L’usine Hassyan à Dubaï produit de l’eau dessalée à 0,37 dollar le mètre cube dans le cadre d’une offre IWP de 180 MIGD. Cette prouesse technique masque une asymétrie qui s’approfondit chaque année : les États du Golfe détiennent environ 60 % de la capacité mondiale de dessalement et produisent environ 40 % de son volume, tandis que la Banque mondiale documente une forte surexploitation des eaux souterraines sans attribuer à l’ensemble de la région une baisse uniforme de un à deux mètres par an. La technologie a résolu une partie du problème ; l’autre partie s’aggrave faute de gouvernance.

L’essentiel

  • L’innovation en désalinisation du Golfe est réelle et mesurable : Hassyan produit à 0,37 $/m³ grâce aux membranes à osmose inverse nouvelle génération, contre 1,00 $/m³ à Londres.
  • L’agriculture représente 70 à 90 % des prélèvements d’eau douce dans la région, et reste quasi-intégralement alimentée par des aquifères fossiles non renouvelables (Banque mondiale, Fresh Perspectives 2025).
  • Les aquifères intérieurs baissent de un à deux mètres par an sans comptage systématique ni traité transfrontalier de partage.
  • La désalinisation côtière et l’épuisement intérieur progressent en parallèle : l’une n’irrigue pas l’autre, faute d’infrastructure et de règles de partage sectoriel.
  • La question institutionnelle, qui décide de quoi, quand et avec quelle autorité, reste sans réponse régionale crédible à ce stade.

Hassyan, symbole d’une réussite partielle

Hassyan devait commencer à fonctionner en 2026 et atteindre progressivement 818 000 mètres cubes d’eau par jour en 2027 pour l’agglomération de Dubaï ; elle compte parmi les plus grandes installations de dessalement par osmose inverse, sans que sa position de numéro un mondial soit établie. Le coût de production annoncé s’inscrit dans une baisse des coûts du dessalement portée par les progrès technologiques, les économies d’échelle et les conditions de financement des projets. Les technologies d’osmose inverse et de récupération d’énergie ont fortement réduit l’énergie et le coût du dessalement sur plusieurs décennies, sans qu’un chiffre universel de 60 % sur vingt ans soit confirmé.

Le coût de la désalinisation réservait autrefois cette technologie aux économies pétrolières les plus riches. Plusieurs installations du Golfe franchissent désormais le seuil d’un dollar le mètre cube, ce qui ouvre la technologie à des marchés moins dotés en ressources financières. Les États du Golfe détiennent environ 60 % de la capacité mondiale ; leur rôle dominant résulte notamment d’investissements de longue date dans le dessalement face à une extrême rareté de l’eau douce. Ce pari industriel, engagé il y a une trentaine d’années, a tenu.

L’enjeu est désormais différent. Produire de l’eau à bas coût sur le littoral ne suffit pas à sécuriser les systèmes alimentaires régionaux. L’eau qui coule de Hassyan alimente les robinets de Dubaï et de ses environs immédiats. Son transfert vers les zones agricoles intérieures reste limité par les infrastructures, l’énergie, les coûts et les arbitrages sectoriels.

L’agriculture pompe là où la désalinisation ne peut pas aller

L’agriculture représente une part très majoritaire des prélèvements d’eau douce dans de nombreux pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, d’après les données FAO/AQUASTAT reprises par la Banque mondiale. Dans une région qui reçoit moins de 200 millimètres de précipitations annuelles dans ses zones intérieures, une part de l’agriculture dépend de nappes surexploitées, dont certaines nappes fossiles à recharge quasi nulle ; d’autres nappes reçoivent une recharge naturelle ou gérée.

L’aquifère de la péninsule arabique, connu sous le nom de système aquifère d’Arabie saoudite, est en grande partie fossile. Son eau date de plusieurs dizaines de milliers d’années, formée lors de périodes climatiques humides aujourd’hui révolues. Pomper ces réserves revient à extraire un stock fini, exactement comme le pétrole. La différence est qu’aucun marché ne fixe de prix à cet épuisement, et que les mesures et données sont incomplètes, hétérogènes et insuffisamment harmonisées à l’échelle régionale, malgré l’existence d’instruments de comptage et de suivi.

Les baisses du niveau des nappes observées dans plusieurs zones de la région ne sont pas uniformes. Certains bassins se vident plus vite selon l’intensité des cultures, la profondeur initiale des nappes et les choix de politique agricole nationale. Ce qui est constant, en revanche, c’est l’absence de données harmonisées entre pays. Les méthodes, couvertures et capacités de suivi varient fortement selon les États ; plusieurs pays disposent néanmoins de données et de mécanismes de suivi. La Jordanie dispose d’un suivi plus structuré que d’autres ; l’Iran centralise difficilement les données de ses provinces agricoles les plus fragmentées.

Ce problème de mesure n’est pas un détail technique. Il conditionne toute possibilité de négociation régionale. On ne partage pas ce qu’on ne mesure pas, et on ne régule pas ce qu’on ne voit pas.

Le coût de l’eau ne dit rien de sa distribution

Il existe une logique économique simple qui explique pourquoi la désalinisation ne résout pas le problème agricole. Transporter de l’eau dessalée de la côte vers les zones intérieures coûte cher, parfois plus cher que l’eau elle-même. Sur de longues distances et avec des dénivelés significatifs, le coût du pompage et des infrastructures peut augmenter fortement le prix de départ. Même à 0,37 dollar sur le site de production, l’eau dessalée rendue à l’intérieur est souvent coûteuse pour les cultures de faible valeur, mais sa viabilité agricole doit être évaluée au cas par cas.

Cette distorsion tarifaire est documentée par la FAO dans ses analyses sur le nexus eau-alimentation pour la région MENA. L’agriculture irriguée bénéficie dans plusieurs États du Golfe de prix de l’eau subventionnés qui ne reflètent ni le coût réel de l’extraction, ni l’épuisement des nappes fossiles. Le résultat est une incitation structurelle à sur-pomper, sans signal prix qui freinerait naturellement la demande.

Des réformes existent. Les Émirats arabes unis ont introduit des mécanismes de tarification progressive dans certains secteurs depuis 2015, et l’Arabie saoudite a réduit ses programmes de culture du blé en zone désertique après avoir réalisé l’absurdité hydrologique de l’entreprise dans les années 2000. Ces ajustements montrent que les décideurs comprennent le problème. Mais ils restent nationaux, souvent incomplets, et la coordination transfrontalière demeure inégale et souvent insuffisante, même si certains aquifères font l’objet de mécanismes de coopération entre pays voisins.

Des acteurs qui avancent sans se coordonner

L’état des lieux serait injuste s’il occultait les initiatives en cours. Plusieurs gouvernements et institutions ont engagé des programmes sérieux qui méritent d’être nommés.

La Jordanie a lancé le projet National Water Carrier, qui prévoit environ 450 kilomètres de conduites, avec pompage jusqu’à 1 100 mètres d’altitude, associé à une usine de dessalement de 300 millions de mètres cubes par an. Ce projet, cofinancé en partie par des bailleurs internationaux, illustre exactement le type d’investissement infrastructurel qui peut corriger l’asymétrie côte-intérieur. Son coût est estimé à plusieurs milliards de dollars, ce qui signifie qu’il reste hors de portée de la plupart des États de la région sans financement externe.

L’Union européenne et la Banque mondiale ont tous deux exprimé leur intérêt pour des mécanismes de financement de la résilience hydrique au Moyen-Orient dans le cadre de leurs programmes de coopération 2024-2030. Le Programme des Nations Unies pour le développement accompagne plusieurs gouvernements dans la mise en place de systèmes de comptage des prélèvements agricoles. Ces initiatives fragmentées n’ont pas encore trouvé l’architecture institutionnelle qui leur permettrait de converger.

Les modèles de financement innovants développés ailleurs offrent des pistes. Le modèle pay-as-you-go utilisé en Afrique subsaharienne pour l’accès à l’eau et à l’énergie hors réseau a montré qu’il était possible de financer des infrastructures distribuées dans des contextes à faible revenu, une approche qui trouve des applications au-delà de son contexte d’origine. La transposition au secteur de l’eau agricole dans des zones intérieures reculées n’est pas évidente, mais elle ouvre une piste pour des systèmes de facturation à l’usage qui rendraient l’épuisement des aquifères visible dans les comptes des exploitants.

Du côté technologique, les membranes d’osmose inverse de nouvelle génération permettent aujourd’hui d’envisager des unités de désalinisation décentralisées, de taille plus modeste, qui pourraient être déployées sur des zones côtières ou semi-côtières encore mal desservies. Selon l’analyse de l’ORF, cette miniaturisation est l’un des vecteurs les plus prometteurs pour élargir l’accès géographique à la technologie. Le mouvement est amorcé ; son rythme reste insuffisant au regard de la vitesse de baisse des nappes.

L’absence de traité régional, obstacle plus profond que la technique

La région ne dispose pas d’un cadre juridique régional unique couvrant l’ensemble des eaux transfrontalières. L’Europe a construit son droit des cours d’eau internationaux depuis le XIXe siècle. L’Afrique subsaharienne a développé des organisations de bassin pour le Niger, le Congo, le Zambèze. Le Nil fait l’objet de négociations permanentes, certes conflictuelles, mais qui maintiennent un dialogue institutionnel.

La région ne dispose pas d’un cadre unique couvrant tous les aquifères partagés, mais certains aquifères sont régis par des accords ou mécanismes de coopération. L’aquifère Saq-Disi, partagé entre l’Arabie saoudite et la Jordanie, est couvert par un accord bilatéral jordano-saoudien, même si son efficacité et son application peuvent être discutées. L’aquifère côtier du Liban et de la Palestine connaît des pressions croisées sans mécanisme d’arbitrage. Les eaux de l’Euphrate et du Tigre font l’objet de tensions croissantes entre la Turquie, la Syrie et l’Irak, sans accord trilatéral en vigueur.

Cette lacune institutionnelle reflète des réalités politiques que la technologie ne peut pas résoudre seule. Les conflits territoriaux, les rivalités régionales et l’instabilité de plusieurs États rendent la coopération hydrique difficile à enclencher. Mais la baisse continue des aquifères crée une pression objective. À mesure que les nappes descendent, les coûts d’extraction augmentent, les puits s’assèchent, et les agriculteurs font face à des choix impossibles. Ce processus a une trajectoire : à un certain seuil, la réforme institutionnelle cesse d’être une option et devient une nécessité de survie pour des populations entières.

La Banque mondiale et plusieurs organisations régionales, dont le Centre régional pour les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique (IRENA), ont commencé à plaider pour des mécanismes de gouvernance de l’eau inspirés des accords climatiques, c’est-à-dire fondés sur des données partagées, des engagements nationaux vérifiables et un suivi transparent. L’architecture du type accord de Paris appliquée à la gestion des aquifères partagés reste spéculative, mais elle représente l’un des modèles les plus sérieusement discutés dans les cercles d’experts.

La réussite côtière, un enseignement pour la réforme intérieure

L’histoire d’Hassyan illustre qu’un investissement public massif, des objectifs clairs et une ingénierie sérieuse peuvent transformer l’économie d’un secteur en vingt ans. Le coût du dessalement a fortement diminué sur plusieurs décennies grâce à l’osmose inverse, à la récupération d’énergie et aux économies d’échelle ; un facteur supérieur à dix n’est pas démontré comme règle générale depuis les années 1990. Cette trajectoire reposait sur une volonté politique soutenue et un capital public patient.

La gouvernance des aquifères intérieurs requiert une logique similaire, mais dans un domaine différent : celui des institutions et des données, plutôt que celui des membranes et des pompes. Des instruments existent. La télédétection par satellite permet aujourd’hui de mesurer la déformation des sols causée par la baisse des nappes phréatiques à l’échelle régionale, sans dépendre de la coopération politique de chaque État. Les satellites GRACE permettent d’estimer les variations de stockage total d’eau à grande échelle dans certaines régions du Moyen-Orient, mais ne mesurent pas directement et précisément tous les aquifères de la région. Ces données sont publiques.

Partir de là, d’une mesure partagée, indiscutable parce qu’elle vient d’orbite, pourrait constituer le point d’entrée d’une conversation régionale que la politique bilatérale n’a pas réussi à engager. Plusieurs chercheurs du Water Global Practice de la Banque mondiale plaident dans ce sens : créer une base factuelle commune avant de négocier des droits, pour éviter que les discussions se bloquent sur des chiffres contestés.

L’eau dessalée a prouvé que le coût d’une ressource peut chuter quand les bons investissements sont faits. La question qui s’ouvre pour la décennie 2030-2040 est de savoir si le coût politique d’un accord régional sur les aquifères tombera lui aussi assez vite, avant que la ressource ne tombe trop bas pour que l’accord ait encore un objet.


Sources

  1. Observer Research Foundation Middle East, Membrane Innovation in Desalination: Redefining Water Security in the MENA Region, 2026 : https://orfme.org/expert-speak/membrane-innovation-in-desalination-redefining-water-security-in-the-mena-region/
  2. Banque mondiale, Fresh Perspectives on Water Security in the Middle East and North Africa, 2025 (World Bank Water Global Practice)
  3. FAO, The State of Food and Agriculture: Water for Sustainable Food Systems (données nexus eau-alimentation MENA)
  4. NASA GRACE-FO, Groundwater Storage Anomalies, Middle East and North Africa (données satellites publiques, https://grace.jpl.nasa.gov)
  5. IRENA, Water-Energy Nexus in the Arab Region (Centre régional pour les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique)