Moins d’un jeune sans diplôme sur deux est en emploi, dix ans après sa sortie du système éducatif. La France occupe le 22e rang européen sur cet indicateur. Pendant ce temps, 16,5 milliards d’euros de soutien public à l’apprentissage vont chaque année en priorité aux jeunes qui préparent un diplôme du supérieur. L’arbitrage pour 2027 est là : continuer à payer massivement à l’entrée en formation, ou conditionner le financement public à l’emploi réellement obtenu, en commençant par ceux qui en ont le plus besoin.
Un décrochage relatif installé depuis un quart de siècle
La France diplôme beaucoup. Avec 51,7 % de diplômés du supérieur parmi les 25-29 ans, elle pointe au 7e rang européen [6]. Mais son taux d’emploi tous diplômes confondus la place au 15e rang de l’Union, contre le 11e en 2002 [6]. La massification scolaire a redistribué les difficultés sans les réduire.
La ligne de fracture est restée la même depuis vingt-cinq ans. En 2023, le taux de chômage atteint 42 % parmi les peu ou pas diplômés dans les quatre premières années après la sortie du système éducatif [3]. Chez les titulaires d’un bac+5, il tombe à 7 % [3]. L’écart se réduit avec le temps, sans jamais disparaître. Plus de dix ans après la fin des études, les peu ou pas diplômés affichent encore un taux de chômage de 10 %, contre 4 % pour les plus diplômés [3].
En 2024, l’INSEE estimait à 1,5 million le nombre de jeunes de 15 à 29 ans sans emploi, ni études, ni formation [5]. Au deuxième trimestre 2026, ils représentent 13,3 % de cette tranche d’âge, en hausse de 0,3 point en un an [13]. La France dépasse désormais la moyenne européenne, une inversion par rapport à la situation d’avant la crise sanitaire.
La situation conjoncturelle aggrave une tendance structurelle. Le taux de chômage général atteint 8,1 % au premier trimestre 2026, son plus haut depuis cinq ans [12]. Chez les 18-25 ans, il grimpe à 17,9 %, plus du double de la moyenne nationale [12].
L’apprentissage : une manne captée par ceux qui en avaient le moins besoin
La réforme de 2018 a fait passer le nombre d’apprentis de moins de 440 000 à plus d’un million fin 2023 [8]. Le succès est réel, mais il profite surtout à ceux qui n’en avaient pas besoin.
La hausse des entrées vient principalement des apprentis préparant un diplôme du supérieur. Ils représentent aujourd’hui 62 % des entrées, deux fois plus qu’il y a dix ans, cinq fois plus qu’en 2003 [8]. L’efficacité du dispositif sur l’insertion en emploi est moindre, et décroissante, à mesure que le niveau de diplôme préparé est élevé.
Le coût public de cette bascule est massif. Le soutien public à l’apprentissage atteint 16,5 milliards d’euros : 7,5 milliards portés par le budget de l’État, 8,7 milliards par France compétences [11]. C’est davantage que le budget de la justice. La dépense nationale totale dépasse 24,9 milliards d’euros en 2023, soit environ 26 000 euros par apprenti, deux fois ce que l’État consacre à chaque étudiant du supérieur [8]. Ces chiffres sont cités dans le paragraphe suivant à des fins de comparaison et proviennent de la même source [8].
La Cour des comptes note que cette évolution « ne correspond pas aux objectifs historiquement associés à la politique de l’apprentissage, qui jusqu’à présent visait à améliorer l’insertion professionnelle des jeunes présentant les plus bas niveaux de qualification » [11].
L’aide exceptionnelle créée en 2020 dans le cadre du plan de relance, reconduite sans lien avec la crise sanitaire qui l’avait justifiée, a couvert 100 % du coût du travail pour la plupart des apprentis, y compris ceux du supérieur [8]. Près de la moitié des entreprises auraient de toute façon recruté des alternants, avec ou sans prime [8]. L’argent public a donc financé des décisions privées qui se seraient prises sans lui, au détriment des jeunes qui n’avaient pas d’alternative.
Les emplois d’entrée effacés par l’automatisation
Une rupture technologique est en train de réécrire les règles d’entrée sur le marché du travail. Elle touche en priorité les postes juniors, y compris ceux que la politique d’apprentissage prétend favoriser.
Les emplois juniors sont les premiers touchés. Des chercheurs de Stanford ont mis en évidence une baisse de l’emploi chez les 22-25 ans occupant des postes fortement exposés à l’automatisation [16]. Depuis 2022, le taux d’emploi de ces jeunes travailleurs a reculé de plus de 10 % dans des secteurs comme le développement logiciel ou le service client [16].
Axelle Arquié décrit une forme de taylorisme cognitif : à l’image de l’ouvrier à la chaîne, les travailleurs du savoir risquent de ne plus produire de bout en bout, mais de valider et corriger des productions générées par l’IA [15]. Les postes qui permettaient d’acquérir les compétences et les réseaux nécessaires à une carrière sont précisément ceux que l’automatisation efface en premier.
Le taux de chômage des 15-24 ans atteignait 21,5 % fin 2025, en hausse de 4,6 points en trois ans [12]. Cette remontée coïncide avec l’accélération du déploiement des agents IA dans les entreprises.
La conséquence est double. Les jeunes non-diplômés restent bloqués sur un marché du travail segmenté, où les contrats courts mènent plus souvent au chômage qu’à un emploi stable [14]. Les jeunes diplômés, eux, voient leurs premières années de carrière menacées par la substitution technologique. Le diplôme protège de moins en moins : en 2024, 15 % des 15-34 ans en emploi ayant terminé leurs études estiment que leurs compétences dépassent ce que leur travail exige [4].
Transférer la décision de financement vers un contrat à résultats
Le système actuel subventionne massivement l’entrée en formation sans conditionner le financement public à l’emploi effectivement créé ni à sa qualité. L’État paie la place de formation sans savoir si l’emploi au bout du parcours existe, s’il est durable, et pour quel profil de jeune.
L’arbitrage pour 2027 est architectural. Il s’agit de transférer la décision de financement de la formation en alternance des branches professionnelles vers un contrat à résultats entre l’État, les régions et les entreprises. Ce contrat s’appuierait sur des indicateurs d’insertion à dix-huit mois : niveau de rémunération, durée du contrat, adéquation avec le niveau de formation.
Les aides à l’embauche ne seraient plus versées à l’entrée du contrat. Elles seraient conditionnées à la sortie, sur preuves d’insertion. Pour les formations au-delà du bac, le financement public baisserait structurellement. Pour les niveaux infra-bac, il augmenterait, avec une prime additionnelle pour les entreprises implantées dans les territoires à forte concentration de jeunes sans emploi ni formation.
Ce changement déplace la décision : aujourd’hui, les branches définissent les niveaux de prise en charge sans rendre compte des résultats d’insertion. Demain, l’État et les régions conditionnent leur financement à une preuve de résultat. Qui décide, qui paie et sur quelle base change de main.
Dani Rodrik a formalisé cette logique : une politique industrielle moderne crée de « bons emplois » en améliorant la productivité et les revenus du travail dans les services [17]. Elle définit le bon emploi comme celui qui investit dans les compétences des travailleurs, leur donne autonomie et responsabilité, et s’étend au-delà des filières manufacturières. Elle repose sur une interaction collaborative entre agences publiques et entreprises, avec un portefeuille de services personnalisés, plutôt que sur des subventions uniformes versées à l’entrée [17].
Bertrand Martinot défend une formation professionnelle plus modulaire et accessible tout au long de la vie active [18]. Cela implique de rompre avec le modèle du financement massif à l’entrée en formation initiale, au profit d’un accompagnement continu indexé sur les trajectoires réelles.
Ce que ferme ce choix est clair : les branches professionnelles perdent la main sur les niveaux de prise en charge, et les établissements du supérieur qui ont massivement développé l’apprentissage depuis 2018 verraient leurs flux de financement réduits. Ce que ce choix rend possible : concentrer l’argent public sur les jeunes qui en ont besoin, dans les territoires où ils sont, avec une preuve de résultat avant de payer.
Sources
[1] OFCE, Bruno Coquet, « Pourquoi le chômage des jeunes résiste-t-il à des moyens nouveaux ? », OFCE le blog, 24 avril 2024, https ://www.ofce.fr/blog2024/fr/2024/20240424/ (consulté le 09/09/2026).
[2] INSEE, « Insertion professionnelle : France, portrait social », France, portrait social, édition 2025, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/8612524?sommaire=8612596 (consulté le 09/09/2026).
[3] INSEE, « Chômage en phase d’insertion professionnelle », Formations et emploi, édition 2025, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/8305516?sommaire=8306008 (consulté le 09/09/2026).
[4] INSEE, « En 2024, 15 % des jeunes en emploi s’estiment déclassés dans leur emploi au regard de leurs compétences », INSEE Focus n° 361, septembre 2025, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/8642606 (consulté le 09/09/2026).
[5] INSEE, « Une photographie du marché du travail en 2024 », INSEE Première n° 2044, mars 2025, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/8391807 (consulté le 09/09/2026).
[6] INSEE, Bilan Formation-Emploi 2025, novembre 2025, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/8666376?sommaire=8666378 (consulté le 09/09/2026).
[7] Céreq, enquêtes Génération, chiffres clés par diplôme, mars 2025, https ://www.cereq.fr/datavisualisation/insertion-professionnelle-des-jeunes/les-chiffres-cles-par-diplome (consulté le 09/09/2026).
[8] OFCE, Bruno Coquet, « Apprentissage : un bilan des années folles », OFCE Policy brief n° 117, juin 2023, https ://www.ofce.sciences-po.fr/blog/apprentissage-un-bilan-des-annees-folles/ (consulté le 09/09/2026).
[9] OFCE, « L’apprentissage sous pression », OFCE Policy brief n° 157, 2026, https ://www.ofce.sciences-po.fr/pdf/pbrief/2026/OFCEpbrief157.pdf (consulté le 09/09/2026).
[10] Cour des comptes, « Analyse de l’exécution budgétaire 2024 : Mission Travail et emploi », avril 2025, https ://www.ccomptes.fr (consulté le 09/09/2026).
[11] Cour des comptes / IGAS-IGF, Revue de dépenses publiques d’apprentissage et de formation professionnelle, janvier 2025, https ://igas.gouv.fr/sites/igas/files/2024-09/Rapport%20Igas%20-IGF%20Apprentissage-Formation%20(revue%20de%20d%C3%A9penses).pdf (consulté le 09/09/2026).
[12] INSEE, IRES, Éclairage n° 34, « Taux de chômage et taux d’emploi des jeunes », février 2026, https ://ires.fr/wp-content/uploads/2026/02/Eclairage_34.pdf (consulté le 09/09/2026).
[13] Le JDD, « Qui sont les Neets ? », août 2026, https ://www.lejdd.fr/economie/qui-sont-les-neets-ces-jeunes-sans-emploi-ni-formation-de-plus-en-plus-nombreux-en-france-181035 (consulté le 09/09/2026).
[14] Banque de France, « La dualité du marché du travail en France », https ://www.banque-france.fr/en/publications-and-statistics/publications/duality-french-labour-market (consulté le 09/09/2026).
[15] Axelle Arquié (CEPII / Observatoire des emplois menacés), entretien Comptoir IA, Maddyness, janvier 2026, https ://www.maddyness.com/2026/01/22/impact-ia-emploi/ (consulté le 09/09/2026).
[16] Stanford Digital Economy Lab, étude sur données ADP, résumée par AEF Info, avril 2026, https ://www.aefinfo.fr/depeche/748156 (consulté le 09/09/2026).
[17] Dani Rodrik, « An Industrial Policy for Good Jobs », Hamilton Project / Brookings Institution, 2024, https ://www.brookings.edu/articles/an-industrial-policy-for-good-jobs/ (consulté le 09/09/2026).
[18] Bertrand Martinot et Franck Morel, Le travail est la solution. Réconcilier les Français avec le travail, Hermann, juin 2025, https ://www.editions-hermann.fr/livre/le-travail-est-la-solution-bertrand-martinot (consulté le 09/09/2026).
[19] Sénat, question écrite n° SQ241001662 sur le coût budgétaire de l’apprentissage, JO Sénat, 17 octobre 2024, https ://www.senat.fr/questions/base/2024/qSEQ241001662.html (consulté le 09/09/2026).