En France, 72 milliards d’euros ont été versés depuis 2021 pour amortir les factures d’énergie [11], sans toucher aux murs. MaPrimeRénov’ a aidé 340 801 logements en 2024, mais moins de 13 % ont subi une rénovation réellement transformatrice [17]. L’arbitrage pour 2027 est posé : réserver les aides à la rénovation globale pour les ménages modestes et rendre le calendrier de sortie des passoires opposable aux bailleurs, ou continuer à compenser une crise de bâti avec de l’argent public sans contrepartie.
Plus de six millions de personnes qui ne peuvent pas se chauffer correctement
En France, 3,1 millions de ménages sont officiellement en situation de précarité énergétique, selon le tableau de bord 2025 de l’Observatoire national de la précarité énergétique (ONPE) [5]. C’est plus de six millions de personnes confrontées à des difficultés pour se chauffer ou payer leurs factures. Cette part oscille entre 10 % et 12 % depuis 2015 [5]. Ce plateau n’est pas une victoire.
Derrière ce plateau, la situation se détériore selon d’autres mesures. En 2024, près de 1,2 million de ménages ont subi une coupure d’énergie ou une réduction de puissance pour impayés [5]. C’est une hausse de 24 % par rapport à 2023. En 2025, 35 % des Français déclarent avoir souffert du froid dans leur logement durant l’hiver, pendant au moins 24 heures [5]. En 2020, seulement 14 % des ménages étaient concernés.
La répartition par revenus révèle un mécanisme structurel. En 2025, parmi les 10 % de ménages aux revenus les plus bas, 21,7 % occupent des passoires énergétiques [5]. Dans les 20 % de ménages situés juste au-dessus de la classe moyenne, ce taux tombe à 15,5 %.
Les ménages modestes sont surreprésentés dans les passoires du parc locatif privé, documenté par le SDES au 1er janvier 2023 [9]. Ces ménages modestes paient donc à la fois le loyer le plus accessible et la facture d’énergie la plus lourde. L’inégalité porte sur le patrimoine bâti : les locataires en paient le coût sans en avoir la clé.
Les prix ont profondément bougé sur le long terme. Le prix français de l’électricité est passé de 11 à 16 centimes par kilowattheure entre 2009 et 2014 [7]. Il est passé de 16 à 25 centimes entre 2019 et 2024 [7]. L’électricité française, longtemps la moins chère d’Europe grâce au programme nucléaire, a rejoint et parfois dépassé la moyenne européenne. En 2023, les ménages ont consacré 9,4 % de leur budget aux dépenses d’énergie [10].
La comparaison internationale nuance sans effacer. En 2024, le prix de l’électricité pour les ménages français a augmenté de 18 %, à la sortie du bouclier tarifaire [7]. Dans l’Union européenne, le prix moyen est resté stable la même année.
Portugal et France ont connu les hausses les plus marquées : respectivement +15 % et +18 % [7]. En 2025, le prix moyen de l’électricité pour les ménages français s’élève à 254,6 euros par mégawattheure, en baisse de 9,0 % sur un an [18]. Cette détente tient à l’abondance temporaire d’électricité nucléaire, une situation favorable mais non garantie à moyen terme.
L’été qui change de nature, des logements pensés pour l’hiver
La précarité énergétique française a été construite autour du froid. Les critères, les aides, les diagnostics de performance énergétique (DPE), les politiques de rénovation : tout a été calibré pour l’hiver. La chaleur devient pourtant le risque mortel principal.
Elle tue désormais plus que la route. L’été 2025 a causé 5 700 décès liés à la chaleur [15]. La même saison, on a dénombré 3 200 morts sur la route [15]. L’été 2025 a aussi entraîné 24 000 recours aux soins d’urgence. En moins de dix ans, 40 000 personnes sont décédées des conséquences de la chaleur en France [15].
En 2025, 64 % des Français déclarent avoir souffert d’un excès de chaleur dans leur logement pendant au moins 24 heures durant l’été précédent [5]. Parmi les logements dont le confort d’été est classé insuffisant, 48 % se transforment en véritables logements-bouilloires pendant les vagues de chaleur, selon la Fondation pour le Logement en 2026 [14].
Ce risque est socialement concentré [14]. Les habitants des quartiers populaires sont surexposés aux canicules en raison de la forte densité, des matériaux qui accumulent la chaleur et du manque d’espaces verts. Ils sont aussi en moins bonne santé en moyenne et exercent des emplois plus exposés à la chaleur.
En 2024, la France consommait encore plus de 60 % d’énergie d’origine fossile [10]. Réduire les déperditions en hiver et résister à la chaleur en été suppose des travaux d’une autre nature : isolation renforcée des toits, protections solaires, ventilation naturelle. Ces deux objectifs ne se confondent pas. L’un n’implique pas l’autre automatiquement.
La rénovation qui ne rénove pas ce qui compte
Au 1er janvier 2025, les passoires énergétiques, classées F et G au DPE, représentent environ 3,9 millions de logements sur 30,9 millions de résidences principales, soit 12,7 % du parc [8]. Ce chiffre est en baisse depuis 2022, mais la tendance est partiellement artificielle. Près de 40 % de la baisse par rapport à janvier 2024 tient à une réforme du calcul du DPE pour les petites surfaces, non à des travaux réels [8]. Pour que le parc atteigne les objectifs climatiques de l’État à l’horizon 2050, 80 à 90 % des logements devraient atteindre les classes A et B. Aujourd’hui, 9 % y sont [8].
MaPrimeRénov’ a financé le volume au détriment de la profondeur. En 2024, 340 801 logements ont été rénovés pour près de 3,29 milliards d’euros d’aides publiques [17]. Parmi eux, 43 271 seulement ont enregistré un saut de trois classes énergétiques ou plus [17]. Moins de 13 % ont subi une rénovation réellement transformatrice.
La contrainte budgétaire s’est aggravée précisément au moment où l’ambition aurait dû se renforcer. La loi de finances 2025 alloue 2,1 milliards d’euros à MaPrimeRénov’ [17]. C’est un milliard de moins qu’en 2024.
Le bouclier tarifaire a coûté environ 60 milliards d’euros sur 2022-2023, soit 2,2 % du PIB, selon la Banque de France [13]. La Cour des comptes chiffrait en mars 2024 la dépense totale à 72 milliards d’euros depuis son instauration [11]. Ces mesures ont protégé les ménages à court terme.
Sans elles, la hausse des tarifs de l’électricité aurait atteint +40 % en 2022 au lieu de +7,4 % [12]. Mais elles n’ont rien changé à l’état du bâti. En amortissant les factures sans inciter à rénover, le bouclier a rendu le problème structurel moins visible.
La Cour des comptes est sans appel : faute de ciblage, ces mesures ont pesé sur les contribuables bien au-delà de ce qu’exigeait la protection des ménages modestes [11]. La leçon n’a pas été tirée. Le chèque énergie reconduit chaque année compense les prix sans transformer les logements. En 2024, 59 % des bénéficiaires du chèque énergie déclaraient pourtant avoir eu froid dans leur logement [5].
La chaîne causale est là. Les ménages modestes habitent des logements énergivores qu’ils ne possèdent pas ou ne peuvent pas rénover faute de capitaux. L’État compense les factures plutôt que de financer l’investissement dans le bâti. Les logements restent des passoires en hiver et des bouilloires en été. Chaque euro de chèque énergie versé sans condition de rénovation reporte la dépense future sur les locataires, sur le système de santé et sur le budget public.
L’enjeu dépasse le seul logement. RTE, dans son bilan prévisionnel 2025-2035, note que la France se trouve aujourd’hui dans une situation d’abondance d’électricité décarbonée, très favorable à l’électrification [16]. Mais le rythme d’électrification constaté reste trop faible pour garantir l’atteinte des objectifs climatiques sans mesures additionnelles.
Hors réseaux, le besoin d’investissement pour la production d’électricité et les flexibilités est évalué entre 25 et 35 milliards d’euros par an à l’horizon 2030-2035 [16]. C’est environ trois fois le rythme des dix dernières années. Une partie de ce coût se répercutera sur les factures. Les prix bas du marché de gros ne bénéficient aux ménages modestes que si la politique publique l’organise [2].
Transformer le bâti, pas amortir la facture
Changer de trajectoire suppose d’accepter ce que la séquence bouclier-chèque-MaPrimeRénov’ n’a pas accepté. Les aides à la consommation d’énergie non conditionnées à la rénovation reproduisent la précarité énergétique plutôt qu’elles ne la résolvent. Le centre de gravité de la politique doit se déplacer de la compensation de prix vers la transformation du bâti.
Premier mécanisme à corriger : un bailleur qui loue une passoire bénéficie indirectement du chèque énergie versé à son locataire, sans jamais être contraint de rénover. La loi Climat et Résilience de 2021 a inscrit dans le droit un calendrier de sortie des passoires opposable aux bailleurs. Son application a été repoussée, édulcorée ou contournée par des réformes méthodologiques du DPE favorables aux petites surfaces. Rendre ce calendrier effectif est le premier levier.
Deuxième levier : basculer MaPrimeRénov’ vers la rénovation globale. En 2024, 100 000 travaux de rénovation globale ont été réalisés [17]. L’objectif gouvernemental est de 370 000 logements réellement rénovés chaque année d’ici 2030. L’écart tient en grande partie à la préférence accordée aux gestes isolés sur les rénovations qui font réellement sauter plusieurs classes DPE. Les aides publiques doivent structurer une filière capable d’absorber un rythme annuel d’un demi-million de rénovations performantes, en ciblant 80 % des crédits sur les 40 % de ménages aux revenus les plus bas [3].
Troisième levier : intégrer le confort d’été comme condition de rénovation complète. Le DPE actuel mesure principalement la consommation de chauffage. Les critères de confort d’été ne conditionnent pas l’accès aux aides. À l’horizon 2050, avec 4 à 5 °C de hausse dans les villes françaises selon les projections de Météo-France, un logement classé B en énergie peut devenir inhabitable en été. La rénovation du bâti doit intégrer systématiquement les deux contraintes.
Quatrième levier : changer l’horizon de financement. MaPrimeRénov’ souffre d’un double problème : volume insuffisant et durée trop courte. Un propriétaire qui engage entre 30 000 et 80 000 euros de travaux doit avoir la garantie que le niveau d’aide ne sera pas réduit entre le devis et la fin du chantier. Des acteurs privés, fonds d’infrastructure ou émetteurs d’obligations vertes garanties, doivent financer l’actif « logement rénové » à vingt ou trente ans [4]. L’État joue le rôle de garant de dernier recours, non de payeur annuel sous contrainte budgétaire.
Cinquième levier : affiner le ciblage du chèque énergie. La Cour des comptes et l’ONPE ont documenté les imperfections du ciblage actuel [11] [5]. Le chèque énergie doit rester, car il protège des populations qui ne peuvent pas rénover à court terme. Son montant doit être modulé selon la surface, le DPE du logement et l’effort de rénovation en cours. L’objectif est d’éviter qu’il ne devienne une rente perpétuelle pour des logements qui ne seront jamais rénovés.
Sixième levier : garantir aux ménages modestes l’accès aux prix bas de l’électricité décarbonée. La fenêtre d’abondance actuelle est réelle mais temporaire. Elle doit servir à accélérer l’électrification du chauffage, par des pompes à chaleur en remplacement du fioul et du gaz, dans les logements rénovés, en priorité pour les 40 % de ménages les plus modestes. Les transitions énergétiques se sont produites là où un environnement politique les a rendues possibles, comme le documente Hannah Ritchie dans ses travaux sur les décarbonations réussies [20]. Le marché seul ne fera pas le travail.
Sources
[2] Dani Rodrik, Shared Prosperity in a Fractured World, Harvard Kennedy School, 2025, https ://drodrik.scholar.harvard.edu/publications (consulté le 01/08/2026).
[3] Mariana Mazzucato, The Common Good Economy, Penguin, 2026, https ://marianamazzucato.com/books/the-common-good-economy/ (consulté le 01/08/2026).
[4] Benjamin Fremaux, « Nous devenons un poids lourd de l’investissement », Institut Montaigne, 2025, https ://www.institutmontaigne.org/rencontres/quelles-solutions-face-la-crise-climatique (consulté le 01/08/2026).
[5] ONPE, « Tableau de bord de la précarité énergétique, édition 2025 », novembre 2025, https ://onpe.org/tableau-de-bord-2025 (consulté le 01/08/2026).
[7] SDES, « Prix de l’électricité en France et dans l’Union européenne en 2024 », juillet 2025, https ://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/prix-de-lelectricite-en-france-et-dans-lunion-europeenne-en-2024-0 (consulté le 01/08/2026).
[8] SDES, « Le parc de logements par classe de performance énergétique au 1er janvier 2025 », 2025, https ://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/le-parc-de-logements-par-classe-de-performance-energetique-au-1er-janvier-2025 (consulté le 01/08/2026).
[9] SDES, « La performance énergétique du parc locatif privé au 1er janvier 2023 », 2023, https ://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/la-performance-energetique-du-parc-locatif-prive-au-1er-janvier-2023 (consulté le 01/08/2026).
[10] SDES, « Bilan énergétique de la France en 2024, Synthèse », 2025, https ://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/bilan-energetique-de-la-france-en-2024-synthese (consulté le 01/08/2026).
[11] Cour des comptes, « Rapport sur les mesures de lutte contre la hausse des prix de l’énergie », mars 2024, https ://www.hellowatt.fr/electricite-et-gaz/bouclier-tarifaire (consulté le 01/08/2026).
[12] CRE, « Coût du bouclier tarifaire », juillet 2024, https ://lenergeek.com/2024/07/25/energie-cout-bouclier-tarifaire-france-cre/ (consulté le 01/08/2026).
[13] Banque de France, « Analyse du bouclier tarifaire », décembre 2023, https ://www.connaissancedesenergies.org/tribune-actualite-energies/bouclier-tarifaire-sur-les-prix-de-lenergie-en-france-quel-bilan (consulté le 01/08/2026).
[14] Fondation pour le Logement, « Quartiers chauds ! Logements-bouilloires et précarité énergétique d’été », juin 2026, https ://www.fondationpourlelogement.fr/wp-content/uploads/2026/06/logements-bouilloires-etude-2026.pdf (consulté le 01/08/2026).
[15] Santé Publique France, données mortalité chaleur été 2025, citées dans Fondation pour le Logement, juin 2026, https ://www.fondationpourlelogement.fr/wp-content/uploads/2026/06/logements-bouilloires-etude-2026.pdf (consulté le 01/08/2026).
[16] RTE, « Bilan prévisionnel 2025-2035 », 2025, https ://www.rte-france.com/actualites/bilan-previsionnel-2025-2035-france-est-position-avantageuse-electrifier-atteindre-ses (consulté le 01/08/2026).
[17] ANAH / Ministère du Logement, « Bilan MaPrimeRénov’ 2024 et budget 2025 », février 2025, https ://www.batiweb.com/actualites/renovation-energetique/maprimerenov-le-budget-baisse-d-un-milliard-d-euros-en-2025-45916 (consulté le 01/08/2026).
[18] Eurostat, « Prix de l’électricité pour les ménages », séries semestrielles, premier semestre 2025, https ://selectra.info/energie/actualites/marche/prix-electricite-france-vs-europe-eurostat-2026 (consulté le 01/08/2026).
[20] Hannah Ritchie, Clearing the Air, 2025, https ://hannahritchie.com/ (consulté le 01/08/2026).
