Chaque année, les entreprises françaises reçoivent 69,8 milliards d’euros d’allègements de cotisations patronales, sans condition sur les salaires ni sur la formation [12]. Au même moment, un enfant né dans une famille modeste a 18 % de chances en moins d’accéder à une structure éducative avant trois ans [11]. L’arbitrage de 2027 est là : transférer la décision salariale aux branches professionnelles et financer un droit réel à la petite enfance pour ceux qui en sont le plus exclus.
Six générations pour rejoindre la moyenne
La mobilité sociale existe en France, mais elle accroche aux étages du bas. Un homme dont le père était cadre est 3,1 fois plus souvent cadre lui-même qu’un fils d’employé ou d’ouvrier qualifié [1]. Une femme dont la mère était cadre l’est 2,5 fois plus souvent [1]. Ces chiffres viennent de l’enquête Emploi 2024 de l’INSEE.
En 2024, 37 % des fils de père employé ou ouvrier peu qualifié sont devenus eux-mêmes employés ou ouvriers qualifiés [1]. Seuls 13 % d’entre eux ont atteint le statut de cadre [1].
L’OCDE estime qu’il faudrait six générations en France pour qu’une famille modeste rejoigne le revenu moyen [2]. La France se situe dans une position intermédiaire parmi les pays développés.
Le poids du patrimoine pèse au moins autant que la catégorie socioprofessionnelle. En 2022, 24 % des enfants issus des 10 % de familles aux revenus patrimoniaux les plus élevés ont connu une mobilité ascendante [2]. Dans les 50 % de familles aux revenus patrimoniaux les plus faibles, ce taux tombe à 10 % [2].
Les enfants de propriétaires avaient 15 % de chances de connaître une mobilité ascendante, contre 8 % pour les enfants de locataires du parc social [2]. Ces chiffres datent de l’enquête publiée en mai 2022. L’accès à la propriété lui-même s’est fermé pour les plus modestes depuis.
En 1973, 32 % des jeunes ménages modestes étaient propriétaires [9]. En 2013, ils n’étaient plus que 16 % [9]. Sur la même période, la proportion est passée de 36 à 44 % pour le quart le plus aisé [9].
La grande vague successorale qui verrouille les trajectoires
Le patrimoine se concentre et il se transmet à lui-même. En 2021, 76 % des personnes appartenant aux 10 % de ménages les mieux dotés figuraient toujours dans ce groupe trois ans plus tard [8].
En 2024, 41 % des ménages français avaient déjà hérité [3]. Seuls 15,4 % des héritages dépassaient 100 000 euros par héritier [3]. Chez 60 % des ménages ayant hérité, la personne de référence avait 60 ans ou plus [3]. L’héritage arrive le plus souvent quand les choix structurants, logement, formation, installation professionnelle, ont déjà été faits ou ratés faute de capital de départ.
La dynamique s’accélère. Le flux successoral annuel passerait de 464 milliards d’euros en 2025 à 677 milliards en 2040, selon les projections disponibles entre 2024 et 2026 [7]. La part des transmissions dans l’économie française progresserait de 16,1 % du PIB à 20,2 % sur la période [7].
La fortune héritée représentait 35 % du patrimoine total en France au début des années 1970 [7]. Elle en représente aujourd’hui 60 % [7]. Le flux total annuel des transmissions patrimoniales dépasse déjà 15 % du PIB, soit environ 300 milliards d’euros [6]. Une très large part échappe au regard de l’administration fiscale [6].
Hippolyte d’Albis relève, dans son Économie des âges de la vie paru en mars 2026, que les débats contemporains se concentrent sur les transferts publics entre actifs et retraités [13]. Ils négligent les transferts privés, aides familiales et héritages différés, dont la redistribution est très inégale [13]. Ce chantier des transmissions prolonge le rééquilibrage entre capital et travail posé dans le billet « La redistribution court après un mécanisme qui creuse l’écart à la source ».
Ce que le vieillissement change dans l’équation budgétaire
Fin 2024, la France comptait 68,6 millions d’habitants [5]. Les personnes âgées de 65 ans et plus représentaient 21,8 % de la population, contre 16,3 % en 2005 [5].
Les dépenses liées aux seniors dépassent désormais 40 % des dépenses publiques [5]. La seule dépense de retraite atteint 14 % du PIB en 2025, au-dessus de la moyenne de la zone euro établie à 11,5 % [4]. Le COR projette que cette part restera autour de 14 % jusqu’en 2030, puis atteindra 14,2 % en 2070 [4].
Ces chiffres pèsent sur toute décision budgétaire. D’Albis distingue deux questions que l’on confond trop souvent [13]. La première est celle des équilibres entre générations. La seconde est celle du rendement social des dépenses publiques. Les données sur la petite enfance et la formation désignent l’endroit précis où ce rendement est maximal.
Le mécanisme qui ferme l’ascenseur depuis trente ans
La mobilité sociale passe par la formation, et la formation commence avant l’école. Le rapport Starting Strong de l’OCDE, publié en janvier 2025, constate que les enfants les plus défavorisés bénéficient rarement des offres d’accueil et d’éducation existantes [11]. Un enfant issu d’une famille modeste a 18 % de chances en moins d’accéder à une structure éducative avant trois ans [11].
En aval, la politique française d’emploi a construit un second mécanisme de blocage. Bruno Palier et Clément Carbonnier, dans leurs travaux publiés en 2022, documentent une stratégie cohérente sur trente ans : produire la même chose avec moins de monde, délocaliser, sous-traiter, comprimer les coûts [10]. Cette stratégie a créé des trappes à bas salaires. Les allègements de cotisations sont dégressifs avec le salaire, ce qui incite les entreprises à maintenir les rémunérations sous les seuils d’exonération.
Le coût public de ce choix est mesurable. En 2022, les allègements généraux de cotisations patronales dans le secteur privé atteignaient 69,8 milliards d’euros [12]. Cela représentait 10,5 % de la masse salariale du secteur et 2,6 % du PIB [12].
L’efficacité de ces dispositifs sur l’emploi s’est érodée. Les évaluations disponibles jusqu’en 2024 montrent qu’après leur première mise en oeuvre, les baisses de cotisations n’ont quasiment pas créé de nouveaux emplois [12]. L’évaluation du CICE a établi que les sommes perçues n’ont pas été répercutées sur les bas salaires. En moyenne, 50 % de l’argent reçu a servi à augmenter les hauts salaires [12]. Les 50 % restants ont été distribués aux actionnaires [12].
Palier et Carbonnier concluent, dans leurs travaux de 2022, qu’on pourrait sortir de cette logique et viser la possibilité que tous fassent un travail de qualité [10]. Soutenir depuis des décennies le travail peu coûteux coûte une fortune à l’État, sans élever les qualifications ni réduire les inégalités de départ [10].
Le patrimoine détermine les trajectoires en amont, et la trappe à bas salaires les bloque en aval. Ces deux mécanismes se renforcent. L’orientation du système social importe plus que sa générosité brute.
Transférer la décision salariale aux branches et financer l’accès universel à la petite enfance
Les 69,8 milliards d’euros d’allègements de cotisations patronales sont aujourd’hui distribués automatiquement selon un barème national dégressif [12]. L’arbitrage proposé pour 2027 consiste à transférer aux branches professionnelles la décision sur la structure salariale et les investissements en formation. C’est là que se joue le choix réel entre coût du travail et montée en qualification, pas dans un barème administré par Bercy sans contrepartie.
Ce transfert de compétence a deux effets directs. Il met fin à la possibilité pour une entreprise de distribution ou de service à la personne de comprimer les salaires sous les seuils d’exonération tout en captant la rente publique. Palier et Carbonnier ont établi, en 2022, que 50 % du CICE a alimenté les hauts salaires et les actionnaires, pas les bas salaires [10]. Il rend la négociation sur les qualifications réelle dans chaque branche, parce qu’elle porte un enjeu financier direct.
Une part substantielle de la ressource ainsi libérée abonde un droit opposable à l’accueil de la petite enfance pour les deux premiers cinquièmes de revenus. L’OCDE documente, en janvier 2025, un déficit d’accès de 18 points pour ces enfants [11]. C’est l’endroit où le rendement social est le plus élevé et où l’inégalité de départ se joue.
Le coût est réel. Les entreprises dont le modèle repose sur le bas salaire subventionné devront monter en gamme ou réduire leurs marges. L’État abandonne un instrument de pilotage commode, par lequel il intervenait dans la formation des salaires sans jamais le nommer. Tant que la valeur du travail se décide dans un barème fiscal plutôt que dans une négociation de branche, le travail reste la variable d’ajustement du patrimoine, et l’ascenseur reste fermé à ceux qui partent sans capital.
Sources
[1] INSEE, « Mobilité sociale », France, portrait social, enquête Emploi 2024, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/8612526?sommaire=8612596 (consulté le 09/08/2026).
[2] INSEE, « Une nouvelle mesure de la mobilité intergénérationnelle des revenus en France », INSEE Analyses n° 73, mai 2022, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/6441712 (consulté le 09/08/2026).
[3] INSEE, « Transmissions intergénérationnelles en 2024 : donations, héritages et aides », INSEE Résultats, enquête Histoire de vie et Patrimoine 2023-2024, avril 2026, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/8960217?sommaire=8960228 (consulté le 09/08/2026).
[4] Conseil d’orientation des retraites (COR), Rapport annuel : Évolutions et perspectives des retraites en France, juin 2025, https ://www.cor-retraites.fr/sites/default/files/2025-06/RA_2025_def_publi.pdf (consulté le 09/08/2026).
[5] Cour des comptes, synthèse sur le vieillissement démographique et les finances publiques, décembre 2025, https ://www.silvereco.fr/vieillissement-la-cour-des-comptes-alerte-sur-une-bombe-a-retardement-pour-les-finances-publiques/ (consulté le 09/08/2026).
[6] Conseil d’analyse économique (CAE), « Repenser l’héritage », Notes du CAE n° 63, 2021, https ://shs.cairn.info/revue-notes-du-conseil-d-analyse-economique-2021-9-page-1?lang=fr (consulté le 09/08/2026).
[7] Institut Jean-Jaurès / Sénat, Face aux inégalités successorales, novembre 2024, et proposition de loi sénatoriale, juin 2026, https ://www.jean-jaures.org/wp-content/uploads/2024/11/Rapport_IGS.pdf et https ://www.senat.fr/leg/exposes-des-motifs/ppl25-190-expose.html (consultés le 09/08/2026).
[8] INSEE, « En vingt ans, les inégalités de patrimoine se sont accrues en lien avec la hausse des prix de l’immobilier », Revenus et patrimoine des ménages, édition 2024, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/7941439?sommaire=7941491 (consulté le 09/08/2026).
[9] INSEE, « Hausse des inégalités d’accès à la propriété entre jeunes ménages en France, 1973-2013 », 2018, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/3622011 (consulté le 09/08/2026).
[10] Bruno Palier, Clément Carbonnier, Les femmes, les jeunes et les enfants d’abord, PUF, 2022 ; Bruno Palier, Christine Erhel (dir.), Travailler mieux, PUF, 2025.
[11] OCDE, Starting Strong VIII : Reducing Inequalities by Investing in Early Childhood Education and Care, janvier 2025, https ://www.oecd.org (consulté le 09/08/2026).
[12] France Stratégie, Antoine Bozio et Éric Wasmer, Rapport sur les politiques d’exonérations de cotisations sociales, octobre 2024, https ://www.strategie-plan.gouv.fr/files/2024-11/rapport_vffff_241003.pdf (consulté le 09/08/2026).
[13] Hippolyte d’Albis, Économie des âges de la vie. En finir avec la guerre des générations, Odile Jacob, mars 2026, https ://www.odilejacob.fr/catalogue/sciences-humaines/economie-et-finance/economie-des-ages-de-la-vie_9782415007249.php (consulté le 09/08/2026).
