Au sommet de La Haye, en juin 2025, les alliés de l’OTAN se sont engagés à porter à 5 % du PIB la part consacrée chaque année à la défense et à la sécurité. Pour la France, c’est un triplement de l’effort en moins de deux décennies. L’argent va affluer. La structure qui permet de le dépenser utilement, ou inutilement, reste à construire, et c’est là que se joue l’arbitrage de 2027 : qui décide de quoi acheter, sur quelle base industrielle, à quelle échelle de souveraineté.
Trente ans de dividende de la paix, puis une décennie perdue
Le dossier commence au début des années 1990. Après la chute du mur, les pays occidentaux ont encaissé ce qu’on a appelé le dividende de la paix : des coupes massives dans les budgets militaires, justifiées par l’effondrement de la menace soviétique. Les chaînes de production ont été dimensionnées pour des volumes de commande limités.
La France n’a pas fait exception. Les dépenses militaires représentaient 2,06 % du PIB en 2023, 1,87 % en 2015 et 1,84 % en 2018 [4]. Une génération entière de désinvestissement a appauvri les stocks, réduit les cadences de production et laissé les compétences industrielles s’étioler.
La loi de programmation militaire 2024-2030, promulguée le 1er août 2023, engage une remontée [6]. Elle prévoit une enveloppe de 413 milliards d’euros, en augmentation de 118 milliards par rapport à la précédente programmation [6]. Les crédits de défense passeraient de 47 milliards d’euros en 2024 à 68,9 milliards en 2030 [6].
La montée en cadence est de 3 milliards par an jusqu’en 2027, puis de 4,3 milliards supplémentaires par an jusqu’en 2030 [6]. La France a franchi le seuil symbolique de 2 % du PIB dès 2024 [4]. Mais le sommet de La Haye a rendu cette trajectoire insuffisante. Le gouvernement a évoqué un objectif intermédiaire de 3,5 % du PIB [10].
Sur le front de l’industrie, le tableau est contrasté. La base industrielle et technologique de défense (BITD) concentre 220 000 emplois directs et indirects [7]. Elle génère un chiffre d’affaires de 30 milliards d’euros par an [7].
Elle repose sur neuf grands groupes et un réseau de 4 500 entreprises, dont 1 000 considérées comme stratégiques par la Direction générale de l’armement (DGA) [7]. Côté export, 2024 a été la deuxième meilleure année de l’histoire française. Le bilan des prises de commandes s’élève à 21,6 milliards d’euros [5], porté notamment par dix-huit Rafale supplémentaires pour l’Indonésie, douze pour la Serbie et quatre sous-marins pour les Pays-Bas.
Derrière ces chiffres, une tension de fond. La BITD fonctionne déjà à 91 % de taux d’utilisation de ses capacités de production, contre une moyenne de 81 % pour l’ensemble de l’industrie manufacturière [7]. Ce seuil, proche de la saturation, rend toute montée en cadence impossible sans investissements majeurs. Les recrutements ne suivent pas : la DGA estime à 10 000 le nombre de postes immédiatement à pourvoir dans les 4 500 entreprises de la BITD [7].
Quand l’argent européen part à l’Ouest
55 % des importations des armées européennes proviennent désormais des États-Unis, selon le SIPRI [2] [3]. C’est 20 points de plus qu’avant 2019. Le seul fournisseur capable de garantir, en apparence, des livraisons rapides. En clair : le réarmement européen post-Ukraine finance massivement l’industrie américaine.
L’Allemagne a commandé 35 F-35 et autorisé l’achat de 400 missiles air-air AIM-120 [9]. Avec les commandes belges du même avion, ces achats illustrent la difficulté à organiser des acquisitions véritablement européennes. Berlin refuse que les crédits du programme EDIP soient réservés aux seuls matériels conçus et fabriqués en Europe, comme le réclame Paris.
Le mécanisme est systémique. Chaque achat national de matériel américain verrouille pour vingt à trente-cinq ans la dépendance technologique, logistique et, comme l’a révélé 2025, potentiellement opérationnelle [9]. En mars 2025, une question a circulé dans les états-majors allemands : les États-Unis pourraient-ils désactiver à distance les F-35 livrés à la Bundeswehr ? Le ministre Pistorius a dû consulter généraux et experts avant de déclarer publiquement que cette désactivation à distance n’était pas possible. La dépendance est telle que la question a dû être posée officiellement.
Le retard capacitaire est massif. Le nombre de systèmes d’armes majeurs dans les grandes armées européennes n’a pratiquement pas changé entre 2023 et 2025, malgré la hausse des budgets [9]. L’argent coule, les capacités stagnent. Une simple hausse des dépenses ne produira ni capacités supplémentaires, ni indépendance vis-à-vis des États-Unis.
L’offre de sécurité américaine se rétracte précisément au moment où la demande européenne explose. L’Europe n’a pas pris la défense au sérieux parce qu’elle n’a jamais eu à l’assurer seule, une thèse que Nicole Gnesotto défend depuis des années à l’Institut Jacques Delors [13]. Le moment où elle doit le faire est arrivé sans qu’elle s’y soit préparée industriellement.
La dissuasion nucléaire ajoute une contrainte propre à la France. Sa pérennité est un choix raisonnable, comme le note Bruno Tertrais [12], mais son maintien à niveau exige des investissements substantiels dès la présente décennie. La modernisation de la composante nucléaire capte une part croissante de la programmation militaire. Elle pèse directement sur les marges disponibles pour les capacités conventionnelles et pour l’industrie de masse (munitions, drones, véhicules blindés) dont l’Ukraine a révélé l’importance.
Changer l’architecture, pas le curseur
La contrainte budgétaire française est documentée. Le PLF 2026 prévoit 66,7 milliards d’euros pour la défense [6] [10]. L’objectif de 5 % du PIB d’ici 2035 exigerait de doubler ce montant en moins de dix ans.
La dette publique française dépasse 110 % du PIB [10]. Mais le montant est secondaire. Ce qui détermine l’issue, c’est la manière dont la décision d’achat est prise, et par qui.
Le problème est d’abord un problème de design de marché [1] : sans règle du jeu commune sur l’achat, la préférence nationale pour les équipements américains l’emporte systématiquement sur la préférence déclarée pour l’autonomie. Les matériels américains sont moins chers à l’achat, livrés plus vite, ancrés dans une interopérabilité OTAN déjà constituée. Cette correction exige une institution qui change les incitations, pas un accord politique de bonne volonté.
Le choix d’architecture pour 2027 est le suivant. Transférer la compétence de commande pour les équipements interopérables à une agence européenne. Lui donner un droit exclusif de passation sur les programmes financés par les fonds communs (SAFE et EDIP). Assortir ce droit d’une clause de contenu industriel européen portée à 80 % [11]. Ce seuil dépasse celui de 65 % déjà fixé par l’EDIP, et il serait opposable à tout État membre.
Concrètement, l’Allemagne, la Pologne ou la Belgique ne pourraient plus mobiliser des crédits européens communs pour acheter des F-35 ou des HIMARS. L’EDIP, adopté en octobre 2025, est doté de 1,5 milliard d’euros pour 2025-2027 [11]. Il conditionne déjà ses financements à au moins 65 % de composants produits dans l’Union.
Ce seuil reste insuffisant. Surtout, le volume est dérisoire face aux besoins. Le programme SAFE prévoit 150 milliards d’euros de prêts à long terme [10]. Ce mécanisme de prêts, assorti d’une clause de préférence européenne opposable, change qui décide : l’acheteur national ne dispose plus librement de l’argent commun.
Une demande agrégée à l’échelle européenne est la seule capable de justifier les investissements en capacités de production de masse (munitions, drones, missiles) que les carnets de commandes nationaux ne peuvent financer seuls [9]. Entre 570 000 et 800 000 emplois supplémentaires pourraient être créés à l’horizon 2035 si la dynamique de réarmement se poursuit [7] [8]. Mais le marché du travail français n’a ni la profondeur ni les filières de formation adaptées pour absorber un tel besoin. La demande agrégée européenne orientée vers l’industrie européenne est la seule condition capable de justifier une montée en formation structurelle.
Ce mécanisme ferme la liberté de chaque État membre d’utiliser les fonds communs pour des acquisitions bilatérales avec Washington. C’est précisément là que se noue l’arbitrage : entre les pays de l’Est de l’Europe, qui achètent américain par conviction stratégique autant que par urgence opérationnelle, et la France, qui défend une autonomie industrielle dont elle est le principal bénéficiaire commercial. Après cette réforme, les fonds européens de défense ne fonctionnent plus comme une enveloppe distribuée aux souverainetés nationales. Ils constituent une commande publique commune, avec un maître d’ouvrage, un cahier des charges industriel et une clause d’appartenance. La règle de décision qui rend ce transfert possible est détaillée dans le billet « L’Europe épargne pour les autres » : le passage de l’unanimité à la majorité qualifiée par les clauses passerelles.
Sources
[1] Jean Tirole, « European Defence », Project Syndicate, 2026, https ://www.project-syndicate.org/columnist/jean-tirole (consulté le 29/08/2026).
[2] SIPRI, « Communiqué de presse : Hausse sans précédent des dépenses militaires mondiales en 2024 », avril 2025, https ://www.sipri.org/sites/default/files/2025%20MILEX%20PR%20FRE.pdf (consulté le 29/08/2026).
[3] SIPRI, « Hausse des dépenses militaires mondiales en 2025 », avril 2026, https ://www.sipri.org/sites/default/files/2026%20Milex%20PR%20FRE.pdf (consulté le 29/08/2026).
[4] SIPRI / Statista, « Dépenses militaires en part du PIB en France, 1950-2023 », septembre 2024, https ://fr.statista.com/statistiques/1340721/armee-depenses-pib-france/ (consulté le 29/08/2026).
[5] Ministère des Armées, Rapport au Parlement 2025 sur les exportations d’armement de la France, septembre 2025, https ://www.vie-publique.fr/files/rapport/pdf/300296.pdf (consulté le 29/08/2026).
[6] Sénat, Rapport sur le projet de loi de finances pour 2025 : mission Défense, 2024, https ://www.senat.fr/rap/l24-144-39/l24-144-39_mono.html (consulté le 29/08/2026).
[7] DGA : Direction de l’industrie de défense, Industrie de défense : les grands chantiers de 2025, janvier 2025, https ://www.defense.gouv.fr/actualites/industrie-defense-grands-chantiers-2025 (consulté le 29/08/2026).
[8] Gouvernement français, Rapport sur le financement de la BITD, mars 2025, https ://www.info.gouv.fr/upload/media/content/0001/13/9e90aa4b056f3a52c7cdabd480d5146914aa0e24.pdf (consulté le 29/08/2026).
[9] IISS, Progress and Shortfalls in Europe’s Defence : An Assessment, septembre 2025, https ://www.iiss.org/publications/strategic-dossiers/progress-and-shortfalls-in-europes-defence-an-assessment/ (consulté le 29/08/2026).
[10] Assemblée nationale, Question écrite n° 8274, Budget de la défense et objectif OTAN de 5 % du PIB, juillet 2025, https ://questions.assemblee-nationale.fr/q17/17-8274QE.htm (consulté le 29/08/2026).
[11] Conseil de l’UE / EDIP, règlement adopté le 8 décembre 2025, décembre 2025, https ://armees.com/avec-edip-preference-europeenne-devient-outil-defense/ (consulté le 29/08/2026).
[12] Bruno Tertrais, Quel avenir pour la dissuasion nucléaire ?, Fondapol, octobre 2022, https ://www.fondapol.org/etude/quel-avenir-pour-la-dissuasion-nucleaire/ (consulté le 29/08/2026).
[13] Nicole Gnesotto, « Défense 25 : sortir des sentiers battus », Institut Jacques Delors, 2025, https ://institutdelors.eu/evenements/leurope-en-debat-quelle-defense-pour-leurope-de-demain/ (consulté le 29/08/2026).
[14] GRIP, Dépenses militaires, production et transferts d’armes : Compendium 2025, novembre 2025, https ://www.grip.org/depenses-militaires-production-et-transferts-darmes-compendium-2025/ (consulté le 29/08/2026).
