Trois entreprises américaines hébergent aujourd’hui plus de 70 % des données informatiques des entreprises européennes [5]. Plusieurs ministères français confient leurs systèmes sensibles à des acteurs soumis au droit américain. L’IA devient l’infrastructure centrale de toute décision économique et publique. L’arbitrage posé à 2027 est là : reprendre le contrôle des machines sur lesquelles tournent les décisions de l’État, ou continuer de décider sur des infrastructures qu’il ne contrôle pas.
Soixante et un milliards de marché, quinze pour cent d’européens
Le marché européen du cloud atteignait 61 milliards d’euros en 2024 [10]. La part des fournisseurs européens est passée de 29 % en 2017 à 15 % en 2022 [11]. Amazon, Microsoft et Google pèsent ensemble 70 % du marché régional. En France, le marché du cloud d’infrastructure représentait 9 milliards d’euros en 2024. Plus de 70 % partaient vers des acteurs américains [10].
Le déséquilibre d’investissement est massif. Les quatre hyperscalers américains s’apprêtent à déployer entre 635 et 665 milliards de dollars dans l’IA en 2026. L’année précédente, ils en avaient dépensé 381 milliards [10].
Dans le capital-risque mondial, les États-Unis concentrent 89 % des opérations en valeur dans l’IA. L’Europe en capte 5 % [17]. La French Tech a levé 7,2 milliards d’euros en 2025 : un rebond réel, sans commune mesure avec les masses américaines [17].
Ce déséquilibre se lit dans les usages. En 2024, seulement 23 % des entreprises françaises de dix salariés ou plus affichaient un indice d’intensité numérique élevé ou très élevé. Dans les pays scandinaves, ce taux dépasse 55 % [8]. En 2025, 42 % des entreprises danoises utilisaient l’IA, 37,8 % des finlandaises, 35 % des suédoises [8]. La France se situe dans le ventre mou européen.
Deux précisions limitent la lecture catastrophiste. Sur les usages publics en ligne, la France se distingue favorablement : en 2025, 90,8 % des internautes français utilisaient les services publics en ligne, contre 75,0 % en moyenne dans l’Union [21]. L’OCDE range la France parmi les cinq premiers pays européens pour la transformation numérique du secteur public [9]. Mais entre la performance des interfaces publiques et la maîtrise des infrastructures, là se loge la vulnérabilité.
La dépendance a un prix juridique
Le numérique modifie radicalement les rapports entre nations. Il permet de contrôler en temps réel une partie croissante des acteurs. Par l’appropriation de la datasphère et les plateformes d’intermédiation, de nouvelles forces émergent qui obligent la puissance publique à se repositionner. C’est la thèse centrale de Stéphane Grumbach dans L’empire des algorithmes (Armand Colin, 2025) [14].
Cette appropriation a une traduction juridique concrète. Le Cloud Act autorise les autorités américaines à accéder aux données hébergées par des entreprises américaines, où qu’elles se trouvent dans le monde. Des données stockées en Europe par des filiales américaines peuvent être saisies en cas d’enquête, sans passer par des procédures d’entraide judiciaire internationale.
Certains ministères utilisent des solutions informatiques extra-européennes pour des données sensibles. La Cour des comptes l’a établi dans son rapport du 31 octobre 2025 sur les systèmes d’information civils de l’État [5]. La plateforme des données de santé est hébergée depuis plus de cinq ans chez un acteur américain. La plateforme d’achat public Place fait appel pour partie à un groupe canadien, sans calendrier ferme de migration. Aucun ministère ne dispose d’une cartographie complète de ses données sensibles [5].
Le diagnostic institutionnel était déjà établi en juillet 2024. La Cour des comptes relevait que la capacité de la DINUM à piloter une politique interministérielle avait été altérée par des changements de direction fréquents depuis 2018 [6]. Les résultats restaient « contrastés ». Surtout, la Cour constatait l’absence d’une consolidation des dépenses numériques de l’État et de leur projection [6]. Cet angle mort budgétaire rend impossible toute stratégie d’investissement cohérente.
L’IA comme point de bascule
Le débat sur la souveraineté numérique a longtemps porté sur les données et le cloud. L’IA le déplace sur un terrain plus radical : les modèles de décision eux-mêmes. Les modèles, les données d’entraînement, les puces graphiques et le cloud sont la propriété de grands groupes américains. La France ne dispose que d’un seul acteur d’envergure mondiale dans ce domaine, Mistral.
L’IA est une technologie à usage général. Elle va modifier l’ensemble des processus de production et la façon dont on travaille, dans tous les secteurs, pas seulement la tech. C’est ce que documente Axelle Arquié, économiste au CEPII, dans « Le double choc de l’IA : emploi et fiscalité », publié en 2026 [13].
Le choc fiscal qu’elle décrit complète le choc d’infrastructure. Les « cols blancs » paient plus d’impôts et de cotisations sociales que les autres catégories de travailleurs. Un choc de 20 % sur cette partie du marché du travail pourrait produire un effet ciseau très violent pour les finances publiques [13].
Si les gains de productivité de l’IA sont captés par des acteurs américains sur des plateformes américaines, la base fiscale française s’érode doublement. D’abord par la substitution d’emplois taxés en France. Ensuite par la localisation des profits hors territoire [13].
En mars 2026, Coface et l’Observatoire des emplois menacés et émergents ont publié la cartographie la plus granulaire à ce jour de l’exposition de l’emploi français à l’IA [12]. En 2026, 3,8 % des emplois sont vulnérables à l’IA générative. Dans un horizon de deux à cinq ans, ce taux monte à 16,3 %, soit environ 5 millions de postes [12]. La dépendance infrastructurelle amplifie ce risque. Si l’adaptation à l’IA se fait sur des outils que la France ne contrôle pas, les conditions de cette adaptation sont fixées ailleurs : vitesse, accès, coût, priorité sectorielle.
Sur les marchés à effets de réseau, le danger est le verrouillage dynamique. Jean Tirole l’a montré dans ses travaux sur la régulation des marchés numériques [20] : une fois installé, ce verrouillage rend toute entrée ultérieure structurellement impossible. L’attractivité des hyperscalers repose sur la richesse fonctionnelle, l’effet d’échelle et la dynamique des écosystèmes. Ces mécanismes créent des dépendances qui s’auto-renforcent.
Ce que l’Europe a mis sur la table, et ce qui manque encore
La réponse institutionnelle européenne s’est construite en deux temps. Le premier, réglementaire, a produit le RGPD, l’AI Act (pleinement applicable depuis août 2026) et le Data Act. La loi SREN de mai 2024 a donné à l’Arcep un rôle de régulateur des prestataires de services cloud [1]. L’Arcep a engagé une consultation sur l’interopérabilité et la portabilité et recommande à la Commission de désigner les principaux fournisseurs cloud comme contrôleurs d’accès dans le cadre du DMA [3].
Le second temps, industriel, est plus récent et plus ambitieux. La Commission européenne a adopté le 3 juin 2026 sa proposition de règlement sur le développement du cloud et de l’IA, dit CADA [10]. L’objectif : tripler au moins la capacité de centres de données de l’Union dans les cinq à sept ans. Couvrir intégralement les besoins des entreprises et des administrations européennes d’ici 2035. Le CADA s’inscrit dans un paquet de souveraineté technologique, aux côtés du Chips Act 2.0 et d’une stratégie open source européenne.
Mais la stratégie réglementaire porte un risque que Carl Benedikt Frey documente dans How Progress Ends (Princeton, 2025) [19]. Les institutions peuvent bloquer le progrès aussi sûrement que l’absence de règles. Une régulation qui s’arrête à la conformité sans créer les conditions d’une alternative industrielle crédible peut figer la dépendance en la légitimant.
Microsoft a étendu en juin 2025 sa gamme de solutions souveraines pour l’Europe, en s’appuyant sur ses partenariats Bleu en France et Delos Cloud en Allemagne. Cette stratégie vise à neutraliser l’argument réglementaire avant qu’il se traduise par des pertes de contrats publics. Tant que la maison mère reste soumise au droit américain, les garanties techniques d’isolement restent à examiner avec prudence.
En 2025, 83 % des dépenses de cloud et de logiciels des entreprises européennes partaient vers des acteurs américains [22]. Le mécanisme est auto-renforçant : la dépendance génère des flux financiers qui consolident la position dominante des hyperscalers. Investir davantage dans l’IA sans diversifier les fournisseurs d’infrastructure accentue la contrainte.
L’État reprend la propriété de ses modèles et de ses données sensibles, ou il renonce à décider
L’arbitrage est simple à énoncer, difficile à assumer. L’État cesse d’être locataire de ses propres décisions. Les données sensibles des administrations, qu’il s’agisse de santé, de fiscalité, de renseignement ou de commande publique, sont hébergées sur des infrastructures dont la puissance publique détient le contrôle juridique et technique, sans exception tirée du coût ou de la disponibilité de l’offre. La Cour des comptes a établi qu’aucun ministère ne dispose aujourd’hui d’une cartographie complète de ses données sensibles [5]. Cet angle mort est une délégation de fait à des acteurs soumis au droit américain.
Le verrouillage des marchés à effets de réseau se défait par la capacité de sortir, pas par la négociation contractuelle. Tirole l’a démontré, et cela vaut ici avec une précision particulière [20]. L’arbitrage transfère la compétence de qualification des infrastructures, c’est-à-dire la décision de savoir quelles données peuvent aller où, depuis chaque ministère vers une autorité interministérielle unique. Cette autorité disposerait d’un droit de veto sur les marchés publics numériques. Les solutions de type « cloud souverain » adossées à des maisons mères américaines perdraient leur éligibilité pour les données de niveau sensible.
Cette migration est la première phase. L’horizon est européen, et il se construit par la commande publique : le CADA doit devenir un instrument de masse critique pour les offres qualifiées. L’interopérabilité et la réversibilité complètent le dispositif, en attaquant l’économie du verrouillage propriétaire. Le troisième étage est la formation : un plan national aux technologies open source, adossé à la stratégie européenne, sort les agents publics des écosystèmes propriétaires.
L’arbitrage principal porte sur le temps et l’argent. Migrer la plateforme des données de santé vers un environnement qualifié SecNumCloud a un coût d’investissement réel. Migrer la plateforme d’achat public Place et les messageries ministérielles également : réécritures, tests, montée en compétences, prix de marché plus élevés à court terme. Ce coût se répercute sur les budgets ministériels et sur les délais des projets.
Ce que cet arbitrage ferme, c’est la facilité de passer des marchés avec les acteurs les plus matures et les plus rapides à déployer [5]. Les fournisseurs français et européens gagnent un marché intérieur garanti et doivent démontrer dans des délais courts qu’ils peuvent tenir la charge. L’alternative est un double choc sur l’emploi et la base fiscale dont les effets sont déjà en cours de calcul en 2026 [13]. L’investissement dans la propriété des infrastructures publiques reste moins coûteux que la facture de la dépendance, à condition de commencer avant que les effets de réseau de l’IA rendent la sortie structurellement impossible.
Sources
[1] Arcep, « Rapport annuel 2025 : Tome 3 », juillet 2025, https ://www.arcep.fr/uploads/tx_gspublication/ARCEP-RA2025-TOME_3-Norme_A.pdf (consulté le 26/08/2026).
[2] Arcep, « Consultation publique sur l’interopérabilité et la portabilité des services cloud », juillet 2025, https ://www.arcep.fr/actualites/actualites-et-communiques/detail/n/cloud-170625.html (consulté le 26/08/2026).
[3] Commission européenne, « Rapport par pays sur la Décennie numérique 2024 : France », 2024, https ://digital-strategy.ec.europa.eu/fr/node/13602 (consulté le 26/08/2026).
[4] Eurostat / OCDE, « AI use in enterprises et adoption de l’IA par les PME », décembre 2025, https ://www.oecd.org/content/dam/oecd/fr/publications/reports/2025/12/ai-adoption-by-small-and-medium-sized-enterprises_9c48eae6/1dbf96ef-fr.pdf (consulté le 26/08/2026).
[5] Cour des comptes, « Les enjeux de souveraineté des systèmes d’information civils de l’État » (rapport S2025-1479), 31 octobre 2025, https ://www.ccomptes.fr/fr/publications/les-enjeux-de-souverainete-des-systemes-dinformation-civils-de-letat (consulté le 26/08/2026).
[6] Cour des comptes, « Le pilotage de la transformation numérique de l’État par la direction interministérielle du numérique », 10 juillet 2024, https ://www.ccomptes.fr/fr/publications/le-pilotage-de-la-transformation-numerique-de-letat-par-la-direction (consulté le 26/08/2026).
[7] Commission européenne, « Cloud and AI Development Act (CADA) : proposition de règlement COM(2026) 502 final », 3 juin 2026, couverture IT Social, https ://itsocial.fr/cloud-infrastructure-it/cloud-infrastructure-it-articles/geopolitique-de-lia-partie-4-les-fournisseurs-de-cloud-europeens-doublent-de-taille-en-5-ans-mais-reculent-en-parts-de-marche/ (consulté le 26/08/2026).
[8] Synergy Research Group, données de parts de marché cloud Europe 2024, citées dans IT Social, 2026, https ://itsocial.fr/cloud-infrastructure-it/cloud-infrastructure-it-articles/geopolitique-de-lia-partie-4-les-fournisseurs-de-cloud-europeens-doublent-de-taille-en-5-ans-mais-reculent-en-parts-de-marche/ (consulté le 26/08/2026).
[9] Coface / Observatoire des emplois menacés et émergents, « Exposition de l’emploi français à l’IA », mars 2026, https ://anthemcreation.com/en/artificial-intelligence/ai-jobs-5-million-at-risk-france-coface-oem/ (consulté le 26/08/2026).
[10] Axelle Arquié, « Le double choc de l’IA : emploi et fiscalité », L’Économie politique, 2026/2, n° 110, https ://shs.cairn.info/publications-de-axelle-arquie–111394 (consulté le 26/08/2026).
[11] Stéphane Grumbach, L’empire des algorithmes : Une géopolitique du contrôle à l’ère de l’anthropocène, Armand Colin, 2025, https ://www.dunod.com/histoire-geographie-et-sciences-politiques/empire-algorithmes-une-geopolitique-du-controle-ere (consulté le 26/08/2026).
[12] EY France, « Baromètre du capital-risque 2025 : résultats annuels », janvier 2026, https ://www.ey.com/fr_fr/insights/fast-growing-companies/barometre-ey-du-capital-risque-les-resultats-annuels (consulté le 26/08/2026).
[13] Carl Benedikt Frey, How Progress Ends : Technology, Innovation, and the Fate of Nations, Princeton University Press, 2025, https ://press.princeton.edu/books/hardcover/9780691233079/how-progress-ends (consulté le 26/08/2026).
[14] Jean Tirole, travaux sur la régulation des marchés numériques, référence récente « European Defence », Project Syndicate, 2026, https ://www.project-syndicate.org/columnist/jean-tirole (consulté le 26/08/2026).
[15] Commission européenne, « Rapport par pays 2025 : France », semestre européen, document de travail SWD(2025) 210, juin 2025, https ://economy-finance.ec.europa.eu/document/download/9f4d2810-f2df-4b16-8eb8-7189923a7622_en?filename=FR_CR_SWD_2025_210_1_EN_autre_document_travail_service_part1_v3.pdf (consulté le 26/08/2026).
[16] Cigref, données sur les dépenses de cloud et de logiciels des entreprises européennes, chiffre repris en Conseil des ministres, juin 2025, couverture Studeria, août 2026, https ://www.studeria.fr/articles-de-blog/couts-ia-generative-budgets-dsi-souverainete-numerique (consulté le 26/08/2026).
