent ailleurs
Une part significative de Français favorables au référendum d’initiative citoyenne désigne un outil précis, expérimenté dans plusieurs démocraties avec des résultats analysables.
L’initiative citoyenne européenne, lancée en 2012, permet à un million de citoyens de sept États membres de demander à la Commission européenne de légiférer. Elle a connu des succès partiels, notamment sur la protection de l’eau potable en 2020, et des limites réelles : la Commission n’est pas tenue de suivre. Mais elle a prouvé que la collecte de signatures à grande échelle peut structurer un débat politique et forcer une réponse institutionnelle, même imparfaite.
Les conventions citoyennes tirées au sort offrent un deuxième modèle. La France en a fait l’expérience avec la Convention citoyenne pour le climat de 2019-2020, puis avec la Convention sur la fin de vie. Le bilan est mixte. La Convention citoyenne pour le climat a remis 149 propositions ; le suivi ministériel ne permet pas d’affirmer combien ont été reprises intégralement. La méfiance post-convention est réelle.
Mais l’outil lui-même a démontré une capacité à produire des délibérations complexes sur des sujets techniques, avec une légitimité populaire que les commissions parlementaires peinent à atteindre. La question du suivi des recommandations reste centrale pour la perception de légitimité.
L’Irlande propose le troisième exemple, peut-être le plus structurant. Le pays a utilisé des assemblées citoyennes tirées au sort pour préparer deux référendums constitutionnels majeurs : sur le mariage pour tous en 2015 et sur l’avortement en 2018. Dans les deux cas, l’assemblée a délibéré pendant plusieurs mois, puis une recommandation a été soumise au Parlement, qui a convoqué le référendum. Les deux réformes ont été approuvées par des majorités nettes lors de référendums, sans qu’il soit possible d’établir qu’elles étaient impossibles sans les assemblées citoyennes. L’architecture a permis à la délibération de se transformer en décision.
La dérive vers le plébiscite
La distinction entre délibération et validation est aussi une distinction temporelle. Un processus qui engage les citoyens en amont de la décision, avant que la position de l’exécutif soit arrêtée, conserve une dimension délibérative authentique. Un processus enclenché pour confirmer une orientation déjà fixée bascule vers la légitimation. Des règles procédurales explicites définis à l’avance peuvent contribuer à structurer ces processus de manière à préserver leur caractère délibératif.
Le risque existe. Nommer les instruments qui fonctionnent ne revient pas à ignorer ceux qui dérivent. L’histoire récente des référendums européens en offre plusieurs illustrations.
Le référendum sur le traité constitutionnel européen de 2005 en France et aux Pays-Bas a produit un vote négatif. Après ce résultat, le traité de Lisbonne a été ratifié par voie parlementaire dans ces deux pays. La séquence a marqué la perception citoyenne dans les deux pays. Un plébiscite surgit quand le référendum est utilisé comme validation d’une décision déjà prise, ou comme outil de légitimation personnelle du dirigeant qui l’organise.
La différence entre un référendum d’initiative citoyenne encadré et un plébiscite gaulliste ou bonapartiste tient à quelques variables architecturales précises : qui pose la question, sur quel périmètre, avec quel délai de délibération préalable, et selon quelle règle de majorité et de participation minimale.
Ces variables ne sont pas des détails. Elles déterminent si le processus produit une décision collective légitime ou une victoire électorale déguisée.
La paralysie consultative est l’autre écueil. Une démocratie qui consulte sans jamais décider perd sa crédibilité plus vite encore qu’une démocratie qui décide sans consulter. La Convention citoyenne pour le climat a produit 149 propositions dont le gouvernement avait annoncé reprendre 146. Les évaluations ultérieures du suivi ont divergé selon les méthodes. Promettre la participation et ne pas en assumer les conséquences est politiquement plus coûteux qu’une honnêteté sur les limites du processus.
La fenêtre 2027-2030 et ses bifurcations
La France entre dans une séquence politique où la question constitutionnelle pourrait s’imposer. La prochaine présidentielle, prévue en 2027, s’annonce les demandes de participation citoyenne et de changement institutionnel sont récurrentes. Plusieurs formations politiques, de sensibilités différentes, ont inscrit la réforme des institutions à leur programme.
Deux trajectoires se dessinent, sans que rien ne permette aujourd’hui d’en préférer une avec certitude.
La première est celle de la réforme incrementale. Un gouvernement élu en 2027 pourrait introduire un mécanisme de référendum d’initiative citoyenne à seuil raisonnable, accompagné d’une procédure de délibération préalable obligatoire et d’un périmètre excluant les droits fondamentaux. Ce chemin suppose un accord politique suffisamment large pour réviser la Constitution. En France, tout texte de révision doit être voté dans les mêmes termes par les deux assemblées ; un projet gouvernemental peut ensuite être soumis au référendum ou au Congrès à la majorité des trois cinquièmes, tandis qu’une proposition parlementaire doit être approuvée par référendum. La difficulté est réelle.
Plusieurs révisions constitutionnelles ont été adoptées depuis 2007, notamment en février et juillet 2008 ainsi qu’en mars 2024, mais l’accord des deux assemblées demeure une contrainte majeure.
La seconde trajectoire est celle de la cristallisation de la défiance. Si la séquence 2027-2030 ne produit pas de changement institutionnel, l’écart entre adhésion aux principes et évaluation du fonctionnement pourrait se maintenir. Les demandes de réforme institutionnelle resteraient non satisfaites par les canaux existants.
Ce qui permettrait de distinguer les deux trajectoires dans les mois qui viennent : la capacité des partis de gouvernement à formuler une proposition institutionnelle concrète avant l’échéance présidentielle, plutôt qu’après. Chaque fois qu’une réforme institutionnelle a été mise à l’agenda en situation de faiblesse politique, en France comme ailleurs dans des contextes de fragilisation de la légitimité représentative, elle a échoué ou été détournée. Mise à l’agenda en situation de clarté et de force, elle peut aboutir.
D’ici 2027, le signal à suivre est moins le niveau de défiance lui-même que la capacité du système politique à le traiter comme un diagnostic utile. Une large part des sondés juge que la démocratie ne fonctionne pas bien ou pas du tout et exprime une demande d’accès et de participation institutionnelle.
Sources
- CEVIPOF, Baromètre de confiance politique, vague janvier-février 2026, democratie.direct