Seuls 52 600 des 11 millions de créateurs présents sur les plateformes de streaming ont généré plus de 10 000 dollars de redevances en 2023 [10]. Dans le même temps, les plateformes utilisent leurs œuvres pour entraîner des modèles d’IA générative, sans compensation. En 2027, un choix s’impose : instaurer une licence collective obligatoire sur les données d’entraînement, ou laisser la valeur culturelle française financer des modèles dont les sièges sont ailleurs.
Un secteur qui pèse lourd mais perd du terrain dans l’économie
En 2024, les industries culturelles et créatives ont généré 102,7 milliards d’euros de chiffre d’affaires [5]. Elles représentent 2,9 % du PIB français [5]. Ce périmètre large est celui de France Créative.
Le DEPS du ministère de la Culture mesure un champ plus strict. Sur ce périmètre, la culture pesait 47,1 milliards d’euros en 2022, soit 2,0 % de l’ensemble de l’économie, contre 2,1 % en 2021 [2]. La part stricte atteignait 2,6 % du PIB en 2003. Elle s’est stabilisée autour de 2,3 % jusqu’en 2018, puis a glissé à 2,0 % en 2022 [2]. En un quart de siècle, la culture a perdu du terrain relatif dans l’économie française, même si elle s’est redressée en volume.
L’emploi culturel a rebondi. En 2023, 779 600 personnes exercent en France une profession culturelle à titre principal, soit 2,7 % de l’emploi total [7]. Entre 2023 et 2024, la France affiche la plus forte progression d’Europe dans le secteur culturel, avec 109 200 emplois supplémentaires selon Eurostat [7]. Mais 78 % des entreprises culturelles françaises ne comptent aucun salarié, contre 65 % dans l’ensemble de l’économie [6]. La croissance des emplois coexiste avec une atomisation extrême des structures.
La recomposition sectorielle sur vingt ans est profonde. La part de l’audiovisuel dans la valeur ajoutée culturelle progresse de deux points entre 2000 et 2022 pour atteindre 27 % [2]. Les jeux électroniques tirent cette hausse, avec une croissance structurelle de 11 % par an en volume entre 2010 et 2022 [2]. À l’opposé, la presse et le livre représentaient 30 % de la valeur ajoutée culturelle à la fin des années 1990. Ils ne pèsent plus que 14,4 % du périmètre culturel en 2022 [2].
Sur le plan géographique, en 2023, 18 % des entreprises culturelles de l’Union européenne étaient localisées en France, première part de l’UE devant l’Italie, les Pays-Bas et l’Espagne [6]. La même année, la France représentait 17,4 % de la valeur ajoutée culturelle de l’UE, derrière l’Allemagne [6].
La demande des ménages reste soutenue. En 2024, ils consomment 38,6 milliards d’euros de biens et services culturels [1]. En ajoutant les biens connexes, le total atteint 67,6 milliards d’euros [1].
Le streaming crée un marché de masse, la rémunération reste dans les mains d’une poignée
La grande transformation du secteur tient au partage de la valeur, pas au volume global. Dans la musique enregistrée, en 2024, 77 % du chiffre d’affaires provenait du streaming [8]. En 2012, cette part n’était que de 11 % [8]. En 2024, le streaming totalise 138 milliards d’écoutes pour 27 millions d’utilisateurs en France [9].
Le marché a explosé. La rémunération des créateurs n’a pas suivi. L’UNESCO qualifie de structurellement inéquitable le niveau de rémunération par stream [10]. Résultat : seuls 52 600 des 11 millions de créateurs présents sur les plateformes y ont généré plus de 10 000 dollars de redevances en 2023 [10]. Les autres se partagent les miettes d’un catalogue pléthorique.
Le même mécanisme joue dans la vidéo. La vidéo à la demande pèse 2,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires en France en 2025 [1]. Elle représente plus de 85 % du marché vidéo, en croissance de plus de 10 % [1]. La consommation linéaire, la télévision avec ses grilles fixes, compte désormais pour moins de 50 % chez les actifs français [18]. Chez les 18-24 ans, 83 % de la consommation vidéo se fait à la demande [18].
L’inégalité d’accès à la culture selon les revenus et le diplôme persiste sur toute la longue période mesurée par le DEPS depuis 1973. En 2024, 54 % des ménages dont le revenu dépasse 3 000 euros par mois ont visité au moins une exposition ou un musée [1]. Chez les ménages à bas revenus, cette proportion tombe à 23 % [1].
Sur la lecture, entre 1997 et 2008, la part de non-lecteurs chez les employés est passée de 19 % à 32 % [17]. Chez les cadres, elle n’a progressé que de 7 % à 10 % sur la même période [17]. Le DEPS résume : « les différences entre milieux sociaux ont eu tendance à se creuser au cours de la dernière décennie du fait du décrochage d’une partie des milieux populaires » [17].
Le pass Culture n’a pas corrigé la fracture, il l’a accompagnée
Le pass Culture a été conçu pour réduire ces inégalités de pratique. La Cour des comptes a rendu son premier bilan en décembre 2024 : le constat est sévère [11].
Parmi les jeunes issus des classes populaires dont les parents exercent une profession d’ouvrier ou d’employé, seuls 68 % avaient activé leur pass en 2023 [11]. Les effets d’aubaine pour les plus aisés sont documentés. La Cour conclut que le pass « apparaît davantage comme un dispositif d’accompagnement de jeunes déjà familiers et intéressés par les pratiques culturelles, mais pas comme une voie d’entrée pour les individus les plus défavorisés » [11].
Une fois les crédits consommés ou expirés, seuls 18 % des utilisateurs poursuivent les activités découvertes [11]. La dépense publique, elle, a considérablement progressé. La part individuelle est passée de 93 millions d’euros en 2021 à 244 millions prévus en 2024. À cela s’ajoutent 80 millions pour la part collective financée par l’éducation nationale [11].
L’IA générative inonde les catalogues et dilue la rémunération des créateurs humains
L’IA générative exerce une pression nouvelle sur les créateurs. Avant sa percée, l’idée dominante était que l’IA toucherait d’abord les tâches routinières et créerait une demande croissante pour les emplois créatifs [14]. Cette prévision ne tient plus.
L’IA générative excelle désormais dans les tâches créatives et analytiques. Elle automatise le graphisme, l’illustration, la photographie. Elle fait émerger de nouveaux métiers hybrides, mais sans garantie que les créateurs existants en bénéficient.
En 2024, Deezer a révélé qu’au moins 10 % des morceaux livrés chaque jour sont intégralement conçus par l’IA [8]. Cela représente plus de 10 000 titres quotidiens [8]. Ces contenus sont produits à coût marginal nul. Ils diluent mécaniquement la rémunération par écoute des créateurs humains.
La chaîne de valeur fonctionne ainsi : les plateformes captent l’essentiel des revenus d’abonnement et de publicité. Elles rémunèrent les créateurs par stream, à un niveau structurellement faible selon l’UNESCO [10]. L’afflux de contenus IA réduit encore la part de chaque écoute humaine. La valeur ajoutée des industries culturelles et créatives a progressé quatorze fois plus vite que le PIB entre 2019 et 2024 [5]. Cette croissance ne dit rien de la distribution de cette valeur.
La dépendance aux plateformes américaines est aussi technologique. Les modèles, les données et les puces graphiques sont détenus par de grands groupes américains, une situation qu’Axelle Arquié qualifie de structurelle dans ses travaux sur les emplois émergents [15]. Bruno Patino, dans Le temps de l’obsolescence humaine (2026), décrit comment l’IA s’insère dans un environnement déjà dominé par des plateformes qui monétisent l’attention et la donnée, et l’accélère encore [16]. La personnalisation a un coût collectif : les systèmes de recommandation fragmentent les expériences culturelles partagées [16].
L’AI Act impose depuis août 2025 des obligations de transparence sur les données d’entraînement des modèles d’IA générative [13]. La transparence sans rémunération ne modifie pas le partage de la valeur. Le CSPLA a formulé l’objectif : « un marché de licences sain et durable qui encourage l’innovation responsable en matière d’IA, qui respecte les principes fondamentaux de la concurrence loyale et de la rémunération des créateurs » [13]. Il reste à le rendre opérationnel.
Le financement public recule, les territoires se fragmentent
Le budget du ministère de la Culture pour 2025 s’établit à 4,6 milliards d’euros [12]. Il est stable en valeur par rapport aux crédits dépensés en 2023 et 2024. Stable en valeur signifie en recul en volume sous l’effet de l’inflation. En volume, les dépenses culturelles de l’État ont chuté de 3,1 % en 2023, contre 2,3 % pour le budget général [12].
Les collectivités territoriales ont dépensé 10,7 milliards d’euros pour la culture en 2023 [12]. Entre 2024 et 2025, 47 % d’entre elles ont voté une baisse de leur budget culturel [12]. Ce recul local fragilise les structures de proximité : compagnies, librairies indépendantes, salles de concert en région.
La concentration territoriale reste massive. En 2023, 50 % des emplois des industries culturelles et créatives étaient localisés en Île-de-France [5]. Une régionalisation progressive se confirme, portée notamment par les festivals, mais elle ne compense pas encore le déséquilibre structurel.
En 2024, pour la première fois depuis plus de trente ans, les importations d’objets d’art, de collection et anciens dépassent en valeur les exportations françaises correspondantes. L’écart atteint 87,5 millions d’euros [1].
Instaurer la licence collective sur les données d’entraînement, recentrer les aides sur la médiation
Les politiques culturelles fonctionnent depuis quarante ans sur une même logique : rendre accessible par l’offre, les équipements, les accès et les aides à la consommation. Depuis 1973, les enquêtes du DEPS montrent que cette logique n’efface pas les inégalités de pratique liées au diplôme et au milieu social [17]. Les pratiques se renouvellent, mais la familiarité précoce et le capital scolaire demeurent les déterminants stables. Le progrès technologique ne crée une prospérité partagée que si les institutions empêchent les acteurs dominants de monopoliser les gains, un mécanisme que Carl Benedikt Frey documente dans How Progress Ends (2025) [3]. Sans pression institutionnelle, le rapport de force reste fatal aux créateurs indépendants [4].
L’arbitrage principal de 2027 tient en un choix d’architecture : instaurer une licence collective obligatoire sur l’utilisation des œuvres pour entraîner les modèles d’IA, gérée par les sociétés de gestion collective (SACEM, SCAM, ADAGP), avec reversement aux créateurs. Le modèle des droits voisins négociés par la presse française depuis 2019 fournit le cadre opérationnel. Il reste à l’étendre aux industries culturelles et à le rendre résistant aux contournements contractuels.
Ce choix transfère la décision sur la valeur des plateformes vers les créateurs, via les sociétés de gestion. Il rend opposable en droit un droit aujourd’hui théorique. Il exige une coordination européenne pour éviter que les plateformes délocalisent l’entraînement de leurs modèles [13].
Il suppose aussi une capacité de contrôle que ni la SACEM ni le CSPLA ne possèdent aujourd’hui pleinement [13]. L’AI Act crée le cadre de transparence. La France peut pousser, dans la transposition et dans les négociations européennes, pour que cette transparence débouche sur une rémunération effective.
Deux choix complémentaires accompagnent cet arbitrage central. D’abord, réduire le crédit universel du pass Culture. Le recentrer sur les jeunes des milieux les moins familiers de la culture, en renforçant la part collective adossée aux établissements scolaires, implique une médiation par les enseignants [11]. La dépense publique ainsi recentrée coûterait moins pour un effet durable plus important. Ensuite, stabiliser et étendre les obligations de contribution au financement de la création imposées aux plateformes étrangères via le CNC et le CNM, en les rendant moins contournables par les restructurations contractuelles [12].
Sources
[1] Ministère de la Culture, DEPS, « Chiffres clés 2025 : Statistiques de la culture et de la communication », juin 2026, https ://www.culture.gouv.fr/espace-documentation/statistiques-ministerielles-de-la-culture2/publications/chiffres-cles-2025-de-la-culture-et-de-la-communication (consulté le 22/09/2026).
[2] Ministère de la Culture, DEPS, Nicolas Pietrzyk, « Le poids économique direct de la culture en 2022 », Culture chiffres n° 2024-4, juillet 2024, https ://www.culture.gouv.fr/espace-documentation/statistiques-ministerielles-de-la-culture2/publications/collections-de-synthese/culture-chiffres-2007-2026/le-poids-economique-direct-de-la-culture-en-2022-cc-2024-4 (consulté le 22/09/2026).
[3] Carl Benedikt Frey, How Progress Ends : Technology, Innovation, and the Fate of Nations, Princeton University Press, 2025, https ://press.princeton.edu/books/hardcover/9780691233079/how-progress-ends (consulté le 22/09/2026).
[4] Daron Acemoglu et Simon Johnson, « Can A.I. Be Pro-Worker? », The New Yorker, 2026, https ://www.newyorker.com/contributors/john-cassidy (consulté le 22/09/2026).
[5] France Créative / Oxford Economics, Panorama des industries culturelles et créatives 2025, décembre 2025, https ://www.artcena.fr/sites/default/files/medias/rapport-panorama-industries-culturelles-creatives-2025.pdf (consulté le 22/09/2026).
[6] Eurostat, « Culture statistics : cultural enterprises », données 2023, https ://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php?title=Culture_statistics_-_cultural_enterprises (consulté le 22/09/2026).
[7] Eurostat, « Culture statistics : cultural employment », données 2024, https ://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php?title=Culture_statistics_-_cultural_employment (consulté le 22/09/2026).
[8] Ministère de la Culture, DEPS, « Chiffres clés 2025 : Musique enregistrée », juin 2026, https ://www.culture.gouv.fr/mc/content/download/391072/file/Chiffres%20cl%C3%A9s%202025_DEPS_Musique%20enregistr%C3%A9e_Fiche.pdf (consulté le 22/09/2026).
[9] SNEP, « Bilan du marché de la musique enregistrée en 2024 », mars 2025, https ://snepmusique.com/actualites-du-snep/prod-musicale-francaise-en-2024/ (consulté le 22/09/2026).
[10] UNESCO, « Répartition des revenus et transformation dans la chaîne de valeur du streaming musical », 2023, https ://www.unesco.org/creativity/sites/default/files/medias/fichiers/2023/01/2-policy_perspectives_music_fr-web%20(1).pdf (consulté le 22/09/2026).
[11] Cour des comptes, Premier bilan du pass Culture, rapport public thématique, décembre 2024, https ://www.ccomptes.fr/fr/publications/premier-bilan-du-pass-culture (consulté le 22/09/2026).
[12] Ministère de la Culture, DEPS, « Chiffres clés 2025 : Financement de la culture », juin 2026, https ://www.culture.gouv.fr/mc/content/download/391039/file/Chiffres%20cl%C3%A9s%202025_DEPS_Financement%20de%20la%20culture_Fiche.pdf (consulté le 22/09/2026).
[13] Ministère de la Culture, CSPLA, « Rapport sur la rémunération des contenus culturels et droits d’auteur face aux IA génératives », juin 2025, https ://www.culture.gouv.fr/Media/medias-creation-rapide/cspla_ia_remuneration_contenus_culturels_partie_juridique_juin_2025.pdf (consulté le 22/09/2026).
[14] OIT, « L’impact de l’IA sur le travail et l’emploi », 2024, https ://www.wathi.org/wathinote-initiative-ia/limpact-de-lia-sur-le-travail-et-lemploi-organisation-internationale-du-travail-2024 (consulté le 22/09/2026).
[15] Axelle Arquié, CEPII / Observatoire des Emplois Menacés et Émergents, entretien dans La Vie Ouvrière, avril 2026 ; publications dans L’Économie politique n° 110, 2026/2, https ://shs.cairn.info/publications-de-axelle-arquie–111394 (consulté le 22/09/2026).
[16] Bruno Patino, Le temps de l’obsolescence humaine, Grasset, 2026, ISBN 978-2-246-84534-8.
[17] Olivier Donnat, DEPS, Pratiques culturelles 1973-2008 : Dynamiques générationnelles et pesanteurs sociales, Culture études n° 2011-7, Ministère de la Culture, 2011, https ://www.culture.gouv.fr (consulté le 22/09/2026).
[18] ARCOM, « Étude annuelle sur l’accès aux offres audio payantes », 2025, données relayées dans EcoConscient TMT, https ://www.eco-conscient.com/art-87373-le-marche-mondial-des-abonnements-musicaux-poursuit-sa-croissance-en-2024.html (consulté le 22/09/2026).
