L’interdépendance économique a longtemps été présentée comme un gage de paix. Elle est devenue une arme. Washington en a fait la démonstration : en 2019, couper Huawei des puces américaines. Puis interdire à TSMC de livrer certains processeurs à la Chine. Les États-Unis ont montré qu’une position dominante dans un réseau mondial se transforme en instrument de pression à coût quasi nul.

En octobre 2025, Pékin a activé le même mécanisme, en restreignant les exportations de terres rares et de composants de batteries vers ses concurrents [11]. L’Europe regarde, subit, et cherche encore comment répondre. L’arbitrage que 2027 devra poser est institutionnel : transférer à l’échelle européenne la compétence de protéger et d’activer les leviers économiques que l’Europe possède déjà, mais ne coordonne pas.

Une dépendance construite en trente ans de libre-échange sans vigilance

La trajectoire est longue. Depuis les années 1990, l’économie européenne, et plus encore l’économie française, a externalisé des pans entiers de sa production industrielle vers l’Asie. Ce choix était rationnel au sens étroit : les prix baissaient, la spécialisation montait. Mais il a laissé des expositions béantes sur les segments les plus stratégiques.

Aujourd’hui, l’Union européenne consomme environ 20 % de la production mondiale de semi-conducteurs mais n’en fabrique que 9 % [1]. Pour les minéraux critiques, la situation est plus grave. La Chine est le raffineur dominant pour 19 des 20 minéraux stratégiques analysés par l’Agence internationale de l’énergie, avec une part de marché moyenne de 70 % [2]. Entre 2020 et 2024, la part des trois premiers pays raffineurs est passée de 82 % à 86 % en moyenne mondiale [2]. L’investissement dans les capacités de diversification a ralenti : 5 % de croissance en 2024, contre 14 % en 2023 [3].

Pour les terres rares spécifiquement, 46 % des importations européennes provenaient de Chine en 2024 [4]. La France n’a aucune concession minière attribuée à une entreprise européenne exploitant des terres rares [4]. Elle importe 90 % de ses semi-conducteurs sous forme de produits finis. En 2022, cette facture atteignait 7 milliards d’euros, pour une production nationale de 5 milliards [5].

La Cour des comptes européenne est explicite : malgré le règlement sur les matières premières critiques adopté en avril 2024, l’Union européenne « aura du mal à sécuriser, d’ici la fin de la décennie, l’approvisionnement en matières premières stratégiques » [6]. La demande en métaux de terres rares pour les éoliennes doit se multiplier par 4,5 d’ici 2030, celle en lithium par onze [7]. La transition écologique et numérique aggrave donc la dépendance au moment même où le fournisseur dominant apprend à l’utiliser comme levier.

La dépendance devient arme : ce que 2025 a révélé

Henry Farrell et Abraham Newman ont théorisé dès 2019 ce qu’ils appellent la « weaponized interdependence » : les États qui contrôlent les nœuds centraux des réseaux économiques mondiaux peuvent les utiliser pour exercer une coercition sur ceux qui en dépendent [8]. Edward Fishman, dans Chokepoints (2025), documente comment les États-Unis ont systématisé cette logique (dollar, puces, sanctions) sur vingt ans [9].

La bascule de 2025, c’est que les deux grandes puissances ont activé leurs leviers simultanément, dans des directions divergentes, et que l’Europe se retrouve dans les deux zones de tir. Washington a imposé des tarifs sur les importations européennes, puis les a partiellement retirés dans le cadre d’un accord commercial de juillet 2025 [10]. Pékin a restreint en octobre 2025 ses exportations de terres rares, puis de composants de batteries vers une gamme étendue d’applications [11]. Ces deux mouvements exploitent des expositions que l’Europe a mis trois décennies à construire.

L’Europe dispose pourtant d’un levier majeur propre. ASML, basée à Veldhoven aux Pays-Bas, produit 100 % des machines à lithographie ultraviolet extrême et 94 % des machines de lithographie en général [12]. Ce sont les équipements qui fabriquent toutes les puces avancées de la planète. Ce monopole résulte de plus de trente ans de recherche et développement, pour un investissement cumulé dépassant 9 milliards d’euros [12].

Depuis 2019, sous pression américaine, les Pays-Bas ont progressivement restreint les exportations de ces machines vers la Chine. Ces contrôles ont été décidés de manière bilatérale avec Washington, sans cadre de souveraineté économique européenne coordonnée. La Commission n’a pas de mandat pour piloter cette politique industrielle [13].

Bruegel le formule avec netteté dans une analyse de 2025 : l’Europe ne contrôle pas la fabrication de puces, mais elle détient avec ASML un monopole sur les machines qui servent à les fabriquer. Elle ne peut donc pas être facilement exclue des chaînes de valeur mondiales des semi-conducteurs, à condition de savoir défendre cet avantage [14]. L’enjeu n’est pas la reconquête industrielle intégrale. Il est de cartographier et de protéger les positions que l’Europe détient déjà, et d’identifier celles qu’elle peut encore construire.

Cinq milliards décaissés, aucune contrepartie exigée

La France a mobilisé 8,7 milliards d’euros pour sa filière microélectronique entre 2018 et 2025. Cinq milliards ont déjà été versés, principalement via France 2030 et Bpifrance [15]. Le verdict de la Cour des comptes, dans son rapport d’avril 2026, est sévère.

Aucune consolidation d’ensemble n’a jamais été réalisée à ce jour [15]. L’État n’a pas de vision consolidée des aides versées par les collectivités et l’Union européenne. Aucune obligation de résultat n’a été imposée aux industriels [15]. La Cour conclut que ni le Chips Act européen ni les stratégies nationales ne suffiront, en l’état, à combler le retard technologique de l’Europe face aux puissances asiatiques et américaines [16].

La France représente 11 % de la production européenne de semi-conducteurs, avec des entreprises reconnues comme STMicroelectronics [17]. Sa dépendance aux importations s’est pourtant aggravée depuis les années 2000 sur les étapes les plus avancées. Les subventions ont été versées ; la stratégie manque. L’architecture de décision est le problème, pas le montant dépensé.

Au niveau européen, le tableau est identique à plus grande échelle. La Commission a publié une doctrine de sécurité économique le 3 décembre 2025 [18]. Elle cartographie les risques, identifie six domaines prioritaires, et appelle à plus de coordination.

Bruegel relève, dans son analyse de cette doctrine, qu’elle se concentre sur les dépendances industrielles de moyen terme en ignorant presque entièrement les dépendances financières et numériques [19]. Le cloud américain, les systèmes de paiement, les services de données posent des risques immédiats et élevés. L’instrument anti-coercition européen, censé répondre aux pressions de Pékin ou de Washington, n’a pas été activé en 2025 malgré des conditions apparemment remplies [20]. Sa crédibilité s’érode faute d’usage.

Transférer la compétence à l’échelle où les leviers existent vraiment

Les dépendances critiques se mesurent entreprise par entreprise, nœud par nœud, et non en flux agrégés entre pays. Isabelle Méjean, dont les travaux portent sur les réseaux commerciaux entre entreprises, le documente depuis plusieurs années [21]. On ne sait pas encore quels produits sont véritablement critiques à l’économie européenne. Les données existent partiellement à la Commission, mais la capacité d’analyse reste insuffisante pour un pilotage en temps réel [22]. On ne peut pas défendre un levier qu’on n’a pas cartographié.

L’approche nationale, État par État, contourne précisément la logique des leviers de coercition. La France a dépensé 8,7 milliards sans stratégie lisible [15]. L’Allemagne investit massivement dans ses propres champions. Les Pays-Bas défendent ASML sous pression américaine, sans coordination européenne [23]. Une entreprise néerlandaise exposée à une pression américaine n’est pas protégée par une stratégie française.

La rupture est institutionnelle. Elle consiste à transférer à l’échelon européen la compétence de cartographie, de protection et d’usage des leviers dont l’Europe dispose, avec un droit opposable à une réponse commune en cas de coercition économique. Cela suppose trois déplacements concrets.

Le premier : doter l’Union européenne d’une agence de renseignement économique avec accès aux données granulaires des chaînes d’approvisionnement. Le Centre de recherche commun de la Commission a commencé à déployer des outils en ce sens, sans pouvoir de décision [22]. Un comité consultatif ne suffit pas.

Le deuxième : transformer l’instrument anti-coercition en mécanisme de déclenchement avec des seuils et des réponses prédéfinis. Sa crédibilité ne peut pas dépendre du courage politique du moment [20].

Le troisième : unifier les contrôles à l’exportation sur les technologies européennes critiques, dont les machines ASML, à l’échelle de l’Union, et non plus État membre par État membre sous pression américaine [23].

Après ce transfert, la décision de protéger ou d’activer un levier européen n’appartient plus à vingt-sept gouvernements séparés négociant avec Washington ou Pékin dans leur coin. Elle appartient à une institution disposant d’un mandat, d’une information et d’une capacité de réponse à l’échelle où les réseaux économiques fonctionnent réellement.

En décembre 2025, Bruegel formalisait cette logique : l’Union européenne doit combiner une stratégie de moyen terme pour réduire ses dépendances avec une capacité de réaction à court terme aux menaces de coercition. Cela exige que les leviers des chaînes d’approvisionnement soient d’abord identifiés [24]. Fishman a documenté comment les États-Unis ont construit leur arsenal sur trente ans, avec une doctrine cohérente, pas mesure par mesure [9]. L’Europe, avec ASML, avec l’euro, avec certaines compétences de raffinage, dispose d’atouts réels. Elle n’a simplement pas encore décidé de les tenir ensemble.

Sources

[1] CEPA, « Chips War 2025 », Center for European Policy Analysis, février 2025, https ://cepa.org/commentary/part-five-chips-war-2025/ (consulté le 18/09/2026).

[2] AIE, Global Critical Minerals Outlook 2025, Agence internationale de l’énergie, mai 2025, https ://www.iea.org/reports/global-critical-minerals-outlook-2025/executive-summary (consulté le 18/09/2026).

[3] AIE, « Global Critical Minerals Outlook 2025 : Overview of outlook for key minerals », Agence internationale de l’énergie, mai 2025, http ://www.iaonr.org/archives/3594 (consulté le 18/09/2026).

[4] Sénat, « Note d’actualité sur la politique européenne en matière de terres rares », Commission des affaires européennes, 15 octobre 2025, https ://www.senat.fr/fileadmin/cru-1762483659/Commissions/Affaires_europeennes/Fichiers/Avis_politiques/Actualites_europeenne_n_69_terres_rares.pdf (consulté le 18/09/2026).

[5] Direction générale des Entreprises (DGE), « Les semi-conducteurs : un marché mondialisé et une dépendance européenne », Théma n° 27, janvier 2025, https ://www.entreprises.gouv.fr/la-dge/publications/les-semi-conducteurs-un-marche-mondialise-et-une-dependance-europeenne (consulté le 18/09/2026).

[6] Cour des comptes européenne, rapport sur la dépendance de l’UE aux importations de matières premières critiques, cité dans Touteleurope.eu, 2 février 2026, https ://www.touteleurope.eu/environnement/la-cour-des-comptes-europeenne-alerte-sur-la-dependance-de-l-ue-aux-importations-de-matieres-premieres-critiques/ (consulté le 18/09/2026).

[7] Commission européenne, proposition de règlement sur les matières premières critiques, cité dans Euractiv, mars 2023, https ://www.euractiv.fr/section/economie/news/decryptage-lue-devoile-son-plan-contre-la-dependance-aux-matieres-premieres-critiques-chinoises/ (consulté le 18/09/2026).

[8] Farrell, Henry et Newman, Abraham L., « Weaponized Interdependence : How Global Economic Networks Shape State Coercion », International Security, vol. 44, n° 1, 2019, p. 42-79, https ://direct.mit.edu/isec/article/44/1/42/12237/Weaponized-Interdependence-How-Global-Economic (consulté le 18/09/2026).

[9] Fishman, Edward, Chokepoints : American Power in the Age of Economic Warfare, Portfolio/Penguin Random House, 2025, https ://www.penguinrandomhouse.com/books/726149/chokepoints-by-edward-fishman/ (consulté le 18/09/2026).

[10] Parlement européen, « The transformation of the EU’s economic model 2016-2026 », EPRS Briefing 783766, 2026, https ://www.europarl.europa.eu/RegData/etudes/BRIE/2026/783766/EPRS_BRI(2026)783766_EN.pdf (consulté le 18/09/2026).

[11] AIE, « With new export controls on critical minerals, supply concentration risks become reality », 23 octobre 2025, https ://www.iea.org/commentaries/with-new-export-controls-on-critical-minerals-supply-concentration-risks-become-reality (consulté le 18/09/2026).

[12] Foreign Affairs Forum, « The Silicon Chokepoint : ASML, China, and the Geopolitics of the World’s Most Important Machine », 6 juillet 2026, https ://www.faf.ae/home/2026/7/6/the-silicon-chokepoint-asml-china-and-the-geopolitics-of-the-worlds-most-important-machine (consulté le 18/09/2026).

[13] Bruegel, « Revamping Europe’s chips strategy : indispensability, not self-sufficiency », 2025, https ://www.bruegel.org/analysis/revamping-europes-chips-strategy-indispensability-not-self-sufficiency (consulté le 18/09/2026).

[14] Bruegel, « Revamping Europe’s chips strategy : indispensability, not self-sufficiency », 2025, https ://www.bruegel.org/analysis/revamping-europes-chips-strategy-indispensability-not-self-sufficiency (consulté le 18/09/2026).

[15] Cour des comptes, Le soutien à la filière des semi-conducteurs, rapport du 21 avril 2026, https ://www.ccomptes.fr/sites/default/files/2026-04/20260421-Soutien-filiere-des-semi-conducteurs.pdf (consulté le 18/09/2026).

[16] Theatrum Belli, « Filière des semi-conducteurs : rapport de la Cour des comptes », synthèse du rapport précité, https ://theatrum-belli.com/filiere-des-semi-conducteurs-rapport-de-la-cour-des-comptes/ (consulté le 18/09/2026).

[17] DGE, Théma 27 : Les semi-conducteurs, janvier 2025 ; Clubic, synthèse du rapport de la Cour des comptes, avril 2026, https ://www.clubic.com/actualite-609868-semi-conducteurs-la-france-a-depense-8-7-milliards-d-euros-en-sept-ans-mais-sait-elle-vraiment-ou-elle-va.html (consulté le 18/09/2026).

[18] Commission européenne, « Joint Communication on Strengthening EU Economic Security », 3 décembre 2025 ; CSIS, « Unveiling the European Union’s Major Economic Security Update », février 2026, https ://www.csis.org/analysis/unveiling-european-unions-major-economic-security-update-true-geopolitical-commission (consulté le 18/09/2026).

[19] IEP Bocconi, « What the EU’s Updated Economic Security Doctrine Still Lacks », décembre 2025, https ://iep.unibocconi.eu/what-eus-updated-economic-security-doctrine-still-lacks (consulté le 18/09/2026).

[20] European Policy Centre, « From firefighting to strategy : The EU’s Economic Security Doctrine », décembre 2025, https ://www.epc.eu/publication/from-firefighting-to-strategy-the-eus-economic-security-doctrine/ (consulté le 18/09/2026).

[21] Méjean, Isabelle, entretien « Tout relocaliser n’est pas possible », Oeconomicus, 2023 ; travaux ERC « Firm-to-Firm Trade Networks », Sciences Po, https ://oeconomicus.fr/tout-relocaliser-nest-pas-possible-conversation-avec-isabelle-mejean/ (consulté le 18/09/2026).

[22] Bruegel, García-Bercero, I. et Poitiers, N., « From strategy to doctrine : the next steps for European economic security », Policy Brief 32/2025, décembre 2025 ; Commission européenne, Joint Research Centre, indicateurs économiques de dépendances commerciales, 2024, https ://www.bruegel.org/policy-brief/strategy-doctrine-next-steps-european-economic-security (consulté le 18/09/2026).

[23] AI Policy Bulletin, « Dutch Export Controls Don’t Go Far Enough on China », avril 2026, https ://www.aipolicybulletin.org/articles/dutch-export-controls-dont-go-far-enough-on-china (consulté le 18/09/2026).

[24] Bruegel, García-Bercero, I. et Poitiers, N., « From strategy to doctrine : the next steps for European economic security », Policy Brief 32/2025, décembre 2025, https ://www.bruegel.org/policy-brief/strategy-doctrine-next-steps-european-economic-security (consulté le 18/09/2026).