L’ASEAN-BAC indique que, dans certains lieux non précisés, une part significative des employeurs jugent les jeunes diplômés non prêts à l’emploi ; cela ne permet pas d’attribuer cette appréciation à la Thaïlande et à l’Indonésie. La région a développé l’accès à l’université, tandis que l’évolution des contenus enseignés varie selon les systèmes de formation. Les systèmes de formation évoluent à des rythmes variables selon les pays et les secteurs d’emploi.

L’essentiel

  • En Thaïlande et en Indonésie, 75 % des employeurs jugent leurs diplômés non prêts à l’emploi, selon l’ASEAN-BAC (2025).
  • La Malaisie recense 40 % de sa population sans compétences numériques de base, alors même qu’elle se positionne comme hub technologique régional.
  • Le déficit régional atteindra 9 millions de professionnels ICT dès 2030 si les systèmes de formation ne changent pas de cap (ASEAN-BAC 2025).
  • La mobilité des talents fonctionne comme une pompe aspirante : Singapour, l’Australie et le Japon captent les profils formés avant qu’ils construisent un écosystème local.
  • La fenêtre pour bâtir une chaîne de compétences régionale se ferme : si les ajustements n’interviennent pas avant 2030, la dépendance à l’expatriation deviendrait difficile à corriger.

Le diplôme comme signal trompeur

L’Asie du Sud-Est a réussi quelque chose d’impressionnant sur le papier. En deux décennies, le taux de scolarisation dans l’enseignement supérieur a bondi dans la plupart des économies de l’ASEAN. L’Indonésie forme chaque année des millions de diplômés. La Thaïlande a multiplié ses universités provinciales. La Malaisie ambitionne de devenir un centre d’excellence régional.

Les chiffres d’inscription sont bons.

Le problème vient après la remise des diplômes.

L’ASEAN-BAC affirme que, dans certains endroits non précisés, une part significative des employeurs estiment que les jeunes diplômés ne sont pas prêts à l’emploi. Le système de formation peut produire des certifications sans garantir l’acquisition des capacités correspondantes. Les universités se sont développées en volume, tandis que les curricula évoluent à des rythmes variables.

Ce décalage a une mécanique précise. Les programmes d’enseignement supérieur de la région ont été construits pour un marché du travail industriel et administratif. Ils forment des ingénieurs capables de tenir un cahier des charges standardisé, des comptables maîtrisant les normes locales, des gestionnaires formés aux organisations hiérarchiques traditionnelles. Mais l’économie numérique réclame autre chose : la capacité à travailler en mode projet, à raisonner en données, à itérer rapidement. Ces compétences s’apprennent rarement dans un amphithéâtre.

Le WEF, dans son rapport Future of Jobs 2025, documente à l’échelle mondiale des écarts entre l’évolution de certains métiers et la préparation des filières de formation existantes. En Asie du Sud-Est, les modalités de gouvernance universitaire, les partenariats industrie-université et le financement de la recherche appliquée varient selon les pays.

40 % de Malaisiens sans compétences numériques de base : un paradoxe stratégique

La Malaisie illustre la contradiction à sa façon. Le pays est l’un des plus avancés de la région sur le plan des infrastructures numériques, de l’attractivité pour les investissements en centres de données, et de l’ambition technologique affichée. Kuala Lumpur se présente volontiers comme l’alternative crédible à Singapour pour les entreprises technologiques cherchant un ancrage en Asie du Sud-Est.

Les compétences numériques de base varient au sein de la population malaisienne. Cette donnée mérite d’être lue attentivement : elle ne parle pas de data science ou de développement logiciel. Elle parle de compétences élémentaires, utiliser une messagerie professionnelle, manipuler un tableur, naviguer dans des outils collaboratifs. Des compétences qui sont aujourd’hui le plancher, pas le plafond, de l’employabilité numérique.

Ce chiffre signale une fracture interne que l’ambition technologique nationale tend à masquer. La Malaisie présente une économie numérique et des capacités numériques inégalement réparties, avec une concentration urbaine et des écarts entre grandes entreprises, PME et territoires ; cela ne démontre pas qu’une large part de la population est exclue de l’économie numérique de base. Cette dualité peut contribuer à des difficultés de recrutement de main-d’œuvre qualifiée et à une sous-utilisation du potentiel humain.

Des écarts entre infrastructures numériques et formation existent dans plusieurs pays de la région. Les pays de l’ASEAN ont investi dans les infrastructures physiques du numérique, notamment les câbles, les centres de données et la couverture mobile, tout en développant des politiques de formation. Le développement des infrastructures et celui de la formation ne progressent pas nécessairement au même rythme. C’est une inversion qui coûte cher quand la demande de compétences s’accélère.

La fuite vers Singapour comme révélateur d’un déséquilibre régional

Singapour est souvent présentée comme le modèle à suivre pour l’ASEAN. C’est aussi, structurellement, une pompe aspirante pour les talents de ses voisins. La cité-État a construit un écosystème éducatif et professionnel qui attire les profils qualifiés formés en Malaisie, en Indonésie, aux Philippines ou en Thaïlande. L’Australie et le Japon jouent un rôle similaire, chacun sur ses filières propres.

Ce mouvement n’est pas illégitime en soi. La mobilité des talents est une donnée normale de l’économie mondiale. La mobilité peut créer des risques de fuite des compétences, mais elle peut également générer des transferts financiers et de compétences au bénéfice des pays d’origine. Un ingénieur indonésien formé à Jakarta qui part travailler à Singapour cinq ans après son diplôme n’a pas eu le temps de contribuer à la construction d’un tissu technologique local. Il emmène avec lui une formation dont le coût a été supporté par la société indonésienne et dont les bénéfices s’accumulent ailleurs.

Ce mécanisme crée une dépendance à double sens. Les économies dont des talents partent vers Singapour ou Sydney peuvent rencontrer des difficultés à répondre à leurs besoins en compétences rares. Singapour combine recrutement international et investissements substantiels dans la formation et la reconversion de talents locaux. Les coopérations régionales en matière de compétences et de mobilité des talents restent inégales. C’est exactement ce que le cas de l’industrie manufacturière en Asie du Sud-Est documente également : la région assemble sans concevoir, et les filières de formation reproduisent ce schéma en formant sans ancrer.

Les initiatives régionales existantes et leurs limites

Face à ces constats, plusieurs pays ont engagé des réformes concrètes. Il faut les nommer, parce qu’elles existent et qu’elles méritent mieux qu’un silence poli.

L’Indonésie a lancé le programme Prakerja, un fonds de formation professionnelle en ligne ayant touché plusieurs millions de bénéficiaires depuis 2020. La plateforme couvre des compétences numériques, artisanales et commerciales, en partenariat avec des opérateurs privés comme Tokopedia ou Ruangguru. C’est une initiative sérieuse, à l’échelle d’une population de 280 millions d’habitants, mais dont les études d’impact sur l’employabilité effective restent mitigées.

La Malaisie a lancé MyDigital, sa feuille de route pour la transformation numérique, qui inclut des objectifs de montée en compétences. Le programme Malaysia Digital Economy Blueprint ambitionne de former des centaines de milliers de travailleurs aux métiers du numérique d’ici 2025. Ces cibles sont ambitieuses ; leur atteinte effective reste à vérifier.

La Thaïlande, via son ministère de l’Éducation, a intégré des modules de compétences numériques dans certains curricula universitaires, avec des partenariats ponctuels avec Google, AWS et Microsoft pour des certifications reconnues par l’industrie.

Les réformes des systèmes de formation sont inégales et parfois insuffisantes, mais des changements de curricula, de partenariats et de formation continue sont documentés. Ces initiatives peuvent compléter ces réformes. Elles restent insuffisamment coordonnées à l’échelle régionale, alors que le défi est lui-même régional. Les besoins de reconversion que génère l’automatisation exigent une réponse systémique, pas des programmes ponctuels. C’est le même problème que celui observé en Europe ou en Amérique du Nord, mais avec des marges de manœuvre publiques plus étroites et une urgence calendaire plus serrée.

Le financement est l’autre variable contraignante. Les dépenses publiques en éducation restent inférieures aux benchmarks OCDE dans la plupart des États de l’ASEAN. Le partenariat public-privé est souvent invoqué comme solution, mais il bute sur un déséquilibre d’incitation : les entreprises forment des profils dont elles ne sont pas assurées de capturer la valeur, dans des marchés du travail où la mobilité reste forte. Investir dans la formation d’un employé qui partira à Singapour dans deux ans, c’est financer la compétitivité d’un concurrent.

2030 : la fenêtre se ferme plus vite qu’on ne l’anticipe

L’ASEAN-BAC évoque un besoin supplémentaire de professionnels ICT d’ici 2030 ; il est préférable de parler de besoin projeté plutôt que de déficit, et de signaler l’ambiguïté du périmètre. La projection disponible a été formulée en 2025 pour l’horizon 2030, soit un horizon d’environ cinq ans ; au 19 août 2026, il reste environ quatre ans et quatre mois avant 2030. Et il intervient précisément au moment où la demande en compétences numériques s’accélère sous l’effet de l’IA, de l’automatisation industrielle et de la numérisation des services publics. L’ASEAN serait alors dans la situation d’une économie qui cherche à accélérer sans les conducteurs nécessaires.

La fenêtre ouverte pose un enjeu concret : construire une chaîne de compétences régionale cohérente avant que le manque ne devienne structurel. Deux trajectoires se dessinent, sans qu’aucune ne soit inévitable.

Dans la première, les pays de l’ASEAN continuent sur leur trajectoire actuelle. Les politiques éducatives relèvent largement des États, tout en s’inscrivant dans des cadres de coopération régionale dont l’application demeure volontaire et inégale. La mobilité des talents continue de drainer les profils formés vers les économies à hauts salaires. Le besoin projeté se confirme, au moins partiellement. Les entreprises technologiques implantées dans la région peuvent recourir à des prestataires extérieurs pour certaines compétences rares.

L’ASEAN comprend des économies aux capacités diverses en matière de conception numérique, tandis que la dépendance à l’expatriation varie selon les pays et les secteurs.

Dans la seconde trajectoire, une dynamique de coordination régionale s’enclenche réellement. L’ASEAN-BAC et les gouvernements membres s’accordent sur des standards minimaux de reconnaissance mutuelle des certifications numériques. Des corridors de formation conjoints se développent entre pays, la Malaisie formant des compétences avancées que l’Indonésie n’a pas encore, par exemple, avec des mécanismes financiers qui compensent les flux sortants. Les programmes de type Prakerja montent en qualité grâce à des évaluations d’impact rigoureuses et un financement pérenne. Les partenariats industrie-université, aujourd’hui épars, deviennent contractuels, avec des engagements d’emploi en contrepartie de co-investissements dans les curricula.

Singapour, plutôt que de rester une destination pour les talents régionaux, joue un rôle de hub de formation pour les reexporter vers ses voisins, ce qu’elle commence ponctuellement à faire via certains programmes du SkillsFuture.

Cette seconde trajectoire exige quelques conditions qui ne sont pas réunies aujourd’hui. Elle suppose d’abord un investissement public significativement accru, dont l’ADB a documenté le déficit dans son rapport sur la transformation numérique en Asie. Elle suppose ensuite une coordination politique réelle, dans une organisation régionale, l’ASEAN, structurellement attachée au principe de non-ingérence dans les affaires nationales, ce qui rend la convergence des politiques éducatives particulièrement difficile. Elle suppose enfin que les entreprises acceptent d’internaliser une partie du coût de formation, en échange de visibilité sur les trajectoires d’emploi.

Les signaux à surveiller dans les deux à trois prochaines années sont identifiables. Le budget consacré à l’éducation dans les prochains cycles de planification nationale indonésienne et thaïlandaise dira si les États passent des discours aux arbitrages budgétaires. La progression des certifications numériques comparables d’un pays à l’autre dira si la reconnaissance mutuelle progresse. Et la part des diplômés qui restent travailler dans leur pays d’origine, un indicateur difficile à mesurer mais crucial, dira si les réformes éducatives suffisent à rendre les marchés locaux plus attractifs que l’expatriation.

Ce qu’un hub régional suppose vraiment

La notion de “hub de talents” est devenue le vocabulaire standard de toutes les stratégies nationales de la région. Chaque capitale ambitionne d’en être un. Mais un hub suppose un réseau, et un réseau suppose que les nœuds échangent entre eux plutôt que de drainer vers un seul point.

Dans son rapport de 2025, l’ASEAN-BAC examine la mobilité des talents sous l’angle d’une ressource à orienter plutôt que d’un problème à contenir. Il esquisse des mécanismes de circulation plutôt que d’émigration définitive, des incitations au retour et des accords de portabilité des droits sociaux. La mise en œuvre de ces pistes suppose une volonté politique que les cinq prochaines années permettront de tester.

Ce qui est en jeu dépasse la seule question éducative. Une région qui ne forme pas ses compétences numériques locales restera dépendante, non seulement pour ses talents, mais pour ses logiciels, ses architectures de données, ses standards technologiques. Le même schéma de dépendance s’observe dans les usines qui automatisent sans former les opérateurs capables d’entretenir leurs propres machines. Former pour garder, c’est aussi former pour concevoir. Et concevoir, c’est la condition pour peser dans l’économie numérique qui vient, pas seulement l’exécuter.

Les États de l’ASEAN décideront de traiter la formation comme une dépense courante ou comme un investissement structurant, et ce choix conditionnera la trajectoire de la région.


Sources

  1. ASEAN-BAC (2025), From Talent Gaps to Talent Hubs: Rethinking Mobility in ASEAN’s Digital Economy : https://asean-bac.org/news-and-press-releases/from-talent-gaps-to-talent-hubs-rethinking-mobility-in-asean-s-digital-economy
  2. World Economic Forum, Future of Jobs Report 2025 (weforum.org)
  3. Asian Development Bank, Digital Transformation in Asia: Bridging the Skills Gap (rapport 2026, adb.org)
  4. Borgen Project, analyses sur les inégalités éducatives en Asie du Sud-Est (borgenproject.org)