Chaque mois, 83 % des achats numériques des entreprises européennes partent vers des acteurs américains. La dépense cumulée atteint 264 milliards d’euros par an [1]. L’arbitrage de 2027 est là : continuer à encadrer la dépendance, ou décider enfin de bâtir le marché que les règles présupposent.

Trente ans de concentration aboutissent à un point de bascule

Entre 2017 et 2025, la part combinée des ventes détenue par les cinq premières multinationales numériques a plus que doublé, passant de 21 % à 48 % du marché mondial [2]. Leur part du total des actifs est passée de 17 % à 35 % sur la même période [2]. Deux facteurs structurels poussent à la concentration sur les marchés de plateforme : les effets de réseau et les rendements d’échelle.

Plus une plateforme a d’utilisateurs, plus elle en attire, et plus elle grossit, moins ses coûts unitaires progressent. La détention en masse de données y ajoute désormais une barrière à l’entrée considérable. Jean Tirole a formalisé ce mécanisme depuis les années 1980 : sans régulation, les prix deviennent injustifiés, les nouveaux entrants sont écartés et l’innovation s’essouffle [3].

L’essor de l’IA générative renforce ces inquiétudes. En 2025, Microsoft et Google dominent la chaîne de valeur et consolident leurs positions en s’associant à des start-up comme OpenAI [4]. L’IA générative exige une puissance de calcul massive, des puces, des services cloud, des talents et des données. Tout cela est contrôlé par les géants technologiques [4].

Pour 2025, Alphabet, Meta, Amazon et Microsoft ont annoncé ensemble plus de 320 milliards de dollars de dépenses d’investissement, principalement dédiées aux centres de données pour l’IA [4]. Meta vise à elle seule entre 60 et 65 milliards de dollars, soit près du double de 2024 [4]. Aucun nouvel entrant ne peut suivre ce rythme sans le soutien d’un géant.

Sur la productivité, le décalage est documenté depuis trois décennies. En 2019, la productivité horaire dans la zone euro représentait 82 % de celle des États-Unis, contre 98 % en 1995 [5]. Ce décrochage tient largement à la sous-performance des secteurs numériques. Faute d’investissements dans les actifs numériques sur lesquels l’IA s’appuie, sa mise en œuvre ne permettra pas de réaliser les gains de productivité escomptés, établit l’OFCE [5].

En 2026, l’adoption des technologies numériques par les entreprises françaises reste inférieure à la moyenne européenne [6]. Le nombre de spécialistes des technologies de l’information y connaît une croissance lente. La numérisation des services publics a stagné entre 2020 et 2025 [6].

La France est parmi les pays les plus généreux en aides fiscales à la recherche et au développement avec le Royaume-Uni, selon l’OCDE [4]. Pourtant, son effort de R&D a stagné sur les vingt dernières années, quand il progressait en Allemagne, aux États-Unis et surtout en Chine [4]. Le crédit d’impôt recherche coûte 7 milliards d’euros par an. Il vient principalement corriger le coût du travail plus élevé en France qu’ailleurs, sans orienter l’innovation vers les usages numériques qui font la productivité de demain [4].

Le DMA sanctionne, l’AI Act encadre, mais la structure de marché résiste

L’Europe a produit depuis 2022 un corpus réglementaire sans équivalent mondial : le règlement sur les marchés numériques (DMA), le règlement sur les services numériques (DSA), le RGPD, le règlement sur l’IA (AI Act). Les premiers effets sont visibles. La Commission européenne a infligé à Google une sanction de 890 millions d’euros au titre du DMA en 2026 [7].

Ces sanctions s’ajoutent à une longue liste de contentieux antitrust avec l’Union européenne depuis 2017. Le total des amendes infligées au groupe atteint désormais 10,38 milliards d’euros [7]. Apple a été sanctionné à hauteur de 500 millions d’euros, Meta à hauteur de 200 millions d’euros [7].

Ces montants impressionnent en valeur absolue. Rapportés aux revenus des géants concernés, ils restent marginaux [8]. Le rapport annuel de la Commission sur la mise en œuvre du DMA, publié en mai 2026, le reconnaît implicitement [8]. Le coût de la non-conformité en Europe ne dépasse pas encore, pour ces entreprises, le coût de l’inaction [8].

La régulation après coup, même bien conduite, ne suffit pas quand les effets de réseau ont déjà verrouillé le marché. C’est la rupture structurelle que Tirole identifie : il insiste sur une régulation plus intelligente, pas plus volumineuse [3].

Dans leur contribution de janvier 2026, Tirole, Bergeaud et Loesekrug-Pietri précisent où se situe la barrière principale [9]. Les meilleures start-up européennes ne peuvent pas prospérer durablement quand chaque pays protège ses champions nationaux et quand les barrières administratives empêchent l’émergence de vrais champions européens [9].

L’AI Act, en application progressive depuis 2025, révèle un autre déséquilibre. Les PME européennes sont contraintes de documenter, cartographier et former leurs équipes sous peine de sanctions théoriquement écrasantes pour leur taille [8]. Le renforcement des pouvoirs de la Commission cible essentiellement un nombre restreint d’acteurs, très majoritairement américains.

Ces acteurs disposent des équipes juridiques et des ressources pour absorber le coût de mise en conformité. Un règlement pensé pour encadrer les géants produit ainsi deux vitesses. La théorie économique de la régulation a documenté ce piège : une réglementation complexe peut renforcer les positions dominantes en élevant le coût d’entrée pour les concurrents plus petits [3].

La fragmentation du marché intérieur aggrave le problème. En 2026, 60 % des obstacles recensés en 2002 persistent, selon le rapport spécial de la Cour des comptes européenne [10]. Seulement 20 % des prestations de services au sein de l’UE sont transfrontalières [10]. Les services informatiques, pourtant dématérialisés par nature, n’atteignaient que 15 % en 2023 [10].

La lecture budgétaire d’une régulation sans effet de levier

La feuille de route nationale française comprend 33 mesures dotées d’un budget total de 18,6 milliards d’euros [6]. Sur ce total, 11,1 milliards sont financés par les budgets publics, soit 0,38 % du PIB [6]. À titre de comparaison, le déficit public atteignait 152,5 milliards d’euros en 2025, soit 5,1 % du PIB [11]. La contrainte budgétaire est réelle. Elle dessine un risque précis : la France investit davantage dans la conformité réglementaire que dans les capacités productives qui créeraient une base industrielle numérique nationale.

Le plan France 2030 consacre 1,5 milliard d’euros au développement de l’IA dans tous les secteurs d’ici 2030 [4]. Les quatre seuls géants américains ont annoncé ensemble plus de 320 milliards de dollars pour la seule année 2025 [4]. L’écart rend toute comparaison directe illusoire sur une trajectoire de marché libre.

Le budget français pour 2026 a doublé la taxe sur les services numériques. Son taux passe de 3 % à 6 % du chiffre d’affaires réalisé sur le sol national [8]. Son rendement était estimé à environ 700 millions d’euros en 2024, puis à 800 millions pour 2025 [8]. Ce montant est jugé insuffisant au regard des profits réalisés en France par les géants du numérique. Une taxe sectorielle prélevée sans contrepartie de marché finance partiellement la concentration en accroissant les coûts opérationnels répercutés sur les utilisateurs, sans la corriger.

Construire le marché, pas seulement ses règles

L’Europe manque d’échelle davantage que de capital. C’est le point de départ de la contribution de Tirole, Bergeaud et Loesekrug-Pietri de janvier 2026 [9]. Chaque débat sur la compétitivité se termine par une recommandation d’injecter des milliards supplémentaires. L’écosystème européen a su faire émerger des start-up performantes, mais peine à les transformer en champions mondiaux capables de rivaliser avec les géants américains et asiatiques [9].

La grille que Tirole propose procède en deux temps [3]. Identifier d’abord le mécanisme de défaillance de marché. Concevoir ensuite la règle qui le corrige sans créer une nouvelle barrière.

Sur ce terrain, le DMA est une avancée réelle. Deux années d’application enseignent que fixer des règles claires en amont pour les plateformes dominantes vaut mieux qu’attendre des années une procédure antitrust classique [8]. La question est maintenant celle du calibrage.

Sur l’IA générative, la décennie a fait basculer cette technologie du statut de promesse à celui d’infrastructure. Tirole estimait en décembre 2025 que les coûts de cette technologie l’emportent sur les bénéfices en l’absence d’une régulation plus forte [3]. C’est une mise en garde contre l’hypothèse que la diffusion technologique serait automatiquement bénéfique sans conditions-cadres appropriées.

Le progrès technologique ne crée de prospérité partagée qu’à condition que citoyens et institutions pèsent sur ses orientations [4]. Carl Benedikt Frey le documente dans How Progress Ends (2025) : l’innovation peut s’arrêter quand les institutions et les monopoles orientent les efforts vers la capture de rente plutôt que vers la croissance inclusive [12]. En 2026, les entreprises européennes accusent un retard de 10 % par rapport à leurs homologues américaines sur la plupart des cas d’usage de l’IA générative en production [4]. Ce retard est structurel.

Quatre leviers pour réguler sans renoncer à construire

Achever le marché unique numérique avant d’ajouter des couches réglementaires. Tant que les services informatiques ne représentent que 15 % de la prestation transfrontalière intra-européenne en 2023, l’arsenal réglementaire s’applique à un marché fragmenté incapable de faire émerger des concurrents crédibles [10]. Le Parlement européen a inscrit ce diagnostic dans sa résolution de janvier 2026 sur la souveraineté technologique : le pouvoir concentré entre les mains d’entreprises non européennes limite la capacité de l’Europe à innover et à garder le contrôle de son économie numérique [13]. Tirole, Bergeaud et Loesekrug-Pietri en font une priorité absolue : le marché unique d’abord, les instruments de politique industrielle ensuite [9].

Recalibrer l’AI Act pour ne pas accentuer l’asymétrie entre PME et grands groupes. Les obligations complètes des systèmes à haut risque, initialement prévues au 2 août 2026, ont été reportées au 2 décembre 2027 par le paquet de simplification européen [8]. Ce report reconnaît implicitement le problème.

Il faut moduler les obligations de conformité selon la taille des opérateurs. Il faut concentrer la surveillance publique sur les acteurs dominant le marché avec les modèles les plus puissants. Il faut doter le Bureau de l’IA européen de moyens d’investigation comparables à la Direction générale de la concurrence, pour instruire les cas en temps réel.

Orienter le crédit d’impôt recherche vers la diffusion numérique dans les PME. La France dépense 7 milliards d’euros par an en aides fiscales à la R&D pour un résultat insuffisant, parce que l’outil est non ciblé [4]. Recentrer une part de ce volume vers l’adoption de solutions numériques dans les entreprises de taille intermédiaire permettrait des gains de productivité là où le potentiel est le plus fort. Antonin Bergeaud porte cette recommandation depuis son prix du meilleur jeune économiste 2025 [4]. C’est une réorientation à enveloppe constante.

Construire une politique de données publiques comme bien commun productif. L’IA modifiera l’ensemble des processus de production [14]. La destruction créatrice que théorisait Schumpeter n’est pas garantie si les données restent un bien privé concentré, documente Axelle Arquié dans Le double choc de l’IA (2026) [14].

Les données produites par les services publics, les hôpitaux, les transports, l’éducation nationale représentent un actif stratégique sous-exploité. Une politique d’ouverture structurée de ces données, encadrée par le règlement général sur la protection des données et supervisée par la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL), permettrait d’alimenter des modèles d’IA européens sans reproduire la logique de l’extraction privée [15]. La CNIL et l’Autorité de la concurrence ont travaillé conjointement en mars 2025 sur les liens entre protection des données et concurrence dans le développement de l’IA générative [15]. Ce travail commun est le bon niveau d’articulation institutionnelle, à condition de lui donner les pouvoirs d’agir.

L’arbitrage posé à 2027 est celui-là : continuer à réguler un marché que l’Europe n’a pas construit, ou décider de construire le marché que ses règles présupposent.

Sources

[1] Asteres, Cigref, Numeum, étude sur les achats numériques des entreprises européennes, citée dans Studeria.fr, août 2026, https ://www.studeria.fr/articles-de-blog/couts-ia-generative-budgets-dsi-souverainete-numerique (consulté le 10/10/2026).

[2] CNUCED (UNCTAD), « Highly concentrated digital markets put consumers at risk : here’s how to change course », juillet 2025, https ://unctad.org/news/highly-concentrated-digital-markets-put-consumers-risk-heres-how-change-course (consulté le 10/10/2026).

[3] Jean Tirole, « We need smarter regulation in the digital age », HEC Paris, février 2025, https ://www.hec.edu/en/school/news/jean-tirole-s-urgent-call-smarter-regulation-digital-age (consulté le 10/10/2026).

[4] Conseil national de la productivité, Un monde en mutation : productivité, compétitivité au rythme de l’IA générative, cinquième rapport, avril 2025, https ://www.strategie-plan.gouv.fr/files/files/Publications/2025/2025-04-14%20-%20CNP%20-%20Rapport/CNP-2025-Cinqui%C3%A8me-Rapport-15avril.pdf (consulté le 10/10/2026).

[5] OFCE, « Le décrochage productif français et la sous-performance des secteurs intensifs en TIC », Policy Brief, novembre 2024, https ://www.ofce.sciences-po.fr/blog2024/fr/2024/20241118_SBPG/ (consulté le 10/10/2026).

[6] Commission européenne, Rapport national de la France sur la décennie numérique 2026, juin 2026, https ://digital-strategy.ec.europa.eu/fr/factpages/frances-2026-digital-decade-country-report (consulté le 10/10/2026).

[7] Usine Digitale, « Amende record de 890 millions d’euros contre Google au titre du DMA », 28 juillet 2026, https ://www.usine-digitale.fr/big-tech/google/nouvelle-phase-de-confrontation-entre-lue-et-les-geants-americains-de-la-tech (consulté le 10/10/2026).

[8] Commission européenne, Rapport annuel sur la mise en œuvre du Digital Markets Act (COM(2026) 247 final), 21 mai 2026, https ://www.concurrences.com/en/bulletin/news-issues/may-2026/the-eu-commission-publishes-its-annual-report-on-the-implementation-and (consulté le 10/10/2026).

[9] Antonin Bergeaud, André Loesekrug-Pietri et Jean Tirole, « Europe Does Not Lack Capital : It Lacks passer à l’échelle », Project Syndicate, 6 janvier 2026, https ://www.project-syndicate.org/commentary/eu-technological-innovation-suffers-from-lack-of-market-passer à l’échelle-and-incentives-by-antonin-bergeaud-et-al-2026-01 (consulté le 10/10/2026).

[10] Cour des comptes européenne, rapport spécial sur la souveraineté numérique européenne, cité dans IT Social, mars 2026, https ://itsocial.fr/cloud-infrastructure-it/cloud-infrastructure-it-articles/souverainete-numerique-europeenne-les-initiatives-se-multiplient-mais-le-marche-reste-fragmente-et-le-retard-se-creuse/ (consulté le 10/10/2026).

[11] INSEE, Comptes nationaux des administrations publiques, 2025-2026, https ://www.insee.fr (consulté le 10/10/2026).

[12] Carl Benedikt Frey, How Progress Ends : Technology, Innovation, and the Fate of Nations, Princeton University Press, 2025, https ://press.princeton.edu/books/hardcover/9780691233079/how-progress-ends (consulté le 10/10/2026).

[13] Parlement européen, résolution sur la souveraineté technologique européenne et les infrastructures numériques (2025/2007(INI)), 22 janvier 2026, https ://oeil.europarl.europa.eu/oeil/fr/procedure-document-summary/pdf?id=1884418 (consulté le 10/10/2026).

[14] Axelle Arquié, Le double choc de l’IA : emploi et fiscalité, 2026, https ://shs.cairn.info/publications-de-axelle-arquie–111394 (consulté le 10/10/2026).

[15] CNIL, Rapport annuel 2025, juillet 2026, https ://www.cnil.fr/sites/default/files/2026-07/rapport_annuel_2025.pdf (consulté le 10/10/2026).