La Chine porte le fardeau des maladies chroniques le plus lourd du monde en valeur absolue. Son plan national 2017-2025 a mis l’accent sur la prévention et le dépistage précoce, avec un volet organisationnel de coordination des soins, tandis que les technologies numériques relèvent surtout de politiques chinoises distinctes sur l’Internet et la santé. Ce que le plan a produit concrètement reste difficile à mesurer : des évaluations indépendantes de textes et de conception des politiques ont été publiées, mais elles ne constituent pas nécessairement une évaluation indépendante complète de l’exécution et des résultats du plan 2017-2025.

L’essentiel

  • La Chine a lancé en 2017 un plan national visant à réduire l’incidence des maladies chroniques par la prévention, le dépistage précoce et le renforcement des capacités de soins ; les technologies numériques, dont dossiers de santé électroniques et télémédecine, s’y inscrivent partiellement mais proviennent aussi d’autres politiques nationales.
  • Le plan fixe des objectifs chiffrés de dépistage et de gestion de certaines maladies chroniques, sans objectif chiffré explicite d’adoption du numérique. Frontiers in Public Health (2026) indique que sa propre méthode ne mesure pas directement les effets réels de la mise en œuvre.
  • Le système chinois combine hôpitaux de plusieurs niveaux, établissements de soins primaires et institutions de santé publique ; les comtés, bourgs, villages et communautés y jouent des rôles distincts, une architecture pensée pour décentraliser le suivi sans perdre la coordination.
  • Les inégalités entre provinces et la faiblesse des capacités dans les zones rurales creusent l’écart entre les directives nationales et leur exécution locale.
  • Le modèle chinois posera aux pays à revenu intermédiaire une question de séquencement : consolider d’abord les soins primaires humains, ou miser sur la technologie pour accélérer la prévention des maladies chroniques.

Un pays, 400 millions de malades chroniques

Les chiffres sont massifs. Plus de 400 millions de Chinois vivent avec au moins une maladie chronique, hypertension, diabète, maladie cardiovasculaire, cancer, maladie pulmonaire obstructive chronique. Les quatre maladies cardiovasculaires et cérébrovasculaires, cancers, maladies respiratoires chroniques et diabète constituent le groupe visé par l’objectif de mortalité prématurée. La Banque mondiale rapportait une part de 68,6 % de la charge totale de morbidité attribuée aux maladies non transmissibles, sur la base de données de 2009.

Pendant trois décennies, la Chine a réduit la mortalité infantile et les maladies infectieuses à un rythme salué par l’Organisation mondiale de la santé. Ce succès a produit une population vieillissante, davantage exposée aux maladies liées au mode de vie, qui sollicite un système de soins conçu pour l’aigu et non pour la chronicité.

Le modèle traditionnel chinois était bâti pour traiter des épisodes aigus dans de grands hôpitaux urbains. Un patient hypertendu qui revient tous les trois mois, un diabétique qui doit être suivi au quotidien : ce type de prise en charge continue débordait les capacités du système. Les files d’attente s’allongeaient dans les hôpitaux tertiaires des grandes villes, pendant que les centres de santé communautaires restaient sous-utilisés, parfois faute de confiance de la part des patients, parfois faute de médecins formés.

Le plan 2017-2025 : trois leviers, une architecture

Face à cette réalité, le gouvernement central a lancé en 2017 le plan national de réduction des maladies chroniques. Ses concepteurs ont choisi trois leviers principaux.

Le dépistage précoce est un axe important du plan, après les mesures de prévention et de contrôle des facteurs de risque. Le plan fixe des objectifs de dépistage et de gestion des hypertendus et diabétiques, avec mise en place de dépistages ciblés et opportunistes dans les établissements de proximité, ainsi que des examens réguliers pour certains groupes d’âge. L’idée est économiquement solide : traiter un infarctus coûte infiniment plus qu’un comprimé quotidien d’antihypertenseur bien prescrit dix ans plus tôt.

Le numérique est l’un des axes du plan, notamment par l’innovation Internet appliquée à la santé. Le plan encourage l’usage des technologies numériques, y compris l’Internet des objets, pour mesurer et transmettre des données de santé, couplées à des systèmes d’information, sans programme explicite de déploiement d’objets connectés de suivi pour tous les patients. La télémédecine doit permettre à un médecin d’un hôpital de référence provincial de superviser à distance le suivi d’un patient rural pris en charge dans un centre de santé de village.

Le plan comporte un volet organisationnel et de coordination. Le plan renforce la chaîne à trois niveaux qui structure le système de santé chinois : les hôpitaux tertiaires de référence au sommet, les hôpitaux de district au milieu, les centres de santé communautaires et ruraux à la base. L’objectif est que les malades chroniques stables soient suivis au niveau le plus proche possible de leur domicile, les cas complexes remontant vers les niveaux supérieurs. Cette architecture de « soins gradués », connue sous le nom de fenshen jiuyi dans les documents officiels, est au centre du modèle.

Le numérique en santé : ce qui a réellement été déployé

La Chine dispose d’atouts réels pour le numérique en santé. Elle compte plus d’un milliard d’utilisateurs de smartphones, une infrastructure de paiement mobile mature, et des acteurs technologiques de poids, Alibaba Health, Ping An Good Doctor, WeDoctor, qui ont investi massivement dans les plateformes de téléconsultation. Entre 2018 et 2023, le marché chinois de la santé numérique a progressé à un rythme que peu de pays peuvent égaler.

Cette dynamique s’est partiellement connectée au plan gouvernemental. Des systèmes de dossiers de santé électroniques ont été déployés dans de nombreuses provinces. Des plateformes de télémédecine ont été intégrées dans le parcours de soins de certaines régions. L’épidémie de Covid-19 a accéléré ce mouvement : les consultations à distance, qui peinaient à trouver leur place avant 2020, sont devenues une pratique courante dans les grandes villes entre 2020 et 2022.

Pour les maladies chroniques, l’application la plus prometteuse est le suivi à domicile. Un patient hypertendu équipé d’un brassard connecté peut transmettre ses mesures quotidiennes à son médecin traitant sans se déplacer. Si l’algorithme détecte une dérive, une alerte remonte. En théorie, ce modèle réduit les hospitalisations évitables et améliore l’observance thérapeutique. En pratique, son déploiement s’effectue à des rythmes variables selon les régions.

L’adoption des outils numériques de santé varie selon les régions, affectant différemment les zones urbaines et rurales.

L’article de Frontiers in Public Health publié en 2026 qui analyse ce plan précise que son évaluation porte sur le contenu des politiques et non sur leurs effets réels. Les données publiées proviennent de sources variées, avec des approches de mesure qui peuvent différer selon les contextes provinciaux.

L’angle mort : la distance entre Pékin et les provinces

La Chine est un État-continent. Une directive nationale applicable dans le Guangdong doit être adaptée au Gansu, une province rurale dont le revenu par habitant est trois fois inférieur et dont les capacités médicales sont sans commune mesure. Les écarts entre provinces constituent une difficulté majeure dans l’exécution du plan.

Le système de soins primaires chinois a longtemps souffert d’un problème de confiance et de compétence. Les Chinois préfèrent les grands hôpitaux urbains, perçus comme plus fiables, aux centres communautaires de proximité. Cette préférence n’est pas irrationnelle : les établissements de soins primaires présentent des déficits de personnel et de capacités par rapport aux hôpitaux, déficits qui concernent notamment la formation, l’équipement et la rémunération des médecins. Le plan 2017-2025 cherche à inverser cette hiérarchie de confiance, mais les dynamiques structurelles qui la produisent, rémunération, formation, attractivité des postes, évoluent lentement.

La Banque mondiale relève plusieurs difficultés structurelles du système chinois, notamment les incitations mal alignées entre niveaux du système et les déficits de coordination.

Le problème des incitations est particulièrement aigu. Les centres de santé communautaires sont financés en partie à l’acte. La structure de rémunération à l’acte influe sur les priorités cliniques des médecins de première ligne. Tant que cette structure de rémunération n’est pas corrigée, le plan demande aux médecins de première ligne de faire plus avec moins, ce qui, dans tous les systèmes de santé, produit des résultats décevants. Sur la tension entre ressources humaines et ambition numérique en santé, les difficultés chinoises font écho aux défis de recrutement et de fidélisation des soignants qui limitent simultanément les systèmes de santé européens.

Les enseignements des pays comparables

La Chine n’est pas le seul pays à avoir lancé un grand plan national contre les maladies chroniques. La Thaïlande, examinée dans une évaluation de l’OMS de ses systèmes de santé, offre un point de comparaison instructif. Bangkok a développé des soins primaires solides depuis les années 1990, avec une couverture universelle atteinte en 2002. Le résultat sur les maladies chroniques : de meilleurs taux de contrôle de l’hypertension et du diabète que des pays dont le PIB par habitant est pourtant supérieur. La leçon thaïlandaise est que la durée et la cohérence des investissements dans les soins primaires comptent plus que la sophistication technologique.

L’Inde, analysée dans plusieurs bilans de la Banque mondiale entre 2020 et 2025, illustre le risque opposé. Des programmes numériques de santé ambitieux ont été lancés, plateforme Ayushman Bharat, identifiant numérique de santé universel, mais leur impact sur les maladies chroniques reste limité faute de soins primaires suffisamment solides pour les faire fonctionner. Le numérique amplifie ce qui existe ; il ne le remplace pas.

La Chine dispose des moyens financiers et technologiques nécessaires au déploiement d’outils sophistiqués, mais le renforcement des capacités de soins primaires et le déploiement numérique évoluent à des rythmes différents selon les régions et domaines. Le plan 2017-2025 soulève ainsi une question de séquencement : renforcer d’abord les soins primaires humains avant d’ajouter le numérique, ou utiliser le numérique pour accélérer ce renforcement.

La réponse que le plan chinois apporte, déployer simultanément les deux, est défendable, mais elle demande des capacités d’exécution et de coordination considérables. Et les dynamiques d’adoption technologique montrent que même dans des contextes institutionnels plus simples, la diffusion des technologies numériques se fait d’abord dans les organisations qui ont déjà les ressources humaines pour les absorber.

Les limites de ce que 2025 permet de conclure

L’échéance du plan était 2025. Ses résultats restent, à ce stade, difficiles à évaluer selon des critères d’évaluation indépendants standardisés.

Les chiffres publiés par les autorités chinoises, taux de dépistage en hausse, couverture des dossiers électroniques en progression, nombre de téléconsultations multiplié, sont réels mais leur interprétation bénéficierait de méthodes de mesure standardisées. Un taux de dépistage de 60 % dans une province et de 30 % dans une autre ne dit pas grand-chose sur l’impact sanitaire si on ne sait pas si les patients dépistés sont effectivement traités et suivis.

Frontiers in Public Health, dans son analyse 2026, pointe une lacune méthodologique : l’évaluation textuelle manque de validation externe par des données d’effets réels, rendant difficile l’attribution des changements sanitaires observés. La Chine s’est dotée d’une direction claire et d’outils documentés. Ce qu’elle n’a pas encore établi clairement, c’est si l’exécution a été à la hauteur de l’ambition.

Ce hiatus entre intention et preuve est un problème commun aux grands plans nationaux de santé et ne disqualifie pas le plan chinois plus qu’un autre. Les concepteurs du prochain cycle, qui devrait couvrir la période 2026-2030, devront définir une architecture d’évaluation permettant d’établir ce qui a réellement fonctionné.

La réponse à cette question déterminera si la Chine exporte un modèle ou seulement une ambition. Et d’ici 2030, les pays à revenu intermédiaire qui font face aux mêmes pressions épidémiologiques regarderont attentivement ce que Pékin sera capable de montrer.


Sources

  1. Frontiers in Public Health (2026), Analyse du plan national chinois de réduction des maladies chroniques 2017-2025 : https://www.frontiersin.org/journals/public-health/articles/10.3389/fpubh.2026.1729450/full
  2. Banque mondiale, China Health Systems Review 2025 (sans lien vérifié disponible)
  3. OMS, Thailand Health Systems Review (sans lien vérifié disponible)
  4. Banque mondiale, India Health Assessments 2020-2025 (sans lien vérifié disponible)
  5. Documents de politique de santé du gouvernement chinois 2017-2025 (sans lien vérifié disponible)