Techniciens, agents de maîtrise, infirmières, contremaîtres : en 2024, ce sont eux qui ont reculé. Leur salaire net réel a baissé de 0,1 %, quand celui des ouvriers progressait de 1,1 % [1]. L’arbitrage de 2027, c’est décider si l’on continue à subventionner un plancher tout en laissant le milieu de la distribution sans règle, ou si l’on transfère aux branches professionnelles la compétence réelle de fixer les salaires.
Un milieu qui recule pendant que les extrêmes bougent
Entre 1996 et 2022, les inégalités salariales ont globalement baissé dans le secteur privé. Les 10 % les moins bien payés ont progressé de 18,7 % en euros constants ; les 10 % les mieux payés, de 14,9 % [1]. Ce recul des écarts est réel.
Mais il masque une géographie plus dure. En 2024, un salarié sur dix du secteur privé gagne moins de 1 492 euros nets par mois. La moitié gagne moins de 2 190 euros. Un sur dix dépasse 4 334 euros [1]. Entre ces deux bornes, les professions intermédiaires subissent une compression que ni le plancher légal ni les grilles de branche ne corrigent.
Sur la longue période, la médiane en euros constants a progressé de 13 % depuis 1996 [3]. Cela représente moins de 0,5 % par an. Entre 2008 et 2024, le salaire net en équivalent temps plein a augmenté de 4,2 % en euros constants dans le privé, soit 0,3 % par an en moyenne [1]. Trente ans de carrière pour un mois de salaire supplémentaire en pouvoir d’achat réel.
Soixante-quinze milliards qui bloquent les hausses du milieu
Depuis 1993, les exonérations de cotisations patronales sont maximales au niveau du Smic et dégressives jusqu’à 1,6 Smic. Ce dispositif représentait 75 milliards d’euros en 2023 [7]. Sa logique était cohérente dans les années 1990 : rendre le travail peu qualifié compétitif pour en préserver le volume.
Le problème est mécanique. Augmenter un salarié au-delà du seuil fait brutalement monter le coût du travail. Les exonérations diminuent ou disparaissent. Pour payer 100 euros de plus à un salarié proche du Smic, un employeur peut débourser jusqu’à 450 euros en coût total [7]. Résultat : les entreprises calent leurs politiques de rémunération sous les seuils, et les promotions stagnent.
La Cour des comptes et France Stratégie ont documenté ces effets en 2024 [7][8]. L’investissement dans la formation est freiné. L’effet sur l’emploi industriel reste modéré. Et la distribution des salaires s’écrase : c’est ce que les deux rapports appellent l’effet de « smicardisation ».
Le résultat est visible dans les branches professionnelles. Au 1er juin 2026, 70 % des branches ont des minima conventionnels sous le Smic, soit 126 branches sur 179, couvrant 11,9 millions de salariés [13]. Les grilles existent sur le papier. En pratique, elles sont inopérantes : chaque entreprise fixe ce qu’elle veut, sans référence collective.
La pression s’exerce des deux côtés à la fois
Deux dynamiques aggravent cette situation structurelle.
Les innovations technologiques frappent sélectivement les tâches de routine au milieu de l’échelle, celles que les techniciens et agents de maîtrise occupent. La compression salariale que produit le système d’exonérations se double d’une pression sur le volume d’emplois dans cette zone.
En parallèle, les revalorisations successives du Smic liées à l’inflation ont réduit le différentiel entre le plancher légal et les qualifications juste au-dessus. Quand le Smic augmente automatiquement, les premiers échelons des grilles se rapprochent de lui. Les tensions montent sur les niveaux intermédiaires, sans mécanisme d’entraînement vers le haut.
La France se situe dans la partie médiane du classement européen pour les salaires bruts annuels en 2025 [9]. Elle dépasse l’Espagne et l’Italie, mais reste en retrait de la Belgique, de l’Allemagne et des Pays-Bas. La différence ne tient pas seulement aux salaires bruts : la part du revenu du travail prélevée par les cotisations et impôts y est parmi les plus élevées d’Europe selon les données OCDE [10].
Transférer la compétence salariale aux branches, avec obligation de résultat
L’architecture actuelle distribue les rôles de façon perverse. Le Smic indexé sur l’inflation fournit un plancher automatique. Les branches négocient des grilles que personne ne respecte. Les exonérations dégressives subventionnent le maintien en bas. Toute hausse du milieu de la distribution est simultanément pénalisée par la perte des exonérations et abandonnée par des branches défaillantes.
L’arbitrage possible pour 2027, documenté par Bertrand Martinot et Franck Morel dans Le travail est la solution [14], consiste à transférer la compétence de fixation des minima salariaux réels aux branches, en déconnectant l’assiette des exonérations du seul niveau du Smic. Les exonérations ne seraient plus attachées à un seuil universel mais à l’échelon de qualification défini par la branche. Cette branche devrait renégocier sa grille régulièrement sous peine de perdre les avantages. Une branche dont les grilles stagnent perdrait ses avantages fiscaux.
Cela rend possible ce qui n’existe pas aujourd’hui : un droit positif à la progression des salaires du milieu, pas seulement un filet pour les plus bas.
Ce que cela ferme : le maintien de la politique d’exonérations dans sa forme actuelle, qui concentre 75 milliards d’euros sur le bas de la distribution [7][8]. France Stratégie et la Cour des comptes ont tous deux relevé que l’efficacité emploi de cette dépense est devenue marginale au-delà du Smic immédiat [7][8]. Réorienter une part de cette masse vers les salaires intermédiaires suppose d’accepter que le coût du travail peu qualifié remonte, au moins partiellement. Certaines branches, notamment dans les services à la personne et la restauration, seraient exposées à une transition difficile.
Ce que cela construit : des grilles conventionnelles qui redeviennent des références réelles, une formation dont le rendement redevient visible dans la fiche de paie, et une hiérarchie salariale qui cesse d’être écrasée par la mécanique des seuils.
Sources
[1] INSEE, « Les salaires dans le secteur privé en 2024 », INSEE Première n° 2079, octobre 2025, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/8657156 (consulté le 06/09/2026).
[2] INSEE, « Les salaires dans le secteur privé en 2022 », INSEE Première n° 1971, novembre 2023, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/7707884 (consulté le 06/09/2026).
[3] INSEE, « Séries longues sur les salaires dans le secteur privé et dans la fonction publique », INSEE Résultats, décembre 2024, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/2122816?sommaire=2122819 (consulté le 06/09/2026).
[4] INSEE, Focus n° 230, « Le pouvoir d’achat du salaire net dans le secteur privé a progressé de 13,1 % entre 1996 et 2018 », avril 2020, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/5351312 (consulté le 06/09/2026).
[5] France Stratégie / Direction générale du Trésor, Les politiques d’exonérations de cotisations sociales, rapport, octobre 2024, https ://www.strategie-plan.gouv.fr/files/2024-11/rapport_vffff_241003.pdf (consulté le 06/09/2026).
[6] Cour des comptes, « Les politiques d’exonérations de cotisations sociales : une inflexion nécessaire », plateforme d’évaluation des politiques publiques, 2024, https ://www.ccomptes.fr/fr/plateformes-citoyennes/plateforme-evaluations-politique-publique/explorer-evaluations/les-46 (consulté le 06/09/2026).
[7] France Stratégie / Direction générale du Trésor, Les politiques d’exonérations de cotisations sociales, rapport, octobre 2024, https ://www.strategie-plan.gouv.fr/files/2024-11/rapport_vffff_241003.pdf (consulté le 06/09/2026).
[8] Cour des comptes, « Les politiques d’exonérations de cotisations sociales : une inflexion nécessaire », plateforme d’évaluation des politiques publiques, 2024, https ://www.ccomptes.fr/fr/plateformes-citoyennes/plateforme-evaluations-politique-publique/explorer-evaluations/les-46 (consulté le 06/09/2026).
[9] Eurostat / Euronews, « Salaires moyens en Europe : dans quels pays les salaires sont les plus élevés ? », mai 2025, https ://www.euronews.com/business/2025/05/06/average-salaries-across-europe-which-countries-have-the-highest-pay (consulté le 06/09/2026).
[10] OCDE, Taxing Wages 2026, avril 2026, https ://www.oecd.org/en/publications/taxing-wages-2026_3a5169ef-en/ (consulté le 06/09/2026).
[13] Ministère du Travail / comité national de suivi des salaires, compte rendu de la réunion du 27 mai 2026, rapporté par Hello Work Place, https ://www.helloworkplace.fr/salaires-smic-conformite/ (consulté le 06/09/2026).
[14] Bertrand Martinot et Franck Morel, Le travail est la solution, Hermann, 2025.
