En janvier 2026, 78 % des Français déclarent ne pas avoir confiance dans la politique [1]. Ce n’est plus seulement la colère des précarisés ou des exclus. Les classes moyennes et les cadres supérieurs affichent désormais des niveaux de défiance que personne ne prévoyait il y a dix ans. Le mécanisme qui fabrique cet écart est institutionnel, précis, et modifiable par une loi ordinaire. C’est là qu’un choix se pose pour 2027.

Un décrochage de trente ans, accéléré sous la Ve

La trajectoire est longue. L’abstention au premier tour de l’élection présidentielle a augmenté de 80 % entre 1974 et 2002, passant de 15,8 % à 28,4 % [8]. Pour les élections législatives, la hausse atteint 107 % entre 1978 et 2002 [8].

Ce mouvement ne s’est pas arrêté. En 2022, la proportion de votants systématiques tombait à 37 %, en baisse de onze points en vingt ans [8]. Depuis 2017, le vote intermittent dépasse le vote systématique. L’abstention systématique concerne 16 % des électeurs en 2022, contre 9 % en 2007 [8].

Le rebond de 2024, lié à la dissolution surprise, ne dément pas la tendance. Le taux d’abstention s’est établi à 33,29 % au premier tour des législatives de 2024 [9]. C’était 52,49 % en 2022 et 51,29 % en 2017 [9]. La dissolution a mobilisé, mais le thermomètre de confiance a continué de descendre. En 2026, seulement 22 % des Français ont confiance dans l’institution présidentielle, 20 % dans l’Assemblée nationale et 26 % dans le Sénat [4].

La France est singulière dans ce tableau. En 2025, seuls 26 % des Français déclarent avoir confiance dans la politique, contre 47 % en Allemagne et 39 % en Italie [3]. L’écart avec l’Allemagne atteint près de vingt points. La France apparaît comme le pays où la défiance vis-à-vis du fonctionnement démocratique est la plus fortement cristallisée, même comparée à des pays confrontés à des instabilités politiques importantes.

En 2025, seuls 22 % des Français accordent une confiance élevée ou modérément élevée à leur gouvernement [7]. C’est douze points de moins qu’en 2023. La moyenne de l’OCDE s’élève à 40 % [7].

La défiance qui change de nature

Pendant des décennies, la défiance politique était concentrée sur les catégories les plus exposées à la précarité économique. Bruno Cautrès du CEVIPOF a utilisé, pour la vague réalisée fin 2024-début 2025, le concept de « défiance politique totale » : il n’y a pratiquement plus aucun segment de l’électorat qui ne soit pas concerné [16]. Les classes moyennes et les cadres supérieurs affichent des niveaux de méfiance auxquels on n’aurait pas pensé il y a dix ou quinze ans [16].

Le fait inattendu dépasse la simple sociologie du ressentiment. Les niveaux les plus élevés de défiance restent parmi les catégories les plus vulnérables, mais la défiance a cessé d’être leur propriété exclusive. Elle a gagné ceux qui, par leur position sociale, avaient toutes les raisons de se sentir représentés.

Ce glissement change la nature du problème. Il ne s’agit plus d’un déficit d’intégration de groupes marginaux. C’est un questionnement sur l’architecture même de la représentation.

La défiance ne vise pas seulement les responsables politiques. Elle atteint le fonctionnement de la démocratie représentative elle-même, perçue comme distante des préoccupations ordinaires [3]. Les attentes en faveur de référendums, de conventions citoyennes ou d’autres formes de participation directe témoignent d’une recherche de mécanismes pour corriger les limites perçues du système [5].

En 2026, près de huit Français sur dix se déclarent favorables à un recours plus fréquent au référendum pour décider de lois ou de politiques importantes [4]. Le dernier référendum national remonte à plus de vingt ans. En 2026, 65 % des Français estiment que le pouvoir du Parlement devrait être durablement renforcé par rapport à celui du gouvernement [4].

Le scrutin majoritaire qui fabrique la déconnexion

Un mécanisme institutionnel précis alimente cette trajectoire. La Ve République a fait reposer sa pratique politique sur la recherche constante du fait majoritaire depuis 1962 jusqu’en 2022. Face à la tripolarisation durable de la vie politique, Benjamin Morel dessine deux perspectives dans Le nouveau régime (2025) : une reparlementarisation ou une présidentialisation accrue, confinant à l’illibéralisme [10].

Le scrutin majoritaire à deux tours, conçu pour produire des majorités claires, produit aujourd’hui son effet inverse. Il amplifie mécaniquement les déséquilibres entre suffrages exprimés et sièges obtenus, dans un pays où trois blocs électoraux de taille comparable coexistent sans coalition possible [10]. Marc Lazar, dans son histoire longue du populisme en France parue en 2025, argumente que le système représentatif de la Ve République creuse le décalage entre le pouvoir exécutif et la voix du peuple [12]. Depuis le boulangisme dans les années 1880, on trouve du populisme à l’extrême droite mais aussi à gauche, insistant sur la coupure entre un peuple sain et des élites distantes et corrompues [12]. C’est une offre politique qui répond à une demande que les institutions ne savent pas traiter.

Marcel Gauchet, dans Le Nœud démocratique (Gallimard, 2024), remonte plus loin dans la chaîne causale [13]. Pour lui, les ruptures des équilibres tiennent à la primauté acquise des droits individuels, qui affaiblissent les pouvoirs politiques et font perdre de vue ce qui pourrait constituer un destin commun. Le capitalisme mondialisé trouve ses conditions de possibilité dans l’extension sans fin des droits individuels aux dépens du politique. Les collectifs tendent à se dissoudre au profit des individus.

Pierre Rosanvallon avait nommé ce phénomène dès 2006 : la contre-démocratie est la démocratie de la défiance organisée face à la démocratie de la légitimité électorale [14]. La distance entre société civile et institutions ne cesse de se creuser, et la menace est que cette contre-démocratie dégénère en populisme destructeur.

En 2024, plus de la moitié des répondants dans les pays de l’OCDE considèrent que le système politique ne permet pas à des personnes comme eux de s’exprimer [5]. Seuls 40 % environ estiment que les pouvoirs publics concilient les intérêts des différentes générations [5].

Changer qui représente qui, par la loi ordinaire

Le choix posé pour 2027 est de modifier la règle qui détermine qui obtient un siège et sur quelle base. Autrement dit : qui représente quoi à l’Assemblée nationale.

Benjamin Morel propose un système inspiré du modèle allemand [11]. Un mode de scrutin proportionnel compensatoire assurerait une représentation plus fidèle de la diversité des sensibilités politiques, tout en conservant le lien de proximité entre l’élu et ses électeurs. La portée institutionnelle est précise : reparlementariser nécessite de revenir sur le mode de scrutin et d’acter l’échec du scrutin majoritaire [10].

Des pays comme la Nouvelle-Zélande ou la Suisse ont adopté ce mode de scrutin sans qu’il en résulte de crise politique [11]. Ce qui freine le changement, ce sont les structures politiques, et notamment les partis, qui mettent du temps à adapter leurs stratégies à un nouveau contexte [11]. La réforme, préparée par Morel et défendue en octobre 2025 par une coalition transpartisane à l’Assemblée, suppose une loi ordinaire. Elle n’exige pas de révision constitutionnelle [10].

Ce que ce levier change concrètement : un parti qui recueille 20 % des voix cesse d’obtenir 5 % des sièges, ou d’être évincé [10]. Ses électeurs cessent d’être des citoyens dont le choix est absorbé par un mécanisme qu’ils n’ont pas choisi. En 2026, seuls 20 % des Français considèrent que les responsables politiques essaient de tenir leurs promesses [1]. C’est un score inférieur à celui observé en Italie, en Allemagne et au Royaume-Uni. Un Parlement dont la composition reflète les votes réels est la condition préalable pour que cette perception puisse changer.

Ce levier a une contrepartie réelle : la formation de coalitions devient inévitable, et la responsabilité de gouverner se disperse entre plusieurs partis. La lisibilité de l’action exécutive en pâtit. En revanche, les électeurs qui votent aujourd’hui pour des partis sans sièges proportionnels à leur poids cessent d’être invisibles. La réforme est neutre en dépenses publiques : elle porte sur la loi électorale, pas sur un transfert financier.

La démocratie délibérative, par les conventions citoyennes, les tirages au sort ou les référendums sur proposition citoyenne, fournit une couche complémentaire documentée par l’OCDE [15]. Les autorités publiques de tous les niveaux se tournent de plus en plus vers ces assemblées citoyennes pour s’attaquer à des problèmes politiques complexes. Ces dispositifs n’ont de légitimité durable qu’adossés à un Parlement lui-même perçu comme représentatif. Ajouter des conventions citoyennes à un système électoral qui distord structurellement la représentation revient à soigner le symptôme sans toucher au mécanisme.

Sources

[1] CEVIPOF/OpinionWay, « Baromètre de la confiance politique, vague 17 », janvier 2026, Sciences Po CEVIPOF, https ://www.sciencespo.fr/cevipof/fr/actualites/barometre-de-la-confiance-politique-cevipof-2026-la-confiance-s-effondre-en-politique-la-proximite-fait-figure-de-refuge/ (consulté le 30/08/2026).

[2] Institut de l’Entreprise / CEVIPOF, « Baromètre de la confiance politique vague 17 : note entreprise », mai 2026, https ://www.institut-entreprise.fr/publication/cevipof_-_le_barometre_de_la_confiance_politique_vague_17/ (consulté le 30/08/2026).

[3] CEVIPOF/OpinionWay, « Baromètre de la confiance politique, vague 16 », février 2025, Sciences Po CEVIPOF, https ://www.sciencespo.fr/cevipof/fr/actualites/barometre-de-la-confiance-politique-du-cevipof-2025-le-grand-desarroi-democratique/ (consulté le 30/08/2026).

[4] CEVIPOF/OpinionWay, « La démocratie française en souffrance », mars 2026, Sciences Po CEVIPOF, https ://www.sciencespo.fr/cevipof/sites/sciencespo.fr.cevipof/files/BCP_BC_democratiesouffrance_mars26.pdf (consulté le 30/08/2026).

[5] OCDE, « Enquête de l’OCDE sur les déterminants de la confiance dans les institutions publiques : Résultats 2024 », juillet 2024, Éditions OCDE, Paris, https ://doi.org/10.1787/80ddd09b-fr (consulté le 30/08/2026).

[6] OCDE, « Note pays : France », Enquête sur les déterminants de la confiance 2024, https ://www.oecd.org/content/dam/oecd/fr/publications/reports/2024/06/oecd-survey-on-drivers-of-trust-in-public-institutions-2024-results-country-notes_33192204/france_aab7c213/bbf73400-fr.pdf (consulté le 30/08/2026).

[7] Acteurs Publics, « Les Français font davantage confiance à l’administration qu’aux politiques », 7 juillet 2026, https ://acteurspublics.fr/articles/la-confiance-des-francais-envers-le-gouvernement-au-plus-bas-selon-une-enquete-de-locde/ (consulté le 30/08/2026), source primaire : OCDE, enquête confiance 2025.

[8] INSEE, Kilian Bloch, « Vingt ans de participation électorale : en 2022, les écarts selon l’âge et le diplôme continuent de se creuser », INSEE Première n° 1929, novembre 2022, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/6658143 (consulté le 30/08/2026).

[9] Ministère de l’Intérieur / DILA, « Législatives 2024 : résultats du premier tour », juillet 2024, https ://www.dila.gouv.fr/home/article/legislatives-2024-les-resultats-du-premier-tour (consulté le 30/08/2026).

[10] Benjamin Morel, Le nouveau régime, ou l’impossible parlementarisme, Passés Composés, 2025.

[11] Benjamin Morel, « Le mode de scrutin proportionnel : entre promesses et défis », La collection du Plan n° 2025-01, France Stratégie, mai 2025, https ://www.strategie-plan.gouv.fr/publications/le-mode-de-scrutin-proportionnel-entre-promesses-et-defis-par-benjamin-morel (consulté le 30/08/2026).

[12] Marc Lazar, Pour l’amour du peuple. Histoire du populisme en France, XIXe-XXIe siècles, Gallimard, NRF Essais, 2025.

[13] Marcel Gauchet, Le Nœud démocratique. Aux origines de la crise néolibérale, Gallimard, Bibliothèque des sciences humaines, 2024.

[14] Pierre Rosanvallon, La Contre-Démocratie. La politique à l’âge de la défiance, Seuil, 2006.

[15] OCDE, « Exploring New Frontiers in Citizen Participation in the Policy Cycle », mars 2025, https ://www.oecd.org/content/dam/oecd/fr/publications/reports/2025/03/exploring-new-frontiers-in-citizen-participation-in-the-policy-cycle_3b33d845/a697cb85-fr.pdf (consulté le 30/08/2026).

[16] Bruno Cautrès (CEVIPOF/CNRS), entretien, « Vers une défiance politique totale », Fonds pour la Démocratie, janvier 2026, https ://fondspourlademocratie.org/defiance-politique-totale-ce-que-le-barometre-de-la-confiance-politique-du-cevipof-revele-dun-malaise-democratique-profond/ (consulté le 30/08/2026).