Une part des visites de pages est très brève selon des données de durée de visite, non selon des mesures d’eyetracking. L’attention varie fortement selon les plateformes : les formats courts dominent sur TikTok, tandis que YouTube accueille aussi des durées intermédiaires et longues. Les formats intermédiaires rencontrent des obstacles dans la distribution algorithmique et la fidélisation.
L’essentiel
- Des données d’enquête sur l’usage vidéo montrent des préférences de durée contrastées selon les plateformes. Les formats intermédiaires rencontrent des obstacles dans la distribution algorithmique et la fidélisation.
- Des données de navigation, et non des mesures d’eyetracking, documentent des abandons très précoces de pages web ; des études mesurent une attention moyenne courte (Gloria Mark, SciLine).
- En 2023, 16,2 % des personnes de 15 ans et plus lisaient pour intérêt personnel un jour moyen selon l’American Time Use Survey, soit une baisse par rapport à 2003. Les lecteurs consacraient environ 97 minutes à la lecture d’intérêt personnel le jour où ils lisaient.
- Les systèmes de recommandation peuvent utiliser des signaux d’engagement et de satisfaction, mais aucune règle générale de préférence pour les durées extrêmes n’est établie.
- À horizon 2030, il reste à déterminer quels modèles économiques permettent à une création diverse de survivre en dehors des extrêmes que l’algorithme reconnaît.
L’algorithme ne récompense pas le milieu
Les études sur l’attention en ligne documentent une durée moyenne courte d’engagement. Mais ce chiffre masque quelque chose de plus précis. Il ne décrit pas une population homogène de gens distraits. Il décrit le résultat d’un tri.
L’accélération du filtrage par les premiers instants du contenu s’observe de manière nette. L’accélération est nette. Un contenu qui ne capte pas dans les premières secondes est enterré par l’algorithme de recommandation avant que l’utilisateur ait pu décider par lui-même. Le signal d’abandon précoce est traité comme un signal négatif : moins de distribution, moins de visibilité, cercle descendant. Ce mécanisme ne punit pas la médiocrité.
Les systèmes de recommandation accordent un poids significatif aux premiers moments du contenu.
Ceux qui passent le filtre entrent dans un autre régime. En 2023, 16,2 % des personnes de 15 ans et plus lisaient pour intérêt personnel un jour moyen selon l’American Time Use Survey. Les lecteurs consacraient environ 97 minutes à la lecture d’intérêt personnel le jour où ils lisaient. Les abonnés aux podcasts longs restent jusqu’au bout. Les lecteurs de newsletters de niche ont des taux d’ouverture que la presse grand public n’a plus vus depuis trente ans.
L’immersion longue existe, et elle résiste.
L’immersion longue peut se concentrer sur certaines niches ou formats éditoriaux.
La barbell et ses effets sur les créateurs
Bruno Patino, directeur éditorial d’Arte, a documenté l’économie de l’attention comme infrastructure de pouvoir. Dans ses travaux, il soulève que certains algorithmes de recommandation accordent un poids significatif aux premiers moments du contenu et à la fidélisation prolongée. Les systèmes de recommandation peuvent utiliser des signaux de choix, de rétention et de satisfaction, mais la documentation de YouTube ne décrit pas de pénalisation inhérente des formats intermédiaires.
La barbell, la forme du culturiste, large aux extrémités, vide au centre, décrit une structure de marché. Un article de durée intermédiaire peut rencontrer des défis variables selon la plateforme et son audience. Il peut rencontrer des obstacles potentiels pour développer une fidélisation d’abonnement. Il occupe une position intermédiaire où les systèmes de recommandation peuvent utiliser des signaux variables selon le format et le contexte.
Ce phénomène touche des secteurs différents avec une cohérence frappante. Les podcasts de longueur intermédiaire rencontrent une concurrence accrue des formats très courts et des contenus long-form. Les articles de longueur standard peuvent rencontrer des taux de lecture complète variables selon le contexte. Les newsletters généralistes de fond subissent une pression concurrentielle de bulletins ultra-courts et de publications thématiques très spécialisées. Podtrac et Spotify publient des métriques d’audience, mais la répartition par durée de contenu n’est pas entièrement documentée par les sources disponibles.
Certains modèles économiques s’organisent autour de formats courts à haut volume et de formats longs d’abonnement. Les formats intermédiaires peuvent rencontrer des défis de financement dans cette architecture. Un journaliste indépendant qui produit des articles de fond sans marque éditoriale forte se retrouve à la fois trop lent pour la viralité et pas assez fidélisant pour le modèle d’abonnement. Les structures de distribution influencent la visibilité, mais des caractéristiques de qualité telles que la lisibilité peuvent aussi affecter l’engagement.
L’attention est-elle éducable : contre-lecture
La thèse de la barbell mérite d’être confrontée à une lecture concurrente. Daniel Susskind, économiste à Oxford qui travaille sur l’avenir du travail et des capacités humaines, soulève dans un registre différent une question applicable ici : les contraintes que nous attribuons aux structures sont parfois des contraintes que nous nous imposons. La demande de formats courts peut être liée à des choix de conception des plateformes, et d’autres choix pourraient modifier cet équilibre.
Cette lecture est honnête, et les données lui donnent partiellement raison. Certains indicateurs de Spotify attestent d’un intérêt pour des contenus et sessions plus longs. Elle peut persister selon les conditions d’environnement et de conception. L’argument de l’éducabilité de l’attention, qu’on peut rétablir des conditions dans lesquelles le milieu redevient viable, est défendable.
Des données de comportement de navigation soulevènt une tension importante. Les abandons précoces peuvent mesurer un comportement plutôt qu’une préférence déclarée. Ils mesurent un comportement dans un environnement de forte concurrence. Dans cet environnement, même un lecteur qui préférerait du fond ne s’arrête pas si le signal d’accroche est insuffisant. L’attention peut s’adapter à des contextes différents selon les conditions environnementales et de conception.
La distinction entre les deux contextes est précisément ce que la régulation devrait traiter.
Il reste une vraie tension entre les deux lectures : si la demande d’immersion longue persiste malgré l’environnement algorithmique, c’est que la barbell n’est pas une fatalité anthropologique. Elle peut être une conséquence de marché, au sens où les incitations actuelles peuvent la produire et la renforcer. Ce diagnostic-là est partageable par les deux lectures, et c’est sur ce terrain que la question prospective se joue.
Les modèles économiques qui tentent de résister
Quelques formats et quelques acteurs ont trouvé des positions stables en dehors de la logique algorithmique dominante. Ils méritent d’être examinés non comme des exceptions qui confirment la règle, mais comme des expérimentations dont les mécanismes sont instructifs.
Les newsletters permettent une relation directe avec les abonnés existants, sans prouver à elles seules une relation de confiance ni une indépendance totale vis-à-vis des plateformes. Le créateur est distribué par l’email, pas par un flux. L’email a ses propres contraintes, la concurrence dans la boîte de réception est réelle, mais il ne fait pas peser un filtre de sept secondes sur la survie d’un contenu. La viabilité d’un journaliste indépendant dépend notamment des revenus, taux de conversion, prix, coûts et clics ; un taux d’ouverture déclaré ne suffit pas à la déterminer. C’est aussi un modèle qui demande du temps pour construire la liste, du temps que la plateforme algorithmique ne laisse pas.
Les coopératives éditoriales, plusieurs journaux régionaux européens ont adopté ce modèle ces dernières années, mutualisent les coûts de production et font financer directement par les lecteurs une partie des revenus. En France, des titres comme Le Média ou Blast (modèle contributif) montrent que la fidélité militante peut substituer partiellement la viralité algorithmique. La limite est que ces modèles s’appuient sur une communauté préexistante ou sur une identité éditoriale très marquée. Ils ne fonctionnent pas pour le journalisme de service ou le contenu de niche sans communauté constituée.
Le mécénat et les fonds de dotation journalistiques, modèle américain avec des organisations comme ProPublica ou The Marshall Project, permettent de financer des enquêtes longues sans dépendre des revenus publicitaires algorithmiques. Mais ils restent marginaux en volume et supposent des fundraising capacités que la plupart des créateurs indépendants n’ont pas. Ces modèles montrent que des alternatives existent, sans démontrer qu’elles peuvent s’étendre au point de remplir le vide laissé par l’effondrement du milieu éditorial.
Les décisions que l’horizon 2030 impose
La question qui se pose n’est pas de savoir si les formats intermédiaires survivront dans leur forme actuelle. La viabilité des formats intermédiaires suppose des modifications dans les modèles économiques et les systèmes de distribution. La question est de savoir quelle forme de création diverse et rémunérée peut exister à l’horizon de la décennie.
Deux trajectoires se dessinent, et les signaux à surveiller dans les prochaines années permettront de les différencier.
Dans la première, la polarisation se stabilise autour de deux marchés viables. Des plateformes et des modèles économiques émergent pour financer directement l’immersion longue, abonnements, mécénat, coopératives, pendant que le format court continue de fonctionner dans son économie de volume. La barbell pourrait produire deux marchés distincts plutôt qu’un seul marché unifié. La presse régionale, le podcast de niche et la newsletter de fond trouveraient une économie viable dans des relations directes avec leurs publics, sans occuper la majorité de l’attention. Ce scénario suppose que les formats longs continuent de recruter des premiers lecteurs malgré la difficulté de distribution, et que les modèles d’abonnement se rendre accessible suffisamment pour ne pas rester réservés aux publics aisés.
La question de l’accès aux contenus pour les publics qui ne peuvent pas se payer d’abonnements premium reste entière dans ce scénario.
Dans la seconde, une optimisation algorithmique vers l’ultra-court pourrait s’accélérer sans régulation ni modèles alternatifs. La création éditoriale pourrait se concentrer dans des formats extrêmes. Ce scénario représente une extrapolation des tendances de concentration observées sur certaines plateformes. Il pose un problème qui dépasse l’économie créative : une raréfaction des formats capables de développer des arguments complexes sur le marché de masse pourrait affecter la qualité du débat public.
Les déficits de formation aux compétences longues que les plateformes algorithmiques produisent aggravent cette dynamique.
Deux types de signaux permettront de voir laquelle des deux trajectoires prend le dessus. Le premier : l’évolution du seuil d’abandon dans les données Tobii lors des prochaines mesures. Si les abandons précoces de contenu continuent d’augmenter, la sélection par filtrage ultra-court s’intensifierait. Si elle se stabilise, l’hypothèse d’équilibre devient plus plausible. Le second : la part des revenus des créateurs indépendants provenant de sources hors algorithmes de recommandation.
Si les revenus des créateurs issus de sources hors algorithmes augmentent via l’abonnement direct, le mécénat ou les coopératives, cela indiquerait une montée des modèles économiques alternatifs. Si cette part stagne, la dépendance algorithmique persisterait.
Le périmètre d’action de la régulation
La régulation de l’économie de l’attention est le chantier qui monte. L’Union européenne a ouvert la voie avec le Digital Services Act, qui impose des obligations de transparence aux très grandes plateformes sur leurs systèmes de recommandation. Mais la transparence ne change pas les incitations. Savoir comment l’algorithme fonctionne ne suffit pas à le faire fonctionner autrement.
Deux pistes plus directes méritent d’être examinées. La première est une obligation de transparence algorithmique renforcée, qui permettrait aux régulateurs de mesurer l’effet de la recommandation sur la polarisation de l’attention, pas seulement de connaître les mécanismes en théorie, mais de mesurer les effets réels sur les populations d’utilisateurs. Cette mesure existe partiellement dans le cadre du DSA ; elle devrait être étendue et standardisée pour permettre des comparaisons entre plateformes et dans le temps.
La seconde est plus controversée : un fonds de soutien à la création éditoriale intermédiaire, financé par une taxe sur les revenus publicitaires des plateformes, ciblant explicitement les formats entre trois et vingt minutes documentés comme en déclin. Le précédent existe dans l’audiovisuel avec les obligations de financement de la production indépendante imposées aux chaînes. La question est de savoir si ce modèle est transposable au numérique sans créer des effets de rente pour des formats protégés artificiellement. La réponse dépend du design du mécanisme : un fonds ciblé sur la diversité éditoriale et la pluralité des voix, pas sur la protection de formats particuliers, serait défendable.
Ce qui est moins défendable est l’inaction. Une polarisation prolongée de l’attention risque de réduire l’offre de journalisme de service et de contenus développant des arguments complexes. Ce coût ne sera pas visible sur un trimestre. Il le sera sur une décennie.
Sources
- SQ Magazine & Clutch 2026, Social Media Attention Span Statistics
- Bruno Patino, Travaux sur attention et algorithme
- Gloria Mark, SciLine, Attention moyenne : 47 secondes (août 2026)
- Tobii, Eyetracking (février 2026) : données d’abandon précoce de contenu
- American Time Use Survey, Bureau of Labor Statistics, Lecture de plaisir USA 2003-2023
- Podtrac / Spotify, Données d’écoute podcast 2025-2026
- Digital Services Act, Commission européenne



