En 2025-26, 9,1 GW de capacités nouvelles de production et de stockage ont été raccordés dans le NEM, constituant un record récent. Le pays ferme 15 GW de charbon et de gaz sans avoir adopté de loi de phase-out, tandis que le NEM dispose d’un pipeline de 40 GW de projets de production et de stockage engagés ou anticipés. L’AEMO identifie une trajectoire de moindre coût qui intègre les politiques publiques, les objectifs et les investissements requis.
L’essentiel
- AEMO recense un pipeline de 40 GW de projets de production et de stockage engagés ou anticipés, tandis que 15 GW de capacités fossiles sont programmés à la fermeture. Les investissements et retraits sont influencés par le marché, les programmes publics et la livraison coordonnée des réseaux, du stockage et des nouvelles capacités.
- Les 9,1 GW raccordés en 2025-26 constituent un record récent et traduisent une capacité d’exécution nouvelle sur la chaîne de valeur.
- La demande d’électricité devrait croître de 40 % sous l’effet de l’électrification des ménages, des entreprises et de l’industrie, ainsi que de la croissance des data centers : les fossiles perdent à la fois en coût de production et en capacité à capturer la croissance.
- L’enjeu n’est plus le démarrage de la transition mais sa fiabilité lors du remplacement des baseload fossiles par des actifs variables.
- Le cas australien teste une thèse : quand les forces économiques, technologiques et politiques convergent, la bascule s’accélère et peut devenir irréversible.
Les fossiles australiens perdent de l’argent avant d’être interdits
Le charbon australien ne ferme pas parce qu’une loi l’ordonne. Les pressions économiques constituent un facteur important des retraits du charbon, parmi d’autres facteurs opérationnels et de politique énergétique. Une centrale à charbon construit sa rentabilité sur des heures de production vendues à prix élevé. Quand le solaire et l’éolien inondent le réseau à certaines heures et compriment les prix de gros, les heures de production à prix élevé se réduisent. Le revenu s’effondre avant la production.
C’est le mécanisme que l’AEMO documente dans son rapport 2026 : les 15 GW de charbon et de gaz programmés à la fermeture ne sortent pas à la demande du régulateur. Les dates notifiées reposent sur des informations des exploitants, dans un environnement où les exigences de fiabilité et les interventions publiques peuvent aussi influer sur les décisions. L’État n’a pas eu à trancher.
Ce mécanisme n’est pas propre à l’Australie. L’IRENA documente depuis plusieurs années la compression des coûts nivelés du solaire et de l’éolien terrestre sous les coûts marginaux des centrales thermiques vieillissantes dans les marchés exposés à la concurrence. L’Australie le rend visible parce que son marché électrique est ouvert, ses ressources solaires et éoliennes parmi les meilleures au monde, et sa politique n’a pas imposé de calendrier de sortie qui aurait pu servir de prétexte à retarder les décisions.
La contrainte économique peut précéder et remplacer la contrainte réglementaire, à condition que le signal prix soit réel et que les renouvelables soient suffisamment compétitifs pour le transmettre.
40 GW engagés, 9,1 GW connectés : la transition passe en régime industriel
Le doublement du rythme de raccordement en un an traduit une capacité d’exécution nouvelle sur toute la chaîne de valeur : financement, permitting, construction et connexion.
Les 40 GW correspondent à un pipeline de projets engagés et anticipés, pas exclusivement à des projets financés, contractualisés ou en construction. Pour un pays dont la consommation électrique s’établit autour de 200 TWh par an, la transformation du mix dépend de la livraison effective des projets de production, stockage, réseau et ressources des consommateurs. Si la demande croît de 40 % comme l’AEMO le projette sous l’effet de l’électrification des ménages, des entreprises et de l’industrie, ainsi que de la croissance des data centers, les nouvelles capacités attendues doivent contribuer à remplacer les capacités retirées et à satisfaire la croissance de la demande.
La thèse de Tim Lenton sur les points de bascule positifs s’applique ici. Dans ses travaux sur les systèmes sociotechniques, Lenton identifie des moments où l’alignement de forces économiques, technologiques et politiques rend la transition auto-entretenue. Le système ne revient pas en arrière parce que le capital est déjà réalloué, les compétences déjà formées et les chaînes d’approvisionnement déjà orientées vers la technologie gagnante. En Australie, le pipeline reflète des projets de production et stockage engagés ou anticipés, dont la composition et la réalisation restent à confirmer.
Le ministre Chris Bowen a qualifié ces chiffres de « record » lors de son annonce de septembre 2026. La formule est exacte, mais incomplète : ce record est avant tout un signal de marché, pas une performance politique.
La fiabilité, seule variable qui peut ralentir la bascule
Le problème de coordination entre fermetures et déploiement de flexibilité est structurellement asymétrique. Une centrale fossile se ferme en une décision administrative, souvent rapide une fois que la marge devient négative. Le stockage et les lignes de transport, eux, suivent des cycles de planification, d’autorisation et de construction qui se mesurent en années. Cette asymétrie temporelle crée une fenêtre de vulnérabilité pendant laquelle le réseau perd de la puissance garantie avant d’avoir acquis les outils pour compenser la variabilité des renouvelables. Le risque n’est pas que la transition échoue, mais qu’elle produise des tensions d’approvisionnement suffisamment visibles pour alimenter une résistance politique à la poursuite des fermetures.
La fiabilité devient alors une variable politique autant que technique : un incident majeur, même ponctuel, peut cristalliser une opposition qui ne trouverait pas d’autre argument crédible.
L’optimisme sur les chiffres d’engagement ne doit pas éluder le problème réel. Fermer 15 GW de baseload fossile, des centrales qui produisent à la demande, nuit et jour, quelle que soit la météo, et les remplacer par du solaire et de l’éolien exige une infrastructure de flexibilité que l’Australie est encore en train de construire.
Le réseau australien reste fragmenté. Le réseau nécessite certains renforcements ciblés pour intégrer efficacement les ressources renouvelables et de stockage. Les projets de stockage par batteries et les nouvelles lignes de transport sont en cours, mais leur rythme de déploiement conditionne directement la vitesse à laquelle les fermetures de fossiles peuvent être absorbées sans risque de défaillance.
L’AEMO le dit clairement dans son rapport 2026 : la fiabilité du système dépend de la coordination entre le déploiement des renouvelables, le stockage et le renforcement du réseau. Si cette coordination achoppe, en cas de risque de fiabilité, le mécanisme décrit par l’AEMO porte sur des obligations contractuelles des détaillants, non sur le report réglementaire des fermetures. Ce serait la seule circonstance où la logique de marché rencontrerait une contrainte institutionnelle.
La tension est réelle. Acemoglu et Johnson, dans leurs travaux sur la technologie et le pouvoir économique, rappellent que les gains d’une transition technologique ne se distribuent pas automatiquement et que les institutions jouent un rôle décisif dans la façon dont les risques sont supportés. En Australie, la situation est concrète : les régions qui hébergent les centrales à charbon, Hunter Valley en Nouvelle-Galles du Sud et Latrobe Valley au Victoria, vivent de ces emplois. La vitesse du marché peut dépasser la capacité des politiques de transition juste à accompagner les reconversions. Ce décalage ne remet pas en cause la direction de la transition, mais il en conditionne la légitimité politique.
Le marché là où la loi n’a pas agi
L’Australie n’a pas de loi de sortie du charbon. Le gouvernement Albanese a fixé un objectif de 82 % d’électricité renouvelable d’ici 2030 et soutient activement les projets via l’Australian Renewable Energy Agency, mais aucun texte n’impose de date de fermeture aux opérateurs fossiles. Ce vide législatif est devenu, en pratique, un argument en faveur de la thèse du point de bascule.
Une loi de phase-out fixe des dates qui peuvent être mal calibrées si les coûts baissent plus vite que prévu ou si l’infrastructure de substitution n’est pas prête. Le marché, lui, ajuste en continu. Les fermetures notifiées reposent sur les informations fournies par les exploitants, dans un environnement où les exigences de fiabilité, les interventions publiques et le cadre réglementaire influent sur les décisions.
Cela dit, le marché ne résout pas tout. Il ne produit pas spontanément les lignes de transport dont le réseau a besoin, des biens collectifs que seul l’État peut financer et planifier. Il ne garantit pas la transition juste pour les travailleurs des bassins charbonniers. Et il peut produire des fermetures désordonnées si les signaux prix s’accélèrent plus vite que l’infrastructure de remplacement. Les technologies de sortie du charbon existent mais leur déploiement à grande échelle reste un défi d’ingénierie systémique que le seul signal prix ne résout pas.
L’intérêt du cas australien est précisément là : il montre les conditions dans lesquelles le marché peut faire beaucoup, et délimite ce qu’il ne peut pas faire seul.
Le seuil d’irréversibilité de la bascule
L’irréversibilité économique d’une transition repose sur la réallocation du capital, mais aussi sur la réallocation des compétences. Quand les ingénieurs, les sous-traitants et les équipes de maintenance migrent vers les filières renouvelables, les centrales fossiles perdent progressivement accès aux ressources humaines nécessaires à leur fonctionnement sûr. Ce phénomène, distinct du signal prix, renforce la dynamique de sortie indépendamment des décisions réglementaires et tend à s’accélérer à mesure que la proportion d’actifs propres dans le mix augmente. Le marché du travail devient ainsi un vecteur supplémentaire d’irréversibilité que ni les opérateurs fossiles ni les régulateurs ne contrôlent directement.
La sortie du charbon en Australie est engagée. La question prospective porte sur le franchissement du point de non-retour économique et sur les enseignements que d’autres économies peuvent tirer du cas australien.
Le Global Tipping Points Report 2024-2026 de Lenton et ses collègues identifie plusieurs marqueurs d’irréversibilité dans les transitions énergétiques : la part des énergies propres dans les nouveaux investissements, le coût relatif des technologies concurrentes, et la dynamique des compétences et des chaînes d’approvisionnement. En Australie, ces éléments pointent vers une réorientation croissante du système. Les nouvelles capacités fossiles sont fortement contraintes, mais AEMO prévoit encore un rôle d’appoint du gaz dans la trajectoire du NEM. Les ingénieurs et les entreprises de construction s’orientent vers le renouvelable. Les chaînes d’approvisionnement se réorientent.
Pour que cette bascule s’inverse, il faudrait des chocs exogènes majeurs : une hausse durable du prix des terres rares, une crise de gouvernance du permitting, ou un changement politique qui démantèlerait les mécanismes de soutien. Aucun de ces scénarios n’est impossible. Mais chacun devient plus coûteux à mesure que l’investissement déjà réalisé dans les renouvelables crée des irréversibilités économiques propres.
La hausse prévue de plus de 40 % de la demande accroît le besoin de capacités, de réseau et de flexibilité ; elle ne rend la bascule robuste que si ces investissements sont livrés à temps. Les data centers qui s’installent en Australie, les procédés industriels qui s’électrifient, les véhicules qui se branchent : tous créent une demande croissante d’électricité. Un portefeuille dominé par les renouvelables, raccordées au réseau, renforcées par du stockage et soutenues par du gaz flexible, constitue la voie de moindre coût par rapport aux alternatives fossiles. La sortie du charbon résulte de plusieurs facteurs économiques et techniques, dont la concurrence des renouvelables, les coûts et les décisions des exploitants. La croissance de la demande accroît le besoin de nouvelles capacités renouvelables, dont la rentabilité et la réalisation dépendent des prix, contrats, coûts, accès au réseau et financements.
Ce mécanisme pourrait intéresser des économies qui cherchent encore le bon levier politique. Les pétroliers du Golfe décarbonent leur production en ajustant leurs coûts d’extraction, mais leur logique reste fossile. L’Australie montre une autre trajectoire : laisser les prix faire la sélection et construire l’infrastructure qui rend cette sélection fiable.
L’enjeu d’ici 2030-2035 est de savoir si l’infrastructure de flexibilité, stockage, réseau, demande pilotable, se déploiera assez vite pour absorber les fermetures sans épisodes de tension sur l’approvisionnement. Si oui, le modèle australien offre un argument empirique puissant pour les pays qui hésitent encore entre régulation autoritaire et signal prix. Si non, il fournira aussi un argument sur les limites du marché seul.
Les deux lectures seraient utiles. La transition n’attend pas qu’on choisisse.
Sources
- AEMO 2026 Electricity Supply and Demand Outlook (ESOO), Australian Energy Market Operator, 2026
- Minister Chris Bowen, « Record clean energy build strengthens reliability outlook », septembre 2026
- Tim Lenton et al., Global Tipping Points Report 2024-2026, https://www.globalclimate.org/global-tipping-points-report
- IRENA, Global Renewable Cost Analysis 2026, International Renewable Energy Agency
- Australian Renewable Energy Agency (ARENA), données de capacité installée 2025-2026



