Depuis 2023, la France consacre au moins 2 % de son PIB aux dépenses de défense, un seuil qu’elle n’avait plus franchi depuis le début des années 2000. Ce retour à la norme de l’Alliance atlantique ressemble à une remontée de pente. Il intervient au moment précis où la pente s’est considérablement redressée.

Les 32 pays de l’OTAN ont scellé en juin 2025, à La Haye, un accord pour porter leurs dépenses à 5 % du PIB d’ici 2035. La France dépensera davantage : c’est acquis. Reste à décider qui paie, selon quelle architecture institutionnelle, et si la France le fait seule ou en construisant quelque chose de durable à l’échelle européenne.

Soixante ans de désarmement tranquille

L’effort de défense français a fondu sans discontinuer des années 1960 au milieu des années 2010. Cette descente tient à un dividende de paix que l’Europe a prélevé sans le nommer, et sans le constituer en réserve.

Depuis le début des années 2000, le taux varie autour de 2 % du PIB français [2]. Ce plateau apparent masque une réalité moins flatteuse : pendant que la France stagnait, d’autres réarmaient. Les États-Unis ont augmenté leurs dépenses militaires de plus de 59 % depuis 2000 [2].

La Chine les a multipliées par plus de six sur la même période [2]. La Russie les a quasiment triplées [2]. La Pologne consacrait déjà plus de 4 % de son PIB aux dépenses militaires en 2024 [2].

En 2025, le budget du ministère des Armées atteint 52,3 milliards d’euros hors pensions [1]. C’est 3,3 milliards de plus qu’en 2024 [1]. La loi de programmation militaire 2024-2030, votée en juin 2023, prévoit 413,3 milliards d’euros sur l’ensemble de la programmation [4]. C’est 118 milliards de plus que la précédente [4]. Ces objectifs sont déjà dépassés par les cibles fixées à La Haye.

En 2025, la France a consacré près de 7 milliards d’euros à sa dissuasion nucléaire, soit environ 13 % du budget de la défense et 0,2 % du PIB [1]. Le salaire médian s’établissait à 2 190 euros nets par mois en 2024 [9]. Ces 7 milliards représentent l’équivalent de 266 000 années de ce salaire, consacrées à maintenir la crédibilité d’une arme que la France espère ne jamais employer.

Le mur budgétaire de 2030

Les objectifs évoqués dans le débat portent les dépenses militaires à 3,5 % du PIB, voire 5 %, contre environ 2 % en 2025. Cette ambition pose un problème de financement dans des finances publiques déjà fragiles.

Le dernier effort de défense à 3,5 % du PIB remonte à 1970 [3]. Pour retrouver un effort à 5 % du PIB, il faut remonter à 1962 [3]. En euros courants, atteindre 3,5 % du PIB en 2030 signifie quasiment doubler les crédits militaires [3]. De 59 milliards aujourd’hui, on passerait à 120 milliards [3]. Viser les 5 % porterait la facture à 170 milliards [3].

La France affichait le plus important déficit public de la zone euro en 2024, à 5,8 % du PIB [3]. Sa dette atteignait 113 % du PIB, troisième rang de la zone [3]. France Stratégie a calculé ce que coûte une cible de 3,5 % en 2030, combinée à 1 % du PIB de transition écologique [3]. Il faudrait ramener la croissance des autres dépenses publiques à 0,9 % par an, soit environ 15 milliards d’euros d’économies annuelles [3]. Entre 2001 et 2023, cette croissance atteignait 3,2 % annuels en moyenne [3].

France Stratégie identifie quatre leviers pour y parvenir, dans sa note de mai 2025 [3]. Premier levier : maîtriser les dépenses publiques. Deuxième levier : augmenter les impôts, à hauteur de 2 points de TVA supplémentaires par an pendant cinq ans [3].

Troisième levier : porter le taux d’emploi de 4,7 points supplémentaires en cinq ans d’ici 2030, soit environ 1,9 million d’emplois de plus [3]. Quatrième levier : recourir à un financement européen via un endettement commun [3]. S’appuyer sur un seul de ces leviers paraît irréaliste au regard de l’ampleur de l’effort. Il faudra en mobiliser plusieurs.

Le piège classique consiste à traiter cette addition comme une question de répartition fiscale interne : augmenter ici, couper là. C’est précisément ce raisonnement qui, répété depuis soixante ans, a produit le décrochage.

Trois ruptures que la LPM ne nomme pas

La première rupture est géopolitique. Le risque d’effacement du protecteur américain s’est exacerbé depuis le retour au pouvoir de Donald Trump en janvier 2025 [6]. Les États-Unis représentaient encore 66 % des dépenses militaires de l’Alliance en 2024 [2]. Le sommet de La Haye de juin 2025 a rappelé les États européens à leurs responsabilités budgétaires dans le cadre de l’OTAN [6]. La France aspire à une Europe de la défense plus souveraine, tout en restant dépendante des capacités américaines en matière de renseignement, de mobilité stratégique et de cybersécurité.

La deuxième rupture est nucléaire. La Russie a déployé des missiles nucléaires tactiques en Biélorussie depuis 2023 [8]. Le Royaume-Uni a augmenté son arsenal nucléaire de 45 % [8]. La Chine ajoute une centaine d’ogives par an à son stock [8]. Ces évolutions ont forcé une actualisation de la doctrine française.

Le 2 mars 2026, sur l’Île Longue, le président de la République a confirmé l’évolution de la dissuasion nucléaire française et annoncé l’augmentation et la modernisation de l’arsenal [11]. La France reste le seul pays de l’Union européenne à disposer de la dissuasion nucléaire. L’extension de cette dissuasion aux alliés européens est désormais posée, sans être résolue.

La troisième rupture est technologique. L’expansion du cyberespace, l’avènement de l’intelligence artificielle et l’informatique quantique pèsent désormais sur la dissuasion, selon Bruno Tertrais [7]. Ces technologies créent de nouvelles sources d’instabilité. Elles accélèrent le temps de décision jusqu’à augmenter le risque qu’un conflit nucléaire éclate à la suite d’un malentendu ou d’un accident technique.

La dissuasion qui a stabilisé l’Europe depuis soixante ans reposait sur une chaîne de commandement humaine, à temps de décision mesurable en heures. Les systèmes d’armes autonomes et les boucles décisionnelles accélérées par l’intelligence artificielle raccourcissent ce temps. Ils le rendent incompatible avec les doctrines héritées de la Guerre froide [7].

Transférer le financement de la dissuasion à l’échelle européenne

La dissuasion nucléaire française est financée exclusivement par le contribuable français [1]. Elle est décidée exclusivement par le président de la République. Elle défend des intérêts dont l’Europe bénéficie sans en partager la charge.

Ce déséquilibre est connu depuis des décennies. Depuis le sommet de La Haye de juin 2025, il est devenu politiquement intenable [6]. La voie esquissée consiste à nourrir l’article 42.7 du traité sur l’Union européenne avec un vrai traité de défense européenne, en dupliquant rapidement les moyens de l’OTAN [10].

L’arbitrage que la campagne 2027 devra trancher est celui-ci : transférer une fraction du financement de la dissuasion française à un mécanisme de dette commune européenne. Cette dette serait conditionnée à un droit de consultation stratégique partagé entre les États participants, sans toucher au commandement opérationnel, qui reste présidentiel et français.

France Stratégie identifie explicitement le recours à un endettement commun comme l’un des quatre leviers réalistes, de nature à partager une partie de l’effort avec nos partenaires [3]. La relation franco-britannique est déterminante parce qu’elle associe les deux seules puissances nucléaires européennes [6].

Ce levier change trois choses simultanément. Qui paie : les partenaires européens co-financeurs, et non le seul contribuable français. Qui détient la légitimité stratégique : une consultation européenne formalisée remplace le monologue national. Quelle institution existe : un mécanisme de dette commune de défense, distinct des règles budgétaires du Pacte de stabilité.

Le coût de l’inaction est chiffré. Maintenir le statu quo, c’est demander au contribuable français de porter seul le passage de 2 % à 3,5 % du PIB [3]. La dette publique dépasse déjà 113 % du PIB et le déficit était le plus élevé de la zone euro en 2024 [3]. Pour la seule dissuasion nucléaire, passer de 7 à environ 12 milliards annuels d’ici 2030 mobilise l’équivalent de 457 000 années de salaire médian supplémentaires [1][9]. Ce montant serait décidé dans un format du siècle dernier, un État souverain dépensant seul, face à une menace que partagent vingt-sept pays.

Sources

[1] Ministère des Armées, « Chiffres clés de la défense 2025 », octobre 2025, https ://www.defense.gouv.fr/sites/default/files/ministere-armees/Chiffres_Cle%CC%81s_2025_FR%20(10%202025).pdf (consulté le 29/08/2026).

[2] SIPRI, « Yearbook 2024 : Armaments, Disarmament and International Security », résumé en français, GRIP, octobre 2024, https ://www.sipri.org/sites/default/files/2024-10/yb24_summary_fr.pdf (consulté le 29/08/2026).

[3] France Stratégie (Claeys G., Moura S., Quennesson L., Trinh J.), « Comment financer le réarmement et nos autres priorités d’ici à 2030 ? », Note Flash n° 2, 19 mai 2025, https ://www.strategie-plan.gouv.fr/comment-financer-le-rearmement-et-nos-autres-priorites-dici-2030 (consulté le 29/08/2026).

[4] Sénat, « Rapport sur le projet de loi de finances pour 2025 : Mission Défense », l24-144-39, 2024, https ://www.senat.fr/rap/l24-144-39/l24-144-39_mono.html (consulté le 29/08/2026).

[5] Sénat, « La nécessaire modernisation de la dissuasion nucléaire », rapport du groupe de travail, r16-560, 2016, https ://www.senat.fr/rap/r16-560/r16-560_mono.html (consulté le 29/08/2026).

[6] Toute l’Europe, « Sommet de l’OTAN : en approuvant une hausse des dépenses militaires, l’Europe franchit un seuil stratégique », 26 juin 2025, https ://www.touteleurope.eu/l-ue-dans-le-monde/sommet-de-l-otan-en-approuvant-une-hausse-des-depenses-militaires-l-europe-franchit-un-seuil-strategique/ (consulté le 29/08/2026).

[7] Bruno Tertrais, Pax atomica ? Théorie, pratique et limites de la dissuasion, Odile Jacob, janvier 2024, https ://www.odilejacob.fr/catalogue/histoire-et-geopolitique/geopolitique-et-strategie/pax-atomica-_9782415005849.php (consulté le 29/08/2026).

[8] SIPRI Yearbook 2025, cité dans IDN, « Sortir du piège : pourquoi la guerre rend le désarmement nucléaire incontournable », juin 2026, https ://www.idn-france.org/sortir-du-piege-pourquoi-la-guerre-rend-le-desarmement-nucleaire-incontournable/ (consulté le 29/08/2026).

[9] INSEE, « Les salaires dans le secteur privé en 2024 », INSEE Première n° 2079, 23 octobre 2025, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/8657156 (consulté le 29/08/2026).

[10] Institut Jacques Delors, « L’Europe en débat : Défense 25 : sortir des sentiers battus », avec Nicole Gnesotto, 2025, https ://institutdelors.eu/evenements/leurope-en-debat-quelle-defense-pour-leurope-de-demain/ (consulté le 29/08/2026).

[11] BFMTV, « 300 têtes, 7 milliards d’euros en 2025, des missiles dans des sous-marins ou des Rafale : la dissuasion nucléaire française peut-elle s’étendre à l’Europe ? », 25 février 2026, https ://www.bfmtv.com/economie/entreprises/defense/300-tetes-7-milliards-d-euros-en-2025-des-missiles-dans-des-sous-marins-ou-des-rafale-la-dissuasion-nucleaire-francaise-peut-elle-s-etendre-a-l-europe-un-discours-de-macron-est-attendu-le-2-mars_AD-202602250570.html (consulté le 29/08/2026).