Seize pour cent des emplois salariés ont un statut précaire en 2024, deux fois plus qu’il y a quarante ans [1]. Ce doublement du socle de précarité est le fait structurel qui pèse sur l’assurance chômage. Les réformes successives depuis 2017 ont durci les conditions d’indemnisation de ceux qui en avaient le plus besoin, pendant que l’État prélevait sur la caisse paritaire pour financer autre chose. L’arbitrage de 2027 consiste à décider qui doit porter le coût de la flexibilité : les précaires eux-mêmes, ou les employeurs qui y recourent.
Trois millions d’indemnisés, mille soixante-quinze euros par mois
Fin 2024, 4,3 millions de personnes inscrites à France Travail sont indemnisables, soit deux tiers des inscrits [2]. Parmi elles, 3,1 millions sont effectivement indemnisées. Celles qui le sont perçoivent en moyenne 1 075 euros brut par mois [2]. Un régime qui couvre encore la majorité, mais avec des montants modestes et une couverture qui se rétrécit.
La France assure 57 % du salaire journalier de référence, contre 90 % au Danemark, 80 % au Luxembourg et 75 % aux Pays-Bas et en Italie [3]. Ces comparaisons portent sur les données 2024 de l’Unédic.
La réforme de 2021 a réduit les droits de près d’un million de personnes
La réforme de 2019-2021 a accentué le décrochage pour les plus précaires. Elle a introduit un nouveau mode de calcul du salaire journalier de référence qui intègre les périodes non travaillées. Pour ceux qui alternent contrats courts et chômage, ce salaire de référence baisse en moyenne de 25 % [4]. L’allocation journalière recule de 18 % en conséquence [4]. La durée d’indemnisation s’allonge en contrepartie, mais la mensualité perçue diminue.
Au total, ce recalcul touche près d’un million de personnes aux parcours fragmentés [4]. Le résultat mesuré est un retour plus rapide vers l’emploi, mais vers des emplois non durables, obtenus en acceptant des conditions dégradées [4].
Le cercle est là. Des emplois précaires génèrent des droits réduits. Des droits réduits poussent à reprendre des emplois précaires. Ces emplois génèrent de nouveaux droits réduits. L’Unédic elle-même constate que les travailleurs précaires et les jeunes ont été les plus touchés par les réformes de 2021 et 2023, et que le nombre d’ouvertures de droits a baissé de 14 % entre 2019 et 2023 [5].
En février 2023, une deuxième couche s’est ajoutée. La durée d’indemnisation est désormais modulée selon la situation du marché du travail [6]. Quand le chômage est bas, les droits sont réduits. Mais les travailleurs précaires restent exposés même quand le marché va bien.
Douze milliards prélevés sur la caisse paritaire en quatre ans
Le deuxième fait structurel est budgétaire. Les dépenses de l’assurance chômage atteignent 44,4 milliards d’euros en 2024 [6]. Elle finance aussi environ 80 % du budget de France Travail, l’opérateur public de placement. Les cotisations des salariés et des employeurs financent donc à la fois les allocations et un service public de placement.
Depuis 2023, l’État prélève directement sur ces recettes. Un arrêté de décembre 2023 a fixé les montants : 2 milliards en 2023, 2,6 milliards en 2024, 3,35 milliards en 2025, 4,1 milliards en 2026 [6]. Soit 12,05 milliards en quatre ans.
La conséquence est directe. Après un solde légèrement positif en 2025, le déficit atteint 2,3 milliards d’euros en 2026 [6]. La dette de l’assurance chômage devrait atteindre 61,5 milliards d’euros cette année-là [6]. Le désendettement engagé en sortie de crise Covid est au point mort.
La dette résulte en grande partie de décisions exogènes, imposées sans concertation avec les organisations syndicales et patronales qui administrent le régime. L’Unédic est une caisse paritaire, gouvernée par les syndicats et le patronat. Depuis 2017, l’État fixe les règles, puis capte les excédents pour financer autre chose.
Nicolas Dufourcq inscrit ce mécanisme dans un tableau plus large : chaque mois, trois jours de retraites, de RSA ou d’allocations chômage sur trente sont financés par l’emprunt [12]. Au début des années 1980, la dette ne finançait qu‘1 % de la dépense sociale. Elle en finance désormais 10 % [12].
L’incitation à embaucher en précaire reste subventionnée par la collectivité
La chaîne causale remonte plus haut. La précarité a doublé en quarante ans en partie parce que le système fait payer à la collectivité le coût de la flexibilité des employeurs, sans leur faire porter leur juste part.
Le bonus-malus introduit en 2021 esquissait une réponse. Mais ce dispositif reste limité à un nombre restreint de secteurs. Il repose sur un critère imparfait, le taux de séparation, qui ne reflète pas le coût réel pour le régime.
Licencier un senior coûte en moyenne plus cher au système que licencier un jeune. Le bonus-malus actuel ne le distingue pas. Le Conseil d’analyse économique indiquait en 2026 que le chantier de l’incitation des employeurs reste crucial, aussi bien pour les contrats courts que pour les ruptures conventionnelles et le maintien en emploi des seniors [11].
Bertrand Martinot pointe un système d’assurance chômage qui incite à des départs précoces, réduisant la durée effective du travail par rapport à la moyenne européenne [13]. La pénalisation du travail continu et la subvention implicite du recours aux contrats courts sont deux faces du même dérèglement.
Transférer le coût aux employeurs, rendre la caisse aux partenaires sociaux
L’arbitrage de 2027 n’est pas un nouveau tour de vis sur les allocataires. Il porte sur deux décisions liées, du côté des contributeurs et de la gouvernance.
Premier point : l’assiette de cotisation des employeurs. Le bonus-malus partiel doit devenir un vrai mécanisme d’expérience rating généralisé. Chaque employeur cotise en proportion du coût réel qu’il génère pour le régime : fréquence des séparations, profil des salariés concernés, durée des contrats.
Un employeur qui licencie régulièrement des seniors paie plus qu’un employeur qui les maintient. Le CAE l’a formulé en 2026 : un dispositif plus abouti module les contributions en fonction du coût réel [11]. Cette réforme transfère à l’employeur la décision d’intégrer dans ses choix d’embauche et de séparation le coût réel pour la collectivité, au lieu de l’externaliser vers la caisse commune.
Second point : la gouvernance. La reprise en main par l’État est devenue la règle depuis la loi Avenir professionnel de 2018. Ce texte a introduit une lettre de cadrage par laquelle le gouvernement fixe au préalable les objectifs et la trajectoire financière des négociations entre partenaires sociaux. Tant que l’État peut dicter les règles, puis ponctionner les excédents, les partenaires sociaux ne peuvent ni protéger correctement les assurés ni financer l’accompagnement qui accélère le retour à l’emploi durable.
La rupture consiste à supprimer la lettre de cadrage budgétaire et à rendre au régime ses recettes dédiées. Les partenaires sociaux retrouvent un droit réel sur la caisse qu’ils administrent. En contrepartie, ils assument une obligation de résultat sur le retour à l’emploi durable et sur l’endettement. Le financement de France Travail bascule vers le budget de l’État, conformément à ce que Bertrand Martinot documentait : dans les autres pays européens, le financement de l’opérateur de placement est assuré par l’impôt, non par les cotisations chômage [13].
Ce que ce choix ferme est clair. L’État ne peut plus utiliser les excédents de la caisse paritaire pour financer des politiques de formation ou de placement sans rapport avec l’assurance chômage. Ce choix ouvre une configuration dans laquelle les employeurs qui génèrent le plus de chômage en financent le coût réel, et les partenaires sociaux pilotent un régime dont ils sont effectivement responsables.
Sources
[1] Centre d’observation de la société, « La précarité du travail a été multipliée par deux en quarante ans », d’après données INSEE, avril 2026, https ://www.observationsociete.fr/travail/statuts/evolution-precarite/ (consulté le 26/10/2026).
[2] DARES, « Indemnisation des inscrits à France Travail en 2024 », France Travail, 2025, https ://dares.travail-emploi.gouv.fr/publication/indemnisation-des-inscrits-france-travail-en-2024 (consulté le 26/10/2026).
[3] Unédic, « Europ’Info 2024 : l’Assurance chômage en Europe », Unédic, septembre 2024, https ://www.unedic.org/publications/europ-info-2024-l-assurance-chomage-en-europe (consulté le 26/10/2026).
[4] DARES / Comité d’évaluation, « Rapport du comité d’évaluation de la réforme de l’assurance chômage 2019-2021 », DARES, mars 2025, https ://dares.travail-emploi.gouv.fr/comite-devaluation-de-la-reforme-de-lassurance-chomage-initiee-en-2019 (consulté le 26/10/2026).
[5] Unédic, « Suivi et effets de la réglementation d’assurance chômage en 2023 », Unédic, 2024, https ://www.unedic.org/publications/suivi-et-effets-de-la-reglementation-d-assurance-chomage-en-2023 (consulté le 26/10/2026).
[6] Unédic, « Prévisions financières de l’Unédic : juin 2026 », Unédic, juin 2026, https ://www.unedic.org/publications/previsions-financieres-de-lunedic-juin-2026 (consulté le 26/10/2026).
[11] Conseil d’analyse économique (CAE), « Mesurer l’efficacité de l’assurance chômage », Notes du CAE, n° 4, mai 2026, https ://shs.cairn.info/revue-notes-du-conseil-d-analyse-economique-2026-4-page-1?lang=fr (consulté le 26/10/2026).
[12] Nicolas Dufourcq, La Dette sociale de la France. 1974-2024, Odile Jacob, 2025.
[13] Bertrand Martinot et Franck Morel, Le travail est la solution, Hermann, juin 2025.
