La France protège officiellement 33% de ses eaux. Strictement protégé : 1,6%. L’écart entre ces deux chiffres dit tout ce qu’il faut savoir sur l’état réel de la conservation marine mondiale.

En 2026, le gouvernement français s’apprête à relever son objectif de zones marines protégées, dans le sillage des engagements pris à la COP15 biodiversité de Montréal en 2022. L’ambition est réelle. Mais un rapport du Smithsonian Institution et des travaux consolidés par la Fondation pour la recherche sur la biodiversité posent une question que les annonces officielles esquivent : à quoi sert de tracer des périmètres sur une carte si personne ne peut en surveiller l’intérieur ?

L’essentiel

La France s’apprête à étendre ses aires marines protégées pour atteindre les objectifs fixés par l’accord de Kunming-Montréal, qui vise 30% des océans protégés d’ici 2030. Mais avec seulement 1,6% de ses eaux sous protection stricte, la France illustre une tendance mondiale : l’accumulation de «papiers parcs», des zones officiellement protégées mais dépourvues de moyens de surveillance effectifs. Des études scientifiques montrent qu’une petite aire bien gérée produit davantage de résultats écologiques qu’une grande zone sans contrôle. La survie des stocks halieutiques à horizon 2050 dépend moins de la superficie affichée que de l’effectivité de la protection sur les zones à haute valeur écologique. Le vrai levier est politique autant que technique : décider où concentrer les ressources, et l’assumer.

Protéger 30% des océans, un objectif qui sonne creux sans moyens

L’accord de Kunming-Montréal signé en décembre 2022 a fixé un cap : protéger 30% des terres et des mers d’ici 2030. La formule a rapidement acquis un statut d’évidence dans les enceintes diplomatiques. Elle est commode, mémorisable, difficilement contestable. Elle est aussi insuffisante à elle seule.

Car la protection marine n’est pas une variable binaire. Entre une zone officiellement désignée et une zone effectivement gérée, il existe un gouffre que les statistiques nationales ne comblent pas. La plupart des indicateurs officiels agrègent des catégories très hétérogènes : des réserves intégrales où la pêche est interdite, des parcs naturels marins où elle est simplement régulée, des zones de protection où les usages commerciaux restent autorisés sous conditions. Mettre tout cela dans le même compteur revient à additionner des réalités écologiques incomparables.

La France est un cas d’école. Avec ses territoires ultramarins, elle détient la deuxième zone économique exclusive du monde, près de 11 millions de kilomètres carrés. Ce périmètre colossal lui confère une responsabilité particulière et une capacité d’influence réelle dans les négociations internationales. Et le pays a effectivement progressé : selon les données officielles du gouvernement français, la France couvre 33% de ses eaux par des aires marines protégées depuis février 2022, seuil atteint après l’extension de la réserve naturelle des Terres australes françaises. Mais cette performance statistique s’évapore dès qu’on regarde de plus près. La protection stricte, celle qui interdit réellement les activités extractives et dispose de moyens de contrôle, ne couvre que 1,6% des eaux françaises. L’essentiel du reste relève de ce que les biologistes marins appellent les «papiers parcs» : des zones qui existent dans les textes, rarement dans les faits.

Ce que la biologie marine sait que la diplomatie ignore

La distinction entre protection nominale et protection effective n’est pas une querelle technocratique. Elle a des conséquences mesurables sur la biodiversité.

Des recherches publiées dans Science et PNAS sur les réserves marines mondiales montrent systématiquement le même résultat : les zones strictement protégées et bien surveillées abritent des densités de poissons significativement supérieures aux zones partiellement protégées ou non surveillées. Dans certaines réserves intégrales méditerranéennes, la biomasse de poissons est jusqu’à dix fois plus élevée qu’en dehors. La réserve naturelle marine de Cerbère-Banyuls, l’une des plus anciennes de France, illustre cet effet : des décennies de protection stricte ont permis la reconstitution de populations de mérous et de daurades royales qui ont progressivement recolonisé les zones adjacentes.

Ce phénomène de débordement, appelé «effet réserve», est bien documenté. Une zone strictement protégée ne se contente pas de préserver ce qu’elle contient : elle exporte des larves, des juvéniles et des adultes vers les eaux voisines, bénéficiant aux pêcheurs locaux qui opèrent à sa périphérie. C’est le paradoxe apparent de la conservation marine stricte : en interdisant la pêche sur une surface limitée, elle peut augmenter les captures sur une surface plus grande.

Ce mécanisme a une implication directe pour le débat sur les objectifs de 30%. Si l’on choisit de protéger strictement 10% des zones à haute valeur écologique, on obtient probablement plus de résultats biologiques réels que si l’on déclare 30% de zones faiblement régulées. La superficie affichée n’est pas le bon indicateur. L’effectivité, la localisation et les moyens de surveillance le sont.

Les «papiers parcs», un problème mondial que la France partage

Le phénomène n’est pas franco-français. Des travaux du Smithsonian Institution et d’autres institutions scientifiques documentent sa prévalence à l’échelle mondiale. Sur l’ensemble des aires marines protégées déclarées, une fraction minoritaire dispose de plans de gestion actifs, de personnel de surveillance et de budgets opérationnels. Beaucoup existent comme catégories juridiques sans traduction concrète sur l’eau.

Les causes sont structurelles. Créer une aire marine protégée est un acte politique relativement peu coûteux : il suffit d’un décret, d’un périmètre et d’un communiqué. La gérer demande du temps, de l’argent, des agents, des partenariats avec les communautés locales, des protocoles de suivi scientifique. Pour les États qui veulent afficher des progrès à bon compte dans les négociations internationales, la désignation sans gestion est une solution attrayante. Elle permet de cocher la case sans engager les ressources.

En France, la situation varie fortement selon les territoires. La Réunion, Mayotte, la Guyane, la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie française représentent l’essentiel de la ZEE française. Ces territoires sont écologiquement parmi les plus riches du monde, mais ils sont aussi les plus éloignés des ressources de surveillance. Patrouiller l’immensité du Pacifique sud avec les moyens des collectivités ultramarines est un exercice périlleux. La Polynésie française a créé l’une des plus grandes zones de protection marine du monde en 2002, couvrant 5 millions de kilomètres carrés. Les moyens de contrôle effectif restent inversement proportionnels à cette superficie.

La Conférence des Nations Unies sur l’Océan à Nice : enjeux réels

En juin 2025, Nice a accueilli la Conférence des Nations Unies sur l’Océan. La France y a affiché son engagement pour les objectifs de Kunming-Montréal et présenté de nouvelles mesures de protection. L’événement a été l’occasion d’avancées réelles : plusieurs États ont annoncé des créations d’aires protégées, et les discussions sur le Traité sur la haute mer, adopté en 2023, ont progressé — le traité n’ayant pas encore atteint à cette date les 60 ratifications nécessaires à son entrée en vigueur. Celle-ci est intervenue le 17 janvier 2026.

Ce traité mérite qu’on s’y arrête. Pendant des décennies, la haute mer, qui représente 64% de la superficie des océans, était une zone de non-droit où les seules règles applicables étaient celles de la liberté de navigation et de pêche. Le traité de 2023, négocié sous l’égide des Nations Unies après vingt ans de discussions, crée pour la première fois un cadre juridique permettant de créer des aires marines protégées en haute mer, au-delà des ZEE nationales. C’est une avancée institutionnelle significative. Mais le traité ne prévoit pas de mécanismes de financement dédiés ni de structures de surveillance permanentes. Il repose sur la bonne volonté des États parties.

La question du financement est centrale. Le Fonds pour l’environnement mondial et divers mécanismes bilatéraux soutiennent la création d’aires protégées dans les pays en développement, mais les montants restent très inférieurs aux besoins estimés. Des études du Pew Charitable Trusts et de l’IUCN estiment qu’une gestion efficace des objectifs de 30x30 nécessiterait plusieurs dizaines de milliards de dollars annuels au niveau mondial. Les engagements pris à Nice restent très en deçà de ce chiffre.

Ce qui marche vraiment : des modèles à consolider

Il serait inexact de conclure que rien ne fonctionne. Plusieurs expériences permettent d’identifier des conditions de succès réplicables.

Les Açores, archipel portugais de l’Atlantique Nord, ont développé un modèle de cogestion où les pêcheurs locaux participent activement à la surveillance des zones protégées. Résultat : des coûts de surveillance réduits, une acceptabilité sociale forte et des résultats écologiques documentés. En Méditerranée, l’Aire marine protégée des îles Mèdes, en Catalogne, produit depuis trente ans un effet réserve mesuré par des suivis scientifiques annuels : la densité de mérous a été multipliée par un facteur supérieur à dix depuis la création de la réserve stricte en 1990.

La France dispose aussi d’exemples probants. Les réserves naturelles nationales marines, Cerbère-Banyuls, l’archipel de Riou, sont des zones où la protection stricte a produit des résultats documentés. Le Parc naturel marin d’Iroise, créé en 2007, est régulièrement cité comme modèle de gouvernance participative impliquant pêcheurs, scientifiques et collectivités locales. Ces expériences montrent qu’une protection bien conçue n’est pas l’ennemie des activités humaines : elle peut les pérenniser.

La question n’est donc pas de choisir entre ambition et réalisme. C’est de savoir comment concentrer les ressources disponibles sur les zones où l’impact sera maximal, tout en construisant progressivement la capacité de gestion nécessaire pour étendre la protection effective.

La trajectoire à 2050 : le pari halieutique que personne ne chiffre vraiment

La dimension temporelle est ce qui rend le débat sur les «papiers parcs» particulièrement urgent. Les décisions prises aujourd’hui sur la localisation et le niveau de protection des aires marines auront des effets sur plusieurs décennies, et ces effets sont asymétriques.

La FAO estime que 34% des stocks de poissons mondiaux étaient pêchés à des niveaux non durables en 2019, en hausse continue depuis les années 1970. Si cette tendance se poursuit, plusieurs stocks commerciaux majeurs pourraient atteindre des seuils d’effondrement entre 2040 et 2060. Le terme «effondrement» a une définition précise en écologie des pêches : un stock est considéré comme effondré quand sa biomasse tombe en dessous de 10% de son niveau non exploité. Certains stocks, comme la morue de l’Atlantique Nord après l’effondrement de 1992, peinent toujours à se reconstituer trente ans plus tard, même en l’absence presque totale de pêche. Le point de bascule existe, et il n’est pas réversible à l’échelle humaine.

Des modélisations publiées dans Nature montrent qu’une protection stricte couvrant 30% des zones d’importance écologique prioritaire permettrait, sous des hypothèses de gestion effective, de reconstituer les stocks dans les décennies suivantes et d’augmenter les rendements halieutiques globaux sur le long terme. Mais cette projection suppose une surveillance réelle, des interdictions appliquées et des écosystèmes suffisamment intacts pour amorcer la reconstitution. Des «papiers parcs» sur 30% des océans n’apporteraient rien à ce scénario.

La dimension générationnelle de l’enjeu est directe. Les générations qui entreront sur le marché du travail dans les années 2030 hériteront soit d’océans en voie de reconstitution, soit d’océans appauvris dont les effets économiques et nutritionnels pèseront sur plusieurs milliards de personnes, notamment dans les pays côtiers en développement où la protéine marine représente une part irremplaçable de l’alimentation. Ce n’est pas une projection abstraite : c’est la logique des données actuelles prolongée avec ses hypothèses explicites.

La France a une carte à jouer dans ce paysage. Sa ZEE couvrant des zones tropicales, atlantiques et pacifiques parmi les plus riches en biodiversité marine, une protection effective sur ses zones clés aurait un impact écologique disproportionné par rapport à sa superficie. Le budget de l’Agence française pour la biodiversité, et les moyens alloués aux gestionnaires d’aires marines dans les territoires ultramarins, sont le vrai baromètre de l’engagement français. Les annonces de périmètre viennent après.

Consolider avant d’étendre

L’objectif de 30% n’est pas mauvais. Il crée une pression politique utile, il oblige les gouvernements à justifier leur bilan, il structure les négociations internationales. Mais il est incomplet comme boussole opérationnelle.

Le Smithsonian et la communauté scientifique marine convergent vers une recommandation plus précise : viser 10% de protection stricte et effective avant de se féliciter de 30% nominaux. Cet objectif intermédiaire est atteignable avec les ressources existantes si elles sont concentrées sur les zones prioritaires. Il produirait des résultats mesurables à horizon dix ans. Et il créerait des modèles reproductibles pour les étapes suivantes.

Pour la France, cela se traduit concrètement : identifier les zones à haute valeur écologique dans chaque territoire ultramarin, y garantir une protection stricte avec les moyens de surveillance correspondants, et co-construire la gestion avec les communautés locales pour en assurer l’acceptabilité et la durabilité. Le Parc naturel marin de Mayotte, l’une des zones coralliennes les mieux préservées de la planète, est une priorité évidente. Les récifs de Polynésie française, qui abritent une biodiversité endémique irremplaçable, en sont une autre.

La conférence de Nice a ouvert un espace politique. La question maintenant est de savoir si la France choisira de le remplir avec des hectares supplémentaires sur le papier, ou avec les moyens d’une protection qui compte vraiment pour les poissons, les coraux et les pêcheurs qui dépendent d’eux.


Sources

  1. Fondation pour la recherche sur la biodiversité / Vert.eco — Cinq questions pour tout comprendre aux aires marines protégées
  2. FAO — La situation mondiale des pêches et de l’aquaculture 2022 (fao.org, rapport bisannuel)
  3. Smithsonian Institution — travaux du Marine Global Earth Observatory sur l’effectivité des aires marines protégées (ocean.si.edu)
  4. IUCN — Base de données mondiale des aires protégées, WDPA (protectedplanet.net)
  5. Convention sur la diversité biologique — Accord de Kunming-Montréal 2022 (cbd.int)
  6. Nations Unies — Traité sur la haute mer, BBNJ Agreement 2023 (un.org)
  7. Nature — Sala et al., «Protecting the global ocean for biodiversity, food and climate» (2021)
  8. Ministère de la Mer — AMP françaises (33%)
  9. Touteleurope.eu / CNRS — Protection stricte 1,6%
  10. CDB COP-15 — Texte officiel accord Kunming-Montréal
  11. Wikipedia / SHOM — ZEE française 10,2 millions km²
  12. Wikipedia — Traité BBNJ adopté juin 2023, en vigueur janvier 2026
  13. ONU / DESA — UNOC3 à Nice, juin 2025
  14. IFREMER — 34% stocks poissons surexploités (FAO)
  15. Pew Charitable Trusts — Déficit de financement 30x30
  16. Smithsonian STRI — MPA Guide (Science)
  17. Ministère de l’Écologie — Label ZPF 63 sites, objectif 14,8% en 2026