Douze millions de maisons françaises reposent sur des sols argileux qui gonflent et se rétractent au gré des sécheresses. Leurs propriétaires subissent des fissures béantes, des fondations qui s’affaissent, des logements qui perdent leur valeur. Le régime national d’indemnisation paie, les primes augmentent, et les communes continuent d’autoriser des constructions sur les mêmes terrains exposés. Ce cycle a un nom : la mal-adaptation. C’est un choix politique qui peut être défait en 2027.
Douze millions de maisons sur des fondations qui cèdent
Depuis un arrêté du 9 janvier 2026, 12,1 millions de maisons individuelles sont classées en zone à risque de retrait-gonflement des argiles [4]. Le mécanisme est simple : sous l’effet de la sécheresse, le sol se rétracte et entraîne un affaissement des fondations. Au retour des pluies, il gonfle. Les murs se fissurent, parfois béamment. Certains logements deviennent inhabables, inlouables, invendables.
Les coûts de réparation oscillent, selon la surface et l’ampleur des désordres, entre 30 000 et 80 000 euros [2]. Le sinistre moyen s’établissait en 2023 à 16 500 euros [2]. C’est environ sept mois et demi de salaire médian net : la moitié des salariés du secteur privé perçoit moins de 2 190 euros nets par mois [1]. Pour un propriétaire modeste, c’est souvent le double ou le triple de ce qu’il lui reste après le remboursement de son crédit immobilier.
Le rythme a changé d’échelle. Avant 2016, le coût moyen annuel de la sécheresse restait inférieur à 300 millions d’euros. Depuis, il dépasse régulièrement un milliard [2].
En 2022, il a atteint 3,5 milliards [2]. Sur quarante ans, les inondations représentent 24,8 milliards d’euros de dommages assurés sur les 49,9 milliards versés au titre des catastrophes naturelles entre 1982 et 2022 [2]. Sur la dernière décennie, le retrait-gonflement des argiles est devenu le risque naturel le plus coûteux : 53 % des indemnisations versées au titre de cette garantie [2].
Un régime d’indemnisation calibré sur le monde d’avant
Le régime d’indemnisation des catastrophes naturelles, créé en 1982, a longtemps fonctionné comme un amortisseur solide. Depuis sa création, il a permis d’indemniser 3,6 millions de sinistres pour plus de 50 milliards d’euros [14]. Mais il a été calibré sur une sinistralité passée.
La Caisse centrale de réassurance estime que la sinistralité devrait augmenter d’environ 40 % à l’horizon 2050 sous l’effet du changement climatique, et de 60 % en intégrant l’évolution des biens assurés [3]. Pour tenir, la surprime Cat Nat est passée de 12 % à 20 % pour les contrats d’assurance habitation au 1er janvier 2025 [14]. La mission sur l’assurabilité des risques climatiques estime que ce taux devra atteindre 26 % à l’horizon 2050 [14]. Le mécanisme compense en prélevant davantage sur tous les assurés, sans agir sur les causes de l’accumulation.
Une étude Elabe de 2023 révèle que près d’un Français sur deux pense qu’il ne pourra plus s’assurer demain contre les catastrophes naturelles [3]. Ce n’est pas une anxiété irrationnelle.
Un plan d’adaptation qui ne contraint rien
La France s’est dotée en mars 2025 d’un troisième Plan national d’adaptation au changement climatique, qui prépare officiellement le pays à un réchauffement de 4 °C en 2100 [9]. Dans ce scénario, les étés caniculaires d’aujourd’hui seraient considérés comme normaux dans une France à 2,7 °C en 2050 [12]. Les vagues de chaleur seraient cinq fois plus fréquentes, avec des températures pouvant atteindre 48 °C [12].
Depuis le 26 janvier 2026, la trajectoire de référence climatique, la TRACC, est inscrite dans le Code de l’environnement [10]. Elle est dépourvue de valeur législative, ne crée aucune obligation nouvelle et n’est opposable ni au législateur ni aux autorités administratives. Un document de planification qui ne contraint rien ne change rien.
Le Haut Conseil pour le Climat juge que “le plan est un progrès dans sa conception, mais les moyens financiers sont manifestement insuffisants” [6]. Il estime le besoin d’investissement en adaptation à 2,3 milliards d’euros par an [6]. C’est cinq fois l’enveloppe annuelle effective du plan. Le Fonds vert, dont dépend largement le financement territorial, a été réduit de 2,5 à 1,15 milliard d’euros entre 2024 et 2025 [7].
La Cour des comptes, dans son rapport public annuel 2024 entièrement consacré à l’adaptation, demande à l’État de chiffrer les efforts budgétaires nécessaires face “au mur d’investissements” à venir [5]. Elle ajoute que si le scénario à 4 °C en 2100 se confirme, le contenu du plan devrait être “sensiblement différent de celui des deux plans précédents, de même que l’effort budgétaire à consentir” [5]. L’écart entre ce qui est investi et ce qui serait nécessaire tient à une question d’architecture : qui décide où l’on construit, qui paie quand la maison se fissure, et qui porte le risque de l’exposition future.
Rendre la TRACC opposable ou continuer de payer la mal-adaptation
Le mécanisme qui produit la situation actuelle est connu. Les collectivités autorisent des constructions sur des sols à risque. L’État et les assureurs mutualisent les dommages via le régime Cat Nat.
Personne ne supporte le coût de la décision d’urbanisme au moment où elle est prise. Le régime Cat Nat, en socialisant la réparation, finance implicitement la mal-adaptation. Tim Lenton, dans Positive Tipping Points (2024), décrit précisément ce type de verrou : les institutions de compensation absorbent les chocs sans modifier le comportement qui les produit [13].
Chaque euro investi dans l’adaptation évite jusqu’à 10,5 euros de dommages [8]. Les besoins d’investissement s’élèvent à 10,6 milliards d’euros par an jusqu’en 2050 [7]. En 2025, les aides publiques mobilisées atteignaient 1,7 milliard d’euros [7]. L’Institut de la finance durable, qui a calculé ce ratio, en tire une conclusion simple : augmenter les crédits sans changer les règles du jeu ne suffit pas [8].
Le choix pour 2027 consiste à inscrire la TRACC dans le droit de l’urbanisme avec force opposable. Toute autorisation de construire dans une zone exposée engagerait alors la responsabilité de la collectivité qui la délivre, au lieu de transférer la charge au régime national. Le Haut Conseil pour le Climat souligne que la prise en compte de la TRACC comme référentiel dans tous les documents de planification territoriaux constitue “une condition minimale pour rendre opérationnelle la mise en œuvre de l’adaptation” [6]. Minimale, pas suffisante : elle suppose que la trajectoire soit opposable, et non un référentiel consultatif.
Concrètement, ce déplacement modifie l’intérêt de chaque maire à urbaniser les zones exposées. Une commune qui autorise une maison sur un sol argileux classé à risque fort porterait la charge des sinistres futurs non couverts par l’assurance, sans la transférer au régime national. Les normes de construction prennent elles aussi du retard : la réglementation RE 2020, en vigueur depuis 2022, prend la canicule de 2003 comme référence pour un événement climatique moyen en 2050 [9].
L’été 2026, avec ses 100 000 hectares de forêts brûlées et 0,1 point de PIB amputé selon la Direction générale du Trésor, a rendu visible ce que les bilans annuels dissimulaient encore [11] [15]. L’adaptation n’est plus une politique d’anticipation. C’est déjà une politique de survie économique. Il reste à décider qui en paie la facture.
Sources
[1] INSEE, « Les salaires dans le secteur privé en 2024 », Insee Première n° 2079, 23 octobre 2025, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/8657156 (consulté le 19/09/2026).
[2] CCR / SDES, « Chiffres clés des risques naturels : Édition 2023 », SDES, janvier 2024, https ://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/edition-numerique/chiffres-cles-risques-naturels/ (consulté le 19/09/2026).
[3] CCR, « Conséquences du changement climatique sur le coût des catastrophes naturelles en France à horizon 2050 », septembre 2023, https ://www.ccr.fr/consequences-du-changement-climatique-sur-le-cout-des-catastrophes-naturelles-en-france-a-horizon-2050/ (consulté le 19/09/2026).
[4] BRGM / Géorisques, carte nationale d’exposition au retrait-gonflement des argiles, arrêté du 9 janvier 2026, https ://www.georisques.gouv.fr (consulté le 19/09/2026).
[5] Cour des comptes, Rapport public annuel 2024 : L’action publique en faveur de l’adaptation au changement climatique, mars 2024, https ://www.ccomptes.fr/fr/publications/le-rapport-public-annuel-2024 (consulté le 19/09/2026).
[6] Haut Conseil pour le Climat, Avis sur le Plan national d’adaptation au changement climatique (PNACC-3), mars 2025, https ://www.hautconseilclimat.fr/wp-content/uploads/2025/03/2025_HCC_auto_saisine_avis_PNACC3_VF.pdf (consulté le 19/09/2026).
[7] I4CE (Institut de l’économie pour le climat), « Adapter la France à +4 °C : moyens, besoins, financements », septembre 2025, https ://www.i4ce.org/en/publication/adapting-france-four-degrees-current-resources-additional-needs-funding-options-climate/ (consulté le 19/09/2026).
[8] Institut de la finance durable (IFD), « Une France à +4 °C : financer l’adaptation de l’économie au changement climatique », mai 2026, https ://institutdelafinancedurable.com/en/linstitut-de-la-finance-durable-publie-son-rapport-une-france-a-4c-financer-ladaptation-de-leconomie-au-changement-climatique/ (consulté le 19/09/2026).
[9] Ministère de la Transition écologique, Troisième Plan national d’adaptation au changement climatique (PNACC-3), 10 mars 2025, https ://www.ecologie.gouv.fr/actualites/gouvernement-lance-nouveau-plan-national-dadaptation-changement-climatique (consulté le 19/09/2026).
[10] Décret n° 2026-23 du 23 janvier 2026 et arrêté du 23 janvier 2026 inscrivant la TRACC au Code de l’environnement, Journal officiel, 25 janvier 2026, https ://www.adaptation-changement-climatique.gouv.fr/comprendre/strategie/une-trajectoire-reference-pour-sadapter-au-changement-climatique (consulté le 19/09/2026).
[11] Direction générale du Trésor, estimation de l’impact des canicules et de la sécheresse de l’été 2026 sur la croissance, août 2026, relayé par Journal de la Météo de l’Ain, 3 septembre 2026, https ://www.lejma.fr/2026/09/03/canicules-2026-la-france-perd-01-de-son-pib/ (consulté le 19/09/2026).
[12] Météo-France / HCC, Rapport annuel 2025 du Haut Conseil pour le Climat, chapitre 1, juillet 2025, https ://www.hautconseilclimat.fr/wp-content/uploads/2025/09/Chapitre-1_HCC_RA_2025.pdf (consulté le 19/09/2026).
[13] Tim Lenton, Positive Tipping Points : How to Fix the Climate Crisis, Oxford University Press, 2024, https ://global.oup.com/academic/product/positive-tipping-points-9780198875789 (consulté le 19/09/2026).
[14] Sénat, Rapport sur le régime d’indemnisation des catastrophes naturelles, 2024, https ://www.senat.fr/rap/r23-603/r23-6033.html (consulté le 19/09/2026).
[15] France Assureurs, évaluation des sinistres liés aux incendies de l’été 2026, Public Sénat, 29 août 2026, https ://www.publicsenat.fr/actualites/environnement/une-facture-qui-sannonce-considérable-apres-les-incendies-les-canicules-et-la-secheresse-de-lete-2026 (consulté le 19/09/2026).
