En Inde, entre 2017 et 2021, les centrales thermiques ont perdu 8,2 TWh de production faute d’eau suffisante pour leur refroidissement. Les pénuries d’eau perturbent fortement de multiples activités économiques et sociales. Selon la Global Commission on Adaptation, reprise par le WRI, les PIB de l’Inde, de la Chine et de l’Asie centrale pourraient être inférieurs de 7 à 12 % en 2050 sans une meilleure gestion de l’eau. Selon le World Resources Institute, un milliard de personnes supplémentaires pourraient vivre sous un stress hydrique extrêmement élevé d’ici 2050.

L’essentiel

  • Sans adaptation, la Global Commission on Adaptation projette que l’Inde, la Chine et l’Asie centrale perdront entre 7 et 12 % de leur PIB annuel d’ici 2050 à cause de la pénurie d’eau.
  • L’eau conditionne directement l’électricité : les centrales indiennes ont produit 8,2 TWh de moins entre 2017 et 2021 faute d’eau de refroidissement suffisante.
  • Selon le World Resources Institute, un milliard de personnes supplémentaires pourraient vivre sous un stress hydrique extrêmement élevé d’ici 2050.
  • La rareté de l’eau frappe simultanément l’agriculture, l’énergie et la stabilité politique, appelant une coordination intersectorielle et territoriale renforcée.
  • Les bassins versants transfrontaliers d’Asie centrale et du sous-continent indien posent une question de gouvernance que les marchés seuls ne résolvent pas.

L’eau coupe l’électricité avant de faire soif

La dépendance en eau du système électrique crée une vulnérabilité asymétrique : une même période de sécheresse frappe simultanément la production et la demande dans le sens opposé. Ce mécanisme rend les pics de tension sur le réseau difficiles à anticiper avec les outils de planification classiques, qui modélisent la disponibilité en eau et la demande d’électricité comme des variables indépendantes, alors qu’elles sont couplées par la température et le cycle hydrologique.

La plupart des débats sur l’eau se concentrent sur les robinets et les récoltes. La donnée indienne sur l’électricité déplace l’attention.

Les centrales thermiques, qu’elles brûlent du charbon, du gaz ou du combustible nucléaire, ont besoin d’eau pour refroidir leurs turbines. Quand les rivières sont trop basses ou trop chaudes, les centrales réduisent leur production ou s’arrêtent. En Inde, ce phénomène a coûté 8,2 TWh entre 2017 et 2021, soit l’équivalent de la consommation annuelle de plusieurs millions de foyers. La chaleur extrême, qui pousse la demande d’électricité vers le haut et les niveaux des rivières vers le bas, crée une double contrainte : davantage de besoin, moins de capacité.

Ce mécanisme se reproduit en Europe, en Chine et aux États-Unis. Lors des canicules de 2022, des centrales françaises ont dû réduire leur production parce que la Loire et le Rhône étaient trop chauds pour absorber leurs rejets thermiques sans endommager les écosystèmes. La différence est que la France dispose d’un réseau électrique interconnecté et d’une capacité d’adaptation institutionnelle que la plupart des États indiens n’ont pas. Pour l’Asie du Sud, une pénurie d’eau en juin, au pic de la demande estivale, peut signifier des délestages massifs dans des régions déjà sous tension.

L’eau et l’énergie forment un couple indissociable, et la transition vers les renouvelables ne règle pas tout : le solaire et l’éolien consomment moins d’eau que le thermique, mais les barrages hydroélectriques, qui fournissent encore une part importante de l’électricité asiatique, dépendent directement du débit des rivières. Moins de fonte glaciaire, moins de mousson prévisible, moins de régularité dans la production.

L’agriculture absorbe 70 % de l’eau consommée et supporte l’essentiel du risque

L’électricité est le signal le plus lisible parce qu’elle est mesurable en temps réel. L’agriculture est le secteur qui concentre la pression la plus lourde.

En Asie-Pacifique, l’agriculture représente approximativement 70 % des prélèvements d’eau douce, l’irrigation en étant le principal moteur. Dans les plaines du Gange, les stocks d’eau souterraine diminuent à des rythmes de l’ordre de quelques centimètres par an selon des estimations combinant satellite et mesures au sol, alimentée depuis des décennies par des pompes subventionnées qui ont permis la révolution verte mais creusé une dette hydrique considérable. Le Pakistan, le Bangladesh et le nord-ouest de l’Inde partagent ce même aquifère, et aucun accord bilatéral ne régule aujourd’hui le rythme des prélèvements.

La perte de PIB agricole projetée par le WRI n’est pas abstraite. Elle combine plusieurs mécanismes : rendements en baisse quand les cultures manquent d’eau aux moments critiques, coûts d’irrigation qui augmentent quand les nappes s’enfoncent, et risques accrus de défaillances alimentaires qui alimentent l’inflation et la pauvreté. Dans les économies où 30 à 40 % de la population active travaille encore dans l’agriculture, une contraction de la productivité hydrique se transmet directement en perte de revenus ruraux, exode urbain accéléré et fragilisation des systèmes alimentaires nationaux.

Le Moyen-Orient illustre le cas extrême. Certains États du Golfe ont pratiquement abandonné l’agriculture pluviale et se financent en eau déssalinisée, ce qui déplace la contrainte vers l’énergie et les coûts de production. L’Arabie saoudite a cultivé du blé pendant des décennies en pompant un aquifère fossile non renouvelable ; elle a arrêté le programme quand l’eau est devenue trop rare et trop chère. Le Yémen, sans ressources pour désaliniser ni revenus pétroliers significatifs, vit une crise hydrique qui aggrave directement le conflit armé.

La géopolitique de l’eau dessine des fractures nouvelles

Les fleuves ne suivent pas les frontières. C’est une évidence géographique qui devient explosive quand les débits baissent.

En Asie centrale, les cinq pays issus de l’URSS partagent les eaux du Syr-Daria et de l’Amou-Daria, qui alimentaient autrefois la mer d’Aral. Moscou gérait les arbitrages entre les pays producteurs d’eau en amont (Kirghizstan, Tadjikistan) et les pays consommateurs en aval (Ouzbékistan, Kazakhstan, Turkménistan). Après 1991, l’ICWC a été établie en 1992 comme mécanisme régional de coordination de l’eau en Asie centrale. Les tensions sur les barrages tadjiks et kirghizes, exploités pour accroître les lâchers hivernaux destinés à la production d’électricité, réduisent les volumes disponibles en été quand les pays aval ont besoin d’eau pour l’irrigation, notamment du coton, restent une source chronique de friction diplomatique.

En Asie du Sud, les eaux de l’Indus font l’objet d’un traité signé en 1960 entre l’Inde et le Pakistan sous médiation de la Banque mondiale. Ce traité a survécu à trois guerres. Mais il a été conçu pour un régime hydrologique différent, avant que la fonte des glaciers de l’Himalaya ne modifie la saisonnalité des débits. En 2023, l’Inde a contesté et refusé de participer à la procédure parallèle de la Cour permanente d’arbitrage, tout en indiquant poursuivre des discussions avec le Pakistan sur une modification du traité, illustrant la vitesse à laquelle la ressource en eau peut devenir un instrument politique.

La Chine occupe une position particulière : elle contrôle les sources de nombreux fleuves majeurs d’Asie du Sud-Est, dont le Mékong, sur lequel elle a construit une série de barrages qui modifient les cycles hydrologiques en aval au Vietnam, au Cambodge et en Thaïlande. La Commission du Mékong, qui réunit les pays riverains, dispose d’outils de dialogue mais pas de mécanisme de contrainte. À mesure que les sécheresses s’aggravent, les tensions entre la gestion chinoise en amont et les besoins agricoles en aval pourraient s’intensifier.

Deux trajectoires pour les trente ans qui viennent

La Global Commission on Adaptation, citée par le WRI, projette des PIB de 7 à 12 % plus faibles en 2050 sans une meilleure gestion de l’eau. Sans une allocation et une utilisation plus efficientes de l’eau, les PIB de l’Inde, de la Chine et de l’Asie centrale pourraient être inférieurs de 7 à 12 % en 2050. L’autre trajectoire existe.

Elle repose sur un ensemble de choix techniques et institutionnels dont plusieurs sont déjà en œuvre à des échelles significatives. Singapour recycle aujourd’hui environ 40 % de ses eaux usées en eau potable grâce au programme NEWater, lancé dans les années 2000 après qu’une sécheresse a menacé ses approvisionnements depuis la Malaisie. Israël irrigue 75 % de son agriculture avec des eaux recyclées ou dessalinisées, et a développé des techniques de goutte-à-goutte adoptées dans des dizaines de pays. Ces deux cas montrent que la contrainte hydrique peut devenir un moteur d’innovation plutôt qu’un plafond.

En Inde, le programme Jal Jeevan Mission vise à connecter tous les ménages ruraux à l’eau courante d’ici 2024, objectif partiellement atteint avec plus de 70 % de connexions selon le gouvernement indien. Ce programme ne résout pas la surexploitation des aquifères, mais il réduit les pertes dans les canaux et améliore l’efficacité de la distribution. L’Inde expérimente aussi la recharge artificielle des aquifères dans plusieurs États, en stockant les eaux de pluie de mousson pour les utiliser pendant la saison sèche.

La différence entre les deux trajectoires, celle des 12 % et celle de l’adaptation réussie, tient moins à la technologie disponible qu’à la vitesse et à l’échelle du déploiement. Les solutions existent. Leur diffusion dépend de financements publics, de régulations sur l’usage de l’eau, et de coopérations transfrontalières qui n’ont pas encore trouvé leur cadre institutionnel.

Les limites non résolues de la gouvernance internationale

La Global Commission on Adaptation a documenté que chaque dollar investi dans la gestion de l’eau et les infrastructures d’adaptation génère en moyenne plusieurs dollars d’avantages économiques évités. Ces multiplicateurs font débat dans leur précision, mais l’ordre de grandeur est cohérent avec d’autres évaluations sur les infrastructures hydrauliques. Le problème est que les bénéfices sont diffus et longs à matérialiser, quand les coûts politiques de la régulation de l’eau sont immédiats.

Réguler l’irrigation signifie contester des droits acquis à des lobbies agricoles puissants. Construire des accords transfrontaliers signifie accepter une contrainte sur une ressource que les États traitent traditionnellement comme relevant de leur souveraineté. Tarifer l’eau à son coût réel signifie créer des perdants, souvent parmi les agriculteurs les plus pauvres si les mécanismes de redistribution ne suivent pas.

Ces blocages ne sont pas spécifiques à l’eau. Ils ressemblent aux obstacles que d’autres transitions structurelles rencontrent, qu’il s’agisse de la fiscalité carbone ou des règles commerciales. La différence est l’urgence du calendrier : dans certains aquifères surexploités, les prélèvements dépassent la recharge, et les glaciers de l’Hindu Kush-Himalaya qui soutiennent dix grands systèmes fluviaux asiatiques perdent globalement de la masse sur le long terme, avec une accélération depuis 2000.

L’architecture de gouvernance la mieux adaptée à ce type de problème combine en général trois éléments : des droits d’eau clairement définis et applicables, un prix qui reflète la rareté sans exclure les usagers les plus pauvres, et des mécanismes de partage transfrontalier avec des incitations à la coopération plutôt que des contraintes pures. Rares sont les bassins asiatiques qui réunissent aujourd’hui ces trois conditions. Certains en ont une ou deux. La question pour les dix prochaines années est de savoir si les États de la région trouveront les arrangements institutionnels nécessaires avant que les pertes économiques ne créent des pressions politiques plus difficiles à gérer.

Des signaux existent. L’Asean Water Coalition progresse lentement sur les normes régionales. Le dialogue entre pays riverains du Mékong s’est densifié depuis 2020. L’accord cadre sur l’eau de l’Organisation de coopération de Shanghai couvre une partie de l’Asie centrale. Ces cadres sont insuffisants face à l’ampleur du défi, mais ils montrent que la coopération hydrique est politiquement possible quand les États perçoivent le risque comme suffisamment immédiat.

La trajectoire des 7 à 12 % de PIB perdu correspond à un scénario de non-décision, non à une fatalité. Les gouvernements asiatiques devront déterminer à quelle vitesse leurs institutions peuvent changer d’échelle.


Sources

  1. World Resources Institute – Water Stress Rankings 2026
  2. UN World Water Development Report 2025, UNESCO/ONU-Eau
  3. Global Commission on Adaptation – Adapt Now: A Global Call for Leadership on Climate Resilience
  4. Données électricité Inde 2017-2021, Central Electricity Authority (Inde)