Fiche de lecture , L’Ennemi qui nous désigne. Apprendre à résister aux prédateurs, sous la direction de Giuliano da Empoli

Il existe un moment particulier dans la réflexion stratégique : celui où l’on comprend qu’on n’a pas choisi le combat dans lequel on se trouve. Julien Freund, philosophe alsacien peu connu des grands publics, en avait tiré une thèse lapidaire héritée de Carl Schmitt : c’est l’ennemi qui vous désigne, non l’inverse. Vous pouvez répudier l’inimitié, vous aimer entre nations, vous déclarer neutres. L’ennemi, lui, continue de vous désigner. Ce principe, formulé dans les années 1960, n’a pas pris une ride. Il structure, de bout en bout, le cinquième volume de la collection géopolitique du Grand Continent, réuni sous la direction de Giuliano da Empoli et publié chez Gallimard le 28 mai 2026.

Le livre arrive à un moment précis. L’Occident hésite. Trump réorganise l’alliance atlantique en quelque chose d’hybride, entre retrait et chantage au réengagement. La Chine avance selon un calendrier long que ses propres idéologues ont documenté en détail, en chinois, depuis des années. Et l’Europe, coincée entre les deux, produit des rapports excellents qu’elle applique à moitié. Dans ce contexte, un ouvrage collectif qui fait parler les doctrinaires de Xi Jinping eux-mêmes, souvent pour la première fois en français, n’est pas un luxe académique. C’est un outil de travail.

L’essentiel

  • Wang Huning, idéologue en chef de Xi Jinping et architecte de la doctrine néo-confucéenne du “rêve chinois”, est publié et analysé pour la première fois en français dans cet ouvrage.
  • Jiang Shigong, juriste et conseiller de Xi, y expose sa doctrine de réunification de Taïwan : un texte-source que les chancelleries européennes n’avaient pas lu dans leur langue.
  • Giuliano da Empoli, directeur de l’ouvrage, est l’auteur du Mage du Kremlin (2022) et fondateur du Grand Continent, revue de géopolitique publiée depuis Bruxelles.
  • Le livre couvre quatre fronts simultanés : philosophie politique de l’ennemi, sinologie doctrinaire, guerre informationnelle et souveraineté numérique par l’IA.
  • Sa limite principale : le bloc occidental n’est pas interrogé avec la même profondeur analytique que le bloc chinois. L’asymétrie est assumée mais crée un léger déséquilibre.

La thèse : nommer l’ennemi n’est pas un choix, c’est une contrainte

Le fil directeur du livre n’est pas polémique. Il est philosophique, au sens strict : il s’agit de reprendre Freund, de le confronter à la réalité géopolitique de 2024-2025, et d’en tirer des conséquences pratiques. Freund posait que toute politique repose sur une distinction ami-ennemi. Non par désir de conflit, mais parce que la politique est, par nature, la gestion d’un monde où d’autres acteurs ont des projets incompatibles avec les vôtres. Refuser de désigner l’ennemi ne l’efface pas. Cela le rend seulement plus libre d’agir.

Da Empoli reformule la thèse pour l’époque : l’Occident post-guerre froide a cru pouvoir sortir de la logique ami-ennemi par la globalisation, le droit international et le multilatéralisme. Ce n’était pas une erreur de valeur, mais une erreur de diagnostic. Les adversaires, eux, ne sont jamais sortis de cette logique. Ils l’ont simplement codifiée différemment, en doctrine économique, en doctrine informationnelle, en doctrine juridique. Le résultat est que l’Occident s’est retrouvé dans un combat qu’il n’avait pas choisi, face à des adversaires qui l’avaient, eux, méthodiquement préparé.

Ce cadrage n’est pas neuf. Mais le livre lui donne une chair factuelle qui lui manque souvent dans les essais géopolitiques. Plutôt que de rester au niveau de l’abstraction schmittienne, chaque chapitre plonge dans des corpus primaires : les textes de Wang Huning, les discours stratégiques de Xi Jinping, les manuels de guerre informationnelle russes, les positions chinoises sur la gouvernance de l’IA.

Wang Huning ou comment une doctrine se construit en silence

C’est probablement la contribution la plus importante du livre. Wang Huning est l’un des personnages les plus influents de la politique mondiale dont les Européens n’ont, jusqu’ici, presque jamais entendu parler. Membre permanent du Bureau politique du Parti communiste chinois depuis 2017, il est l’architecte idéologique de trois présidents successifs : Jiang Zemin, Hu Jintao et Xi Jinping. C’est lui qui a forgé les slogans structurants de la politique chinoise contemporaine : “la société harmonieuse”, “le développement scientifique”, “le rêve chinois”. Ce n’est pas un fonctionnaire. C’est un philosophe politique qui a construit, sur trente ans, le cadre dans lequel Xi Jinping pense et gouverne.

Ses textes, traduits et commentés pour la première fois en français dans cet ouvrage, sont saisissants de clarté. Wang Huning ne dissimule pas sa vision : la Chine doit bâtir un ordre mondial alternatif à l’hégémonie libérale américaine, fondé sur la souveraineté culturelle, le primat de l’État sur la société civile, et le refus de l’universalisme occidental comme modèle exportable. Ce qu’il appelle la “civilisation” est une catégorie politique au sens plein : chaque civilisation a le droit et le devoir de s’organiser selon ses propres valeurs, ce qui rend illégitime toute ingérence extérieure au nom de droits universels. C’est une doctrine cohérente, articulée sur des siècles d’histoire chinoise relue à des fins stratégiques.

Rendre ces textes accessibles en français est un acte éditorial et politique. Les analystes européens ont longtemps travaillé sur la Chine depuis l’extérieur, en observant les comportements et en inférant les intentions. Le livre du Grand Continent propose l’inverse : lire les intentions telles qu’elles ont été rédigées, dans leur langue d’origine, par ceux qui les portent.

Le “néo-royalisme” américain et le “maximalisme industriel” chinois

Da Empoli introduit deux catégories analytiques pour décrire les deux grandes puissances. Elles méritent d’être prises au sérieux, même si elles restent des constructions.

Le “néo-royalisme” désigne la doctrine Trump : un exécutif fort, méfiant à l’égard des institutions multilatérales, qui traite la politique étrangère comme une extension de la négociation commerciale. Ce n’est pas exactement de l’isolationnisme, ni du multilatéralisme. C’est quelque chose de plus ancien : une logique de cour, où les relations se nouent entre chefs, sans contrainte institutionnelle durable. L’alliance atlantique devient une question de loyauté personnelle plus que d’engagement institutionnel. L’Europe, construite sur l’idée inverse, se trouve structurellement inadaptée à cette forme de relation.

Le “maximalisme industriel” chinois est plus complexe. Da Empoli et ses coauteurs décrivent une doctrine dans laquelle la compétition économique et technologique n’est pas séparée de la compétition stratégique. Les subventions massives aux semi-conducteurs, aux batteries, aux véhicules électriques et à l’IA ne sont pas des politiques industrielles classiques. Elles sont des instruments d’une doctrine de siècle : la Chine entend dominer les chaînes de valeur technologiques mondiales d’ici 2049, centenaire de la fondation de la République populaire. Chaque décision industrielle est lue dans ce cadre long. C’est précisément ce que le rapport Draghi décrivait comme la faiblesse européenne : l’absence d’une doctrine industrielle et géopolitique cohérente face à des adversaires qui, eux, ont la leur.

Le chapitre sur Jiang Shigong prolonge ce tableau par un moment particulièrement fort. Jiang est juriste, conseiller informel de Xi Jinping, et l’un des architectes doctrinaux de la politique de réunification de Taïwan. Son texte, traduit dans l’ouvrage, expose sans détour le cadre dans lequel Pékin pense la question taïwanaise : non comme une question territoriale à résoudre diplomatiquement, mais comme un impératif historique de reconstruction de la souveraineté civilisationnelle chinoise. Le refus de Taïwan d’accepter la réunification n’est pas perçu comme une position légitime, mais comme une anomalie temporaire produite par un siècle d’humiliation coloniale qu’il faut corriger. La ligne de partage avec la lecture occidentale est ici abyssale.

Guerre informationnelle et souveraineté numérique : la troisième dimension

Le livre ne s’arrête pas à la philosophie politique. Deux sections couvrent les champs que les doctrines adverses ont compris avant les démocraties libérales : la guerre informationnelle et la gouvernance de l’IA.

Sur la guerre informationnelle, les auteurs décrivent un continuum entre la doctrine russe des “mesures actives” (активные мероприятия), théorisée depuis les années 1970, et ses déclinaisons numériques contemporaines. Ce n’est pas uniquement une question de désinformation. C’est une stratégie de déstabilisation cognitive : amplifier les contradictions internes des sociétés cibles, rendre indiscernable le vrai du faux, éroder la confiance dans les institutions démocratiques. L’objectif n’est pas de convaincre, c’est de paralyser. Les études citées dans l’ouvrage montrent que ce travail de sape a des effets mesurables sur la polarisation politique dans les démocraties occidentales, un phénomène que l’effondrement du journalisme local aggrave en supprimant un contre-pouvoir d’information ancré dans les territoires.

Sur l’IA, le livre anticipe un débat qui prendra de l’ampleur dans les années à venir. La Chine a développé une doctrine explicite de gouvernance numérique fondée sur la souveraineté étatique : l’État contrôle les données, les infrastructures et les algorithmes. Cette doctrine est exportée activement vers les pays du Sud global, qui l’adoptent parfois avec enthousiasme, parce qu’elle offre aux gouvernements un modèle de contrôle que le modèle libéral américain ne propose pas. L’Europe, coincée entre les deux, a produit une régulation (le RGPD, l’AI Act) qui protège les droits individuels mais ne constitue pas encore une doctrine de puissance. La question de qui contrôle les modèles d’IA de demain est aussi une question géopolitique, pas seulement une question de marché.

Les angles morts : l’Occident sous-analysé

La critique principale qu’on peut adresser au livre est aussi sa limite structurelle. La dissymétrie analytique est réelle : la doctrine chinoise est décortiquée avec une précision remarquable, grâce à la traduction des textes primaires. La doctrine américaine, à l’inverse, est surtout caractérisée par ses effets observables. Trump est décrit via sa pratique du pouvoir, non via un corpus doctrinal équivalent. C’est en partie inévitable : le néo-royalisme trumpien n’a pas d’idéologue du calibre de Wang Huning. Mais l’asymétrie crée un léger effet de cadrage : le lecteur ressort avec une image plus nette de la doctrine chinoise que de la réponse occidentale possible.

De même, la question européenne est davantage posée que résolue. Le livre diagnostique l’inadaptation de l’Europe à la logique ami-ennemi avec justesse. Mais les pistes de sortie restent esquissées. Que signifie concrètement une “autonomie stratégique européenne” les deux grandes puissances ont des doctrines cohérentes et des moyens industriels et militaires qui les dépassent ? La réponse n’est pas dans ce livre, et ce n’est pas nécessairement une lacune : poser clairement le problème est déjà une contribution.

On peut également noter que la question des régimes non-alignés, le “Sud global” et sa recomposition, n’est traitée qu’en creux. Les pays qui refusent de choisir entre les deux blocs constituent pourtant l’enjeu central de la compétition géopolitique des prochaines décennies. Leur absence relative dans l’analyse est un angle mort réel.

Ce qu’on ne lit pas ailleurs

La force de cet ouvrage tient à une chose simple : il donne accès aux sources primaires. Dans la grande majorité des analyses géopolitiques occidentales, Wang Huning, Jiang Shigong et leurs contemporains sont des ombres évoquées par leurs effets. Ici, ils parlent. Et ce qu’ils disent mérite d’être lu directement, non parce qu’il faut les craindre, mais parce que l’intelligence stratégique commence par comprendre comment l’adversaire construit le monde.

À qui s’adresse ce livre ? Aux lecteurs déjà familiers de géopolitique qui veulent aller au-delà du commentaire d’actualité. Aux responsables politiques et aux acteurs économiques confrontés à des décisions qui engagent le rapport de force entre blocs. Aux chercheurs qui travaillent sur la Chine, la doctrine Trump ou la guerre informationnelle. Et, plus largement, à quiconque veut comprendre pourquoi le monde des années 2020 ressemble si peu à celui des années 1990.

Ce que le livre change dans la compréhension du sujet est moins une révélation qu’un recadrage. Il ne dit pas que la situation est désespérée. Il dit qu’elle est mal lue. Que l’Occident a longtemps regardé la compétition mondiale avec des lunettes inadaptées, comme si le droit international, la négociation et la bonne volonté suffisaient à gérer des acteurs dont les doctrines sont fondamentalement incompatibles avec ces prémisses. Reprendre les textes de Freund, relire Schmitt à la lumière du XXIe siècle, traduire Wang Huning : ce sont des gestes intellectuels qui permettent de voir plus clairement. Non pour désespérer, mais pour agir à partir d’un diagnostic honnête.

La question que le livre laisse ouverte est probablement la bonne : une démocratie peut-elle adopter une doctrine stratégique de longue durée sans sacrifier ce qui la définit, c’est-à-dire sa capacité à changer de cap par le vote ? C’est la tension au coeur de tout projet d’autonomie stratégique occidentale, et aucun idéologue ne l’a encore résolue.


Titre : L’Ennemi qui nous désigne. Apprendre à résister aux prédateurs Direction : Giuliano da Empoli Éditeur : Gallimard, collection Hors série Connaissance / Le Grand Continent Publication : 28 mai 2026 Pages : 384


Sources

  1. L’Ennemi qui nous désigne, Gallimard , Le Grand Continent
  2. BnF , Nouveautés Éditeurs
  3. China.org.cn , biographie officielle de Wang Huning
  4. Le Grand Continent , traduction de Wang Huning (2022)
  5. Wikipedia , Jiang Shigong
  6. Revue Esprit , L’idéologue du régime (Wang Huning)
  7. IRIS France , Wang Huning, architecte du rêve chinois
  8. Revue Éléments — Julien Freund et la soutenance de 1965