Le budget de défense français a augmenté de 56 % depuis 2017 [1]. Les armées disposent pourtant de quelques milliers de drones quand l’Ukraine en engage 15 000 par jour sur le front [7]. L’arbitrage posé à 2027 est architectural : maintenir un modèle industriel taillé pour l’exportation haut de gamme, ou bifurquer vers une production de masse. Ce second choix exige une autre DGA, un autre financement et une autre chaîne de commande.

6,8 milliards de factures en attente avant de construire du nouveau

En 2025, le budget de la mission Défense atteint 50,5 milliards d’euros hors pensions [1]. C’est 3,3 milliards de plus qu’en 2024. La hausse est réelle.

Mais 6,8 milliards de factures impayées s’accumulent dans les comptes de la DGA [4]. Ce report de charges a progressé de 75 % en deux ans, depuis 3,88 milliards fin 2022 [4]. Une fraction significative du budget 2025 sert donc à solder des dettes passées, sans construire de nouvelles capacités.

La loi de programmation militaire 2024-2030 prévoyait une enveloppe de 413 milliards d’euros [5]. Un projet de loi d’actualisation déposé en 2026 ajoute 35,7 milliards sur la période 2026-2030, portant la trajectoire totale à environ 435,7 milliards [5]. En juillet 2025, le président Macron a annoncé 3,5 milliards supplémentaires pour le budget 2026 [5]. Puis 3 milliards pour 2027, visant une enveloppe de 64 milliards cette année-là [5].

Le Sénat formule un avertissement précis dans son rapport budgétaire sur la défense, publié en novembre 2025 [4]. Le rehaussement de la trajectoire « recouvre pour une part significative une sincérisation de la programmation initiale ». La raison : des tensions dès le début d’exécution, notamment une provision au titre des opérations extérieures structurellement sous-estimée [4]. Ce qui était annoncé comme un effort nouveau est partiellement un rattrapage.

La comparaison européenne accentue le décalage. En 2024, l’Allemagne a augmenté ses dépenses militaires de 28 % pour atteindre 88,5 milliards de dollars [2]. Elle est redevenue le premier dépensier militaire d’Europe centrale et occidentale depuis sa réunification [2]. Son accroissement annuel entre 2023 et 2024 représente à lui seul une somme équivalente aux marges budgétaires totales prévues par la France sur l’ensemble de la LPM 2024-2030.

La France se situe à 2,05 % du PIB en défense en 2024 [2]. La Pologne consacre déjà 4,1 % à sa défense [2]. Les pays Baltes oscillent entre 2,9 % et 3,4 % [2].

Au sommet de La Haye en juin 2025, les alliés ont engagé un objectif de 5 % du PIB pour la défense et la sécurité d’ici 2035 [12]. La composante strictement militaire vise 3,5 % [12]. Pour la France à 2 %, l’écart se chiffre en dizaines de milliards supplémentaires par an, sur des finances publiques déjà sous forte tension.

La BITD exporte des systèmes sophistiqués, la guerre consomme des drones jetables

Sur le plan industriel, la réussite française à l’export est incontestable. En 2024, la France est devenue le deuxième exportateur d’armes au monde, dépassant la Russie [2]. Entre les périodes 2014-2018 et 2019-2023, ses exportations d’armement ont progressé de 47 % [2].

Le total des commandes de la base industrielle et technologique de défense (BITD) française avoisine 40 milliards d’euros en 2024 [6]. Avec plus de 105 000 emplois directs, la BITD maîtrise toutes les capacités souveraines : terrestre, naval, aérien, missiles, électronique de défense et nucléaire militaire [6]. Entre 2015 et 2022, les industriels du secteur ont investi jusqu’à 11 % de leur chiffre d’affaires en recherche et développement [6].

Ce succès masque un décalage capacitaire qui se creuse dans la guerre réelle. En Ukraine, la production de drones a atteint 4,5 millions d’unités en 2025 [7]. Kiev vise 10 millions pour 2026 [7]. Ces engins sont à l’origine de 80 à 90 % des pertes russes, d’après des éléments recueillis par des sénateurs [7]. L’adversaire met en moyenne six semaines à neutraliser une innovation [7].

Le 7 juillet 2026, la commission Défense du Sénat a adopté à l’unanimité un rapport au constat sévère [7]. Verdict : « La France n’est pas prête à la guerre des robots. » Les armées françaises ne disposent que de quelques milliers de drones, face aux 15 000 que l’Ukraine engage chaque jour [7].

Le modèle industriel français a été optimisé pour produire des systèmes sophistiqués en faibles volumes, exportables à prix élevé : Rafale, frégates FDI, missiles SCALP. Ce modèle a construit la BITD et la finance. La guerre d’attrition numérisée exige des volumes massifs, des cycles de développement courts et une adaptation hebdomadaire [7]. La structure de l’industrie de défense, orientée vers la qualité exportable, n’est pas alignée avec ces exigences.

Les grands maîtres d’œuvre sont les seuls interlocuteurs des grands programmes. La startup de drone tactique n’a aucune voie d’entrée rapide dans la commande publique. Carl Benedikt Frey le documente dans How Progress Ends (2025) : le progrès technologique se bloque quand les acteurs établis capturent la régulation et les contrats publics pour protéger leur modèle d’affaires [9]. Les grands maîtres d’œuvre tirent leurs revenus de contrats longs et de marges liées à la complexité, non de la cadence, comme le montrent Acemoglu et Johnson dans Pouvoir et progrès [10].

La France a posé quelques jalons. Elle a adopté une stratégie ministérielle de l’IA de défense en 2024 et créé l’AMIAD [1]. En septembre 2025, elle a livré le supercalculateur ASGARD, aujourd’hui le calculateur classifié le plus puissant d’Europe [1]. Le projet PENDRAGON prévoit une première unité robotique de combat en 2027, associant drones aériens et robots terrestres [7]. Ces jalons existent, mais leur rythme reste en décalage avec la vitesse de mutation du champ de bataille.

Northwood transforme la dissuasion française en bouclier européen partiel

La deuxième rupture est doctrinale. Depuis la fin de la guerre froide, la dissuasion nucléaire française reposait sur un principe intangible : souveraineté strictement nationale, indépendance de décision, défense des seuls intérêts vitaux de la France.

La France est la seule puissance nucléaire de l’Union européenne depuis le Brexit [1]. Elle détient 290 ogives nucléaires [1].

Le 10 juillet 2025, France et Royaume-Uni ont signé la Déclaration de Northwood [8]. C’est l’étape la plus significative dans la coopération nucléaire franco-britannique depuis les accords de Lancaster House. Les deux États s’engagent à coordonner politique nucléaire, capacités et opérations [8].

Trois volets formels structurent cet accord : planification politique, planification opérationnelle, développement capacitaire [8]. Un Franco-British Nuclear Steering Group a tenu sa première réunion en décembre 2025 [8]. Dans ce cadre, le Royaume-Uni a observé pour la première fois l’exercice nucléaire français Operation POKER [8].

Bruno Tertrais (FRS/IISS) cadre ce dispositif comme une « garantie nucléaire complémentaire » plutôt qu’un substitut à la dissuasion élargie américaine [8]. L’objectif est de constituer un filet de sécurité crédible si la garantie américaine se révèle insuffisante ou conditionnelle, sans rompre avec l’architecture de l’OTAN [8]. Le 5 mars 2025, le président de la République a formalisé cette évolution en ces termes : « Ces évolutions renforcent la nécessité d’ouvrir le débat stratégique sur la protection par notre dissuasion de nos alliés du continent européen. »

Northwood préserve les décisions nationales, mais signale pour la première fois que Paris et Londres sont prêts à aligner leurs postures stratégiques face à des menaces majeures pesant sur l’Europe [8]. Étendre la dissuasion française, même sous forme de garantie complémentaire, transforme la nature de l’instrument.

Une pression budgétaire intérieure s’y ajoute. La modernisation des deux composantes nucléaires, aéroportée et océanique, se déroule simultanément avec la montée en puissance conventionnelle, au cours des années 2025-2030 [5]. Les marges effectives de la LPM sont donc plus étroites qu’affiché.

Changer l’architecture d’acquisition ou rester exportateur de prestige

Le verrou est structurel, davantage que budgétaire. Un modèle industriel, une culture d’acquisition et une organisation hiérarchique ont tous été optimisés pour une guerre que la France ne sera probablement jamais appelée à mener seule. Quatre décisions d’architecture se posent à 2027, chacune avec ses contreparties.

Créer une voie rapide d’achat pour les systèmes attritionables, c’est-à-dire les engins conçus pour être détruits au combat. La DGA est structurée pour qualifier des systèmes complexes sur dix ans. Un mécanisme parallèle, inspiré du Defense Innovation Unit américain, permettrait de commander et qualifier des systèmes de faible coût unitaire en moins de douze mois. La contrepartie : accepter des niveaux de risque technologique plus élevés et mettre fin au monopole des grands maîtres d’œuvre sur l’accès aux programmes.

Financer la BITD par l’épargne longue plutôt que par la dette publique. En mars 2025, Bercy a ouvert des discussions sur ce sujet [5]. Le secteur reste insuffisamment irrigué par les investisseurs, en raison de ses spécificités techniques et de son cadre réglementaire [5].

Mobiliser l’assurance-vie et les fonds de pension vers des obligations de défense fléchées réduirait la dépendance au crédit public. La réindustrialisation exige un imaginaire positif ancré dans les compétences et les territoires, écrit Nicolas Dufourcq dans La dette sociale de la France [11]. La BITD en est le cas d’école.

Pousser l’architecture de Northwood jusqu’à la planification capacitaire conjointe. L’accord de Lancaster House 2.0 a élargi en 2025 la coopération aux munitions, à la défense aérienne et à la résilience industrielle [8]. L’étape suivante est industrielle : un programme commun franco-britannique de production de drones de combat et de munitions rôdeuses permettrait d’atteindre les volumes nécessaires à moindre coût unitaire, en mutualisant les risques de qualification.

Inscrire l’objectif OTAN dans une loi de programmation sincère. Les crédits prévus par l’actualisation de la LPM pourraient porter les dépenses à 2,2 % du PIB en 2029 [5]. L’objectif de 3,5 % en 2035, engagé à La Haye, est à 1,3 point d’écart [12]. La trajectoire suppose un ajustement net sur le reste des finances publiques. La soutenabilité est d’abord politique : elle exige d’arbitrer explicitement entre dépenses sociales et sécurité dans un débat que Tertrais juge inévitable [8].

La France a reconstruit un budget de défense et une industrie performante à l’export. Transformer cette réussite en capacité de guerre industrielle de masse suppose de changer l’assiette du modèle d’acquisition, de déplacer la compétence vers des acteurs plus agiles et d’unifier le financement hors dette publique. Trois décisions de structure. Et chacune coûte quelque chose à quelqu’un.

Sources

[1] Ministère des Armées, « Chiffres clés de la défense 2025 », octobre 2025, https ://www.defense.gouv.fr/sites/default/files/ministere-armees/Chiffres_Cle%CC%81s_2025_FR%20(10%202025).pdf (consulté le 24/09/2026).

[2] SIPRI, « Trends in World Military Expenditure 2024 », avril 2025, https ://www.sipri.org/sites/default/files/2025-04/2504_fs_milex_2024.pdf (consulté le 24/09/2026).

[3] SIPRI, « Global military spending rise continues », communiqué de presse, 27 avril 2026, https ://www.sipri.org/media/press-release/2026/global-military-spending-rise-continues-european-and-asian-expenditures-surge (consulté le 24/09/2026).

[4] Sénat, Commission des finances, « Rapport sur le projet de loi de finances pour 2026 : Défense », novembre 2025, https ://www.senat.fr/rap/l25-139-38/l25-139-38_mono.html (consulté le 24/09/2026).

[5] Sénat, « Rapport sur le projet de loi actualisant la LPM 2024-2030 », mai 2026, https ://www.senat.fr/rap/a25-654/a25-654_mono.html (consulté le 24/09/2026).

[6] DGA / Ministère des Armées, « Rapport au Parlement sur les exportations d’armement de la France 2024 », juillet 2024, https ://www.defense.gouv.fr/sites/default/files/ministere-armees/Rapport%20au%20Parlement%202024%20sur%20les%20exportations%20d%E2%80%99armement%20de%20la%20France%20(07%202024).pdf (consulté le 24/09/2026).

[7] Sénat, Commission Défense, « La guerre des drones : l’urgence d’un sursaut stratégique français », rapport Le Gleut / Conway-Mouret / Blanc, 7 juillet 2026, https ://francais.rt.com/france/136123-guerre-perdue-france-drones-retard (consulté le 24/09/2026).

[8] Bruno Tertrais (FRS/IISS), « The Northwood Declaration : UK-France cooperation and a new European strategic backstop », IISS Strategic Comments, septembre 2025, https ://www.iiss.org/publications/strategic-comments/2025/09/the-northwood-declaration-uk-france-nuclear-cooperation-and-a-new-european-strategic-backstop/ (consulté le 24/09/2026).

[9] Carl Benedikt Frey, How Progress Ends. Technology, Innovation, and the Fate of Nations, Princeton University Press, 2025 ; article associé, FMI, Finance & Development, septembre 2025, https ://www.imf.org/fr/publications/fandd/issues/2025/09/how-the-battle-for-control-could-crush-ais-promise-carl-benedikt-frey (consulté le 24/09/2026).

[10] Daron Acemoglu et Simon Johnson, Pouvoir et progrès. Technologie et prospérité, notre combat millénaire, Pearson France, 2024.

[11] Nicolas Dufourcq, La dette sociale de la France, Odile Jacob, octobre 2025.

[12] OTAN, « Communiqué du Sommet de La Haye », 25 juin 2025, consulté via IFRI, https ://www.ifri.org/fr/audio-presse-contenus-repris-sur-le-site/sommet-de-la-haye-2025-quo-vadis-nato (consulté le 24/09/2026).