La région arabe se réchauffe actuellement environ deux fois plus vite que la moyenne mondiale, et les ingénieurs qui conçoivent ses futures centrales nucléaires le savent. Une source AIEA mentionne 15 réacteurs proposés à l’horizon 2040; le programme officiel actuellement publié porte notamment sur une première centrale de deux unités, dans une région où, sous un scénario de très fortes émissions, des maxima journaliers supérieurs à 55 °C sont projetés dans certaines zones du Golfe vers la fin du XXIe siècle. La question porte sur les conditions physiques du refroidissement : seront-elles encore réunies pour assurer le fonctionnement de ces réacteurs.
L’essentiel
- Le Moyen-Orient se réchauffe deux fois plus vite que la moyenne mondiale, avec une hausse possible de 5 °C d’ici la fin du siècle (UN News, mai 2026).
- L’Arabie saoudite ambitionne 16 réacteurs nucléaires d’ici 2040, dans une région qui n’a pratiquement pas de cours d’eau pérennes utilisables pour le refroidissement.
- En France, les réacteurs ferment temporairement dès que la température des rivières dépasse 25-26 °C, ce qui illustre la vulnérabilité du cycle de refroidissement nucléaire classique.
- Barakah, la centrale nucléaire émiratie refroidie par eau de mer, évite déjà 22,4 millions de tonnes de CO₂ par an et montre qu’une alternative technique existe.
- Les décideurs doivent identifier quels systèmes énergétiques restent thermodynamiquement viables lorsque les températures franchissent les limites d’ingénierie des technologies disponibles.
Le Moyen-Orient se réchauffe plus vite que le reste de la planète
Selon l’OMM, 2024 a été l’année la plus chaude observée dans la région arabe et son rythme de réchauffement est environ deux fois supérieur à la moyenne mondiale. Sous SSP5-8.5, une hausse moyenne d’environ 5,3 °C est projetée pour la péninsule Arabique à la fin du siècle, par rapport à 1981-2010. Sous fortes émissions, des maxima journaliers supérieurs à 55 °C sont projetés dans certaines zones du Golfe vers la fin du XXIe siècle.
La chaleur constitue une contrainte d’ingénierie, pas seulement un enjeu de confort humain. Les centrales nucléaires, comme toutes les centrales thermiques, produisent de la chaleur qu’il faut évacuer. Cette évacuation repose sur un fluide caloporteur, eau de rivière ou eau de mer, qui doit rester suffisamment froid pour absorber les calories résiduelles du cycle de fission. Lorsque l’eau se réchauffe, le rendement peut diminuer et les limites environnementales peuvent imposer une réduction de puissance, une adaptation d’exploitation ou, dans certains cas, un arrêt temporaire.
L’Europe l’a appris à ses dépens lors des vagues de chaleur de 2003 et 2022. En France, EDF doit adapter la production lorsque les limites spécifiques de température ou d’échauffement fixées pour chaque site risquent d’être dépassées; il n’existe pas de règle générale française à 25-26 °C. Ces restrictions peuvent réduire la disponibilité lors d’épisodes chauds ; elles peuvent compliquer l’équilibre du réseau, mais les pointes annuelles françaises de consommation surviennent principalement en hiver. Ce mécanisme, conçu pour un climat tempéré européen, illustre une vulnérabilité structurelle qui prend une autre dimension dans une région où 26 °C est une température de nuit en janvier.
Les limites thermiques du nucléaire classique : l’exemple français
La France produit environ 70 % de son électricité grâce au nucléaire, ce qui en fait le pays le plus dépendant au monde de cette source d’énergie. La France compte 57 réacteurs en exploitation; nombre d’entre eux sont refroidis par des fleuves, mais 15 sont en bord de mer et d’autres utilisent l’estuaire de la Gironde. Ce choix historique, dicté par la géographie et la disponibilité de l’eau douce, expose le parc français à une contrainte qui n’avait pas été pleinement anticipée lors des décisions de construction dans les années 1970.
À l’été 2022, chaleur et sécheresse ont affecté plusieurs sites, notamment sur le Rhône, la Garonne et l’estuaire de la Gironde; EDF et les autorités ont appliqué des adaptations et des dérogations temporaires selon les sites. La combinaison de la sécheresse, qui abaisse le débit des cours d’eau, et de la chaleur, qui élève leur température, a créé des conditions que les ingénieurs qualifient de contrainte de refroidissement. Le réseau européen a compensé, mais l’épisode a illustré une vulnérabilité aux conditions hydrométéorologiques extrêmes dont la probabilité devrait augmenter avec le changement climatique, sauf adaptations suffisantes.
Ce que l’expérience française enseigne aux planificateurs saoudiens est simple à formuler : un réacteur refroidi par une source d’eau dont la température et le débit varient avec le climat est un réacteur dont la disponibilité dépend des conditions météorologiques. Dans une région sans fleuves permanents, cette leçon prend une forme encore plus directe. L’adaptation des infrastructures au climat dépasse déjà les enveloppes budgétaires prévues dans plusieurs pays : intégrer le coût du refroidissement dans les projections à quarante ans n’est pas une précaution secondaire.
Barakah montre qu’une voie existe, mais à quelles conditions
À cent soixante kilomètres à l’ouest d’Abu Dhabi, la centrale nucléaire de Barakah opère depuis 2021 avec ses quatre réacteurs APR1400, conçus par la Corée du Sud. Sa spécificité tient à son mode de refroidissement : l’eau du golfe Persique, puisée directement en mer, circule dans le système de refroidissement avant d’être rejetée légèrement réchauffée. L’eau de mer n’est pas soumise aux mêmes contraintes réglementaires que l’eau douce de rivière. Son volume est quasi illimité. Sa température, quoique élevée dans le Golfe, reste techniquement compatible avec le fonctionnement des réacteurs actuels.
Le bilan de Barakah est tangible. Les quatre unités en service évitent chaque année l’émission de 22,4 millions de tonnes de CO₂, l’équivalent de retirer neuf millions de voitures de la circulation selon les Émirats arabes unis. Dans une économie encore largement dépendante des hydrocarbures, c’est une contribution concrète à la décarbonation du mix électrique national. La centrale alimente aujourd’hui environ 25 % de la demande électrique des Émirats.
Mais Barakah est aussi un chantier de référence dont il faut lire honnêtement les contraintes. Sa construction a pris quinze ans. Son coût final dépasse les estimations initiales. Elle a nécessité un transfert massif de compétences vers des ingénieurs émiratis formés pendant une décennie. Et sa localisation côtière, à portée du golfe Persique, est une donnée géographique que l’Arabie saoudite ne peut pas reproduire à l’identique pour ses seize réacteurs envisagés, dont certains seraient potentiellement situés dans des zones intérieures ou sur des côtes moins accessibles.
L’eau de mer résout le problème du volume et de la température, jusqu’à un certain point. Le golfe Persique lui-même se réchauffe. En 2024, des températures de surface supérieures à 35 °C ont été mesurées dans certaines zones du Golfe pendant les mois d’été; une telle température peut réduire les marges et imposer une conception spécifique, mais aucun seuil technique universel de 35 °C ne s’applique à tous les équipements nucléaires. Les concepteurs devront définir des marges thermiques adaptées aux projections climatiques et aux caractéristiques précises du site saoudien ; une comparaison générale avec les latitudes tempérées n’est pas établie.
Seize réacteurs en vingt ans : le pari saoudien face à ses contraintes réelles
L’Arabie saoudite coopère ou a sollicité des données techniques auprès de fournisseurs des États-Unis, de Russie, de France, de Corée du Sud et de Chine; un accord de sûreté avec les États-Unis est documenté, mais la liste d’accords signés avec tous ces pays n’est pas établie par les sources consultées. Une proposition citée par l’AIEA concerne 15 réacteurs à l’horizon 2040; le programme officiel actuel publié est moins précis et comprend une première centrale de deux réacteurs. L’Arabie saoudite n’exploite pas de réacteur commercial; toute comparaison de cadence devrait être documentée par une analyse historique internationale et partir d’un objectif de construction confirmé. À titre de comparaison, la France a construit ses 56 réacteurs sur une période de vingt-cinq ans avec une main-d’œuvre nucléaire déjà formée et une industrie de l’ingénierie mature.
Le programme est désigné SNAEP et implique principalement les institutions nucléaires saoudiennes, dont K.A.CARE et l’autorité de sûreté nucléaire NRRC; la SEZA n’est pas établie comme co-pilote du programme nucléaire. Son ambition énergétique est cohérente avec la Vision 2030 : diversifier le mix électrique pour réduire la combustion d’hydrocarbures à l’intérieur du pays, libérant ainsi des volumes supplémentaires à l’export. Chaque baril de pétrole non brûlé en interne pour produire de l’électricité est un baril vendu sur les marchés internationaux à des prix nettement plus favorables.
Cette logique économique est solide. Elle ne résout pas la question thermique. La situation géographique de l’Arabie saoudite implique que plusieurs sites nucléaires envisagés pourraient être localisés sur les côtes de la mer Rouge ou du golfe Persique, ou recourir à des systèmes de refroidissement fermés ou à des tours aéroréfrigérantes consommant de grandes quantités d’eau dans un pays déjà extrêmement contraint en ressources hydriques. Le dessalement, qui produit une partie significative de l’eau consommée dans le royaume, est lui-même une industrie très énergivore : coupler un programme nucléaire et un programme de dessalement soulève des questions d’optimisation systémique à grande échelle.
L’UNIDIR et d’autres organismes ont souligné les enjeux de sécurité et de non-prolifération que soulève un programme nucléaire aussi ambitieux dans une région aussi tendue géopolitiquement. Riyad n’a pas ratifié le Protocole additionnel de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), et la question de l’enrichissement de l’uranium reste un point de friction dans ses négociations avec Washington. Ces dimensions politiques interagissent avec les défis techniques et climatiques pour définir les conditions réelles de faisabilité du programme.
Les solutions techniques face aux contraintes climatiques
Les contraintes thermiques du refroidissement nucléaire ne sont pas une fatalité technique. Elles sont une variable d’ingénierie que des solutions existantes permettent de traiter, à des coûts et avec des compromis différents selon les choix faits.
Certains réacteurs de quatrième génération, dont certains petits réacteurs modulaires (SMR), sont conçus avec des caloporteurs et cycles thermodynamiques différents des réacteurs à eau légère, pouvant permettre un refroidissement sec ou une moindre dépendance à l’eau. Certains modèles utilisent du gaz hélium comme caloporteur et n’ont pas besoin d’eau pour leur refroidissement primaire. D’autres utilisent du sel fondu ou du sodium liquide. Ces technologies peuvent réduire fortement la dépendance à l’eau, mais le refroidissement sec demeure sensible à la température de l’air ambiant. Plusieurs projets sont en phase de démonstration industrielle aux États-Unis, au Canada, en Chine et au Royaume-Uni, avec des premières livraisons commerciales attendues dans les années 2030.
Des entreprises comme NuScale Power aux États-Unis, Terrestrial Energy au Canada ou Kairos Power développent ces architectures. La Chine avance sur le réacteur HTR-PM, un réacteur à haute température refroidi au gaz dont les premiers modules ont démarré à Shidaowan en 2023. Les systèmes de refroidissement fermé par tours sont déjà largement déployés; le niveau de maturité dépend de la technologie avancée précise visée.
Les tours de refroidissement sèches, déjà utilisées dans certaines centrales en zones arides, offrent une autre voie. Elles n’ont pas besoin de cours d’eau et fonctionnent par convection d’air. Leur inconvénient est un rendement moindre par temps chaud, mais des architectures hybrides combinant refroidissement humide et sec permettent d’optimiser le bilan thermique selon les saisons. Des centrales solaires à concentration en Arabie saoudite et aux Émirats utilisent déjà des variantes de ce système dans des conditions climatiques analogues.
La question de savoir comment faire coexister ambition bas-carbone et adaptation climatique est désormais dans toutes les politiques énergétiques sérieuses : le programme nucléaire saoudien l’illustre sous un angle particulièrement concret.
La physique dicte les choix énergétiques à l’horizon 2050
Cette contrainte dépasse le seul nucléaire et concerne toute l’architecture énergétique de la région. Dans un Moyen-Orient à 5 °C de plus, les décideurs devront déterminer quels systèmes de production restent thermodynamiquement viables à un coût acceptable.
Les centrales à gaz naturel, qui fournissent aujourd’hui une grande partie de l’électricité saoudienne, souffrent elles aussi de la chaleur. L’efficacité des turbines à gaz décline quand la température de l’air entrant dépasse les valeurs nominales de conception. Dans certaines zones du Golfe, les centrales fonctionnent déjà à des rendements inférieurs à leurs spécifications d’origine pendant les mois d’été. Un réchauffement additionnel de plusieurs degrés aggraverait ce phénomène.
L’énergie solaire photovoltaïque est, sur ce point, moins vulnérable. Les panneaux perdent en rendement par chaleur extrême, environ 0,4 % de puissance par degré au-delà de 25 °C selon les données des fabricants, mais cette dégradation reste limitée comparée aux contraintes que subissent les cycles thermiques. L’Arabie saoudite bénéficie d’un ensoleillement parmi les plus élevés du monde, et les projets comme NEOM ou le parc solaire d’Al-Shuaiba montrent que le royaume prend au sérieux cette ressource. La difficulté est le stockage : un système très fortement solaire nécessite d’importantes ressources de flexibilité et de stockage, dont certaines solutions de longue durée doivent encore être largement déployées; il ne dépend pas uniquement de batteries et les technologies actuelles sont déjà utilisées à grande échelle.
La complémentarité entre nucléaire et renouvelables prend ici un sens opérationnel. Le solaire couvre les besoins en journée avec un faible coût marginal. Le nucléaire ou d’autres sources pilotables assurent la baseload nocturne et la sécurité d’approvisionnement en hiver ou lors des épisodes nuageux. Cette combinaison, à condition que les réacteurs déployés soient adaptés aux conditions climatiques locales, pourrait constituer un mix cohérent pour une région en transition profonde.
La fenêtre de décision est étroite. Les réacteurs construits aujourd’hui seront en service en 2060 ou 2070. Leurs systèmes de refroidissement doivent être conçus en tenant compte des projections climatiques pertinentes pendant la durée de vie de l’installation, selon le site et les exigences réglementaires. Cela implique de choisir des technologies et des sites en anticipant des conditions qui n’existent pas encore.
L’Arabie saoudite étudie et développe un programme nucléaire, mais elle n’exploite pas seize réacteurs. Des objectifs historiques ont évoqué jusqu’à seize réacteurs, tandis qu’une publication récente de l’AIEA mentionne une proposition de quinze réacteurs d’ici 2040. Des accords de coopération nucléaire et des négociations commerciales avec les constructeurs peuvent ne pas intégrer pleinement cette contrainte dans leurs clauses.
Un signal à suivre sera la publication des études de faisabilité thermique des sites retenus. Elles devraient être rendues publiques et, lorsque le droit national l’exige, être jointes au dossier soumis à l’autorité nationale de sûreté, non à l’AIEA comme autorité de délivrance des licences. Si ces études intègrent des hypothèses climatiques à horizon 2060, les planificateurs saoudiens auront montré qu’ils prennent la contrainte au sérieux. Si elles ne tiennent compte que du climat historique ou actuel, elles risquent de sous-estimer la vulnérabilité future aux sécheresses, à la chaleur et aux contraintes de refroidissement. Le parallèle avec les décisions de retrait planifié face à des environnements devenus ingérables s’impose : dans les deux cas, décider trop tard coûte infiniment plus cher que décider trop tôt.
Le programme nucléaire du Moyen-Orient n’est pas condamné par le changement climatique. Mais les réacteurs à eau pressurisée peuvent répondre aux contraintes climatiques si leur conception de refroidissement et leurs marges sont adaptées aux conditions de site; l’ampleur des adaptations dépend du projet. La période à venir, pendant laquelle les contrats seront signés et les premiers bétons coulés, déterminera si les futurs réacteurs saoudiens seront des actifs fiables en 2060 ou des installations contraintes à opérer en dessous de leur capacité nominale précisément quand la demande de climatisation atteindra ses sommets.
Sources
- UN News, mai 2026, Réchauffement climatique au Moyen-Orient
- WMO State of Arab Climate Report 2024, Organisation météorologique mondiale
- UNIDIR, rapport juillet 2026, Nucléaire et sécurité régionale au Moyen-Orient
- IEA World Energy Investment 2026, Agence internationale de l’énergie
- Emirates Nuclear Energy Corporation (ENEC), Données de production de Barakah