Quatre Premiers ministres en quinze mois [9]. Une confiance dans l’Assemblée nationale tombée à 20 % [1]. La France tient le record européen de défiance démocratique, sous un scrutin majoritaire qui ne produit plus les majorités qu’il était censé garantir. L’arbitrage posé à 2027 est architectural : changer le mode de scrutin, le calendrier électoral et les règles de coalition en même temps, ou maintenir le statu quo avec ses conséquences désormais chiffrées.
La France, seule en Europe avec ce scrutin, et la plus défiante de ses institutions
La France est le seul pays de l’Union européenne à élire ses députés au scrutin majoritaire. Pendant soixante ans, cette singularité avait une justification fonctionnelle : produire des majorités stables. Elle ne la produit plus.
En 2026, 22 % des Français ont confiance dans l’institution présidentielle, 20 % dans l’Assemblée nationale, 26 % dans le Sénat, 34 % dans leur propre député [1]. En 2025, seuls 26 % des Français déclaraient avoir confiance dans la politique, contre 47 % en Allemagne et 39 % en Italie [2].
En 2026, 51 % des Français estiment qu’il n’y a pas de quoi être fier du système démocratique [1]. En Italie, ce chiffre tombe à 40 %, en Allemagne à 34 %, au Royaume-Uni à 32 % [1]. Ce n’est pas le principe démocratique qui est rejeté : l’attachement au régime reste puissant, à 82 % des répondants. « C’est bien l’inefficacité de la démocratie qui est en cause », établit le CEVIPOF [1].
En 2026, 65 % des Français estiment que le pouvoir du Parlement devrait être renforcé par rapport à celui du gouvernement [1]. Près de huit Français sur dix se déclarent favorables à un recours plus fréquent au référendum pour décider de lois importantes. La demande de participation est une tendance de fond stable depuis plusieurs vagues du baromètre [1].
Les seules institutions politiques qui surnagent sont locales : 60 % des enquêtés ont confiance dans leur maire, 58 % dans leur conseil municipal [1]. Le gradient local-national est l’une des données les plus stables du baromètre. Il dit ce qu’une réforme institutionnelle devrait reconstituer à l’échelle nationale.
La participation électorale confirme cette érosion longue. Comprise entre 70 et 80 % jusqu’aux années 1980, elle connaît ensuite un déclin presque continu depuis le scrutin de 1993 [7]. En 2022, le premier tour des législatives a atteint un record d’abstention à 52,5 % [7]. Sur une génération, la France a perdu vingt à trente points de participation législative. Une mutation, pas une fluctuation.
Un régime parlementaire qui refuse de se voir comme tel
L’instabilité gouvernementale depuis l’été 2024 révèle une transformation structurelle. Sans qu’une virgule de la Constitution ne soit modifiée, la France a changé de régime. C’est la thèse de Benjamin Morel dans Le nouveau régime ou l’impossible parlementarisme [3].
Le pouvoir naguère concentré à l’Élysée est revenu à une Assemblée longtemps perçue comme une chambre d’enregistrement. En 2024, cette assemblée se compose de 25 % de députés du RN et de 12 % de LFI [3]. Le champ des alliances possibles s’est rétréci, forçant des coalitions baroques dans une configuration qui rappelle la IVe République finissante.
Un fait de mécanique électorale accentue ce basculement, documenté par Morel dans une note pour France Stratégie de mai 2025 [4] : le scrutin majoritaire ne réduit pas, en lui-même, le nombre de partis présents au Parlement. Il y a aujourd’hui onze groupes politiques à l’Assemblée nationale. La promesse de réduction du morcellement que ce mode de scrutin était censé tenir n’est plus tenue [4].
La dissolution du 9 juin 2024 a entraîné une instabilité gouvernementale nouveau depuis la IVe République. Quatre Premiers ministres se sont succédé en quinze mois [9]. Quatre exercices de formation d’équipe. Quatre défis de crédibilité budgétaire. Une impossibilité structurelle de mener des réformes à horizon de cinq ans.
Le mécanisme sous-jacent dépasse le mode de scrutin seul. La loi organique adoptée après la réforme du quinquennat en 2002 a « vidé les élections législatives de leur substance » en faisant précéder la présidentielle aux législatives, transformant ces dernières en plébiscite ou anti-plébiscite présidentiel [10]. Quand la présidentielle produit une majorité relative ou une tripolarisation, tout le système se grippe.
La crise actuelle touche une démocratie dont les principes sont plébiscités mais dont le fonctionnement suscite une immense frustration. Le populisme qui en découle est un phénomène structurel et récurrent, bien plus qu’un accident passager : depuis le boulangisme des années 1880, la France revit périodiquement cette tension entre démocratie représentative et souveraineté populaire [6].
La tripolarisation et la délégation algorithmique, deux transformations hors-cadre
Deux phénomènes reconfigurent le cadre dans lequel toute réforme institutionnelle doit opérer, sans être intégrés dans le débat dominant.
Le premier est la tripolarisation. Le paysage politique est désormais structuré par trois forces, NFP, bloc centriste et extrême droite, que le scrutin majoritaire à deux tours amplifie mécaniquement [3]. Il force des désistements et des alliances de second tour qui décrédibilisent les partis qui les pratiquent et exaspèrent les électeurs qui les subissent. La Ve République se trouve à un tournant : trouver un équilibre parlementaire, sombrer dans l’ingouvernabilité ou basculer dans l’illibéralisme [3].
Malgré son morcellement politique, la France reste l’un des seuls pays totalement incapable de construire des coalitions. Un point est escamoté dans le débat, pointe la note de France Stratégie de mai 2025 [4] : un mode de scrutin est un outil servant à traduire des votes en sièges. D’un instrument, on ne peut juger que l’efficacité. La proportionnelle intégrale sans seuil ni prime peut reproduire ou aggraver l’instabilité.
Le second phénomène est l’arrivée des agents IA dans les processus décisionnels des États. Les organisations ont besoin de déléguer l’autorité, mais en le faisant elles risquent de perdre le contrôle du comportement de l’agent [11]. Cette tension prend une dimension nouvelle avec des agents IA capables de prendre des décisions administratives sans supervision humaine effective. Pour des institutions démocratiques déjà fragilisées, la délégation à des systèmes algorithmiques dans des États dont la capacité de contrôle reste faible pose un défi nouveau [11].
Ces deux transformations convergent vers le même enjeu : la qualité de la représentation ne se lit plus seulement à travers le filtre du mode de scrutin. Elle dépend aussi de la capacité des institutions à produire des décisions lisibles, contrôlables et revendiquées par ceux qui gouvernent.
Changer le scrutin, le calendrier et les règles de coalition en même temps, ou pas du tout
La chaîne causale établie par les données conduit à une conclusion différente de l’agenda dominant. Réformer uniquement le mode de scrutin, même en adoptant la proportionnelle, sans traiter simultanément le calendrier électoral, la culture de coalition et la lisibilité budgétaire des choix politiques, ne restaurera pas la confiance. La popularité de la représentation proportionnelle est faite surtout de l’impopularité du régime actuel, disait déjà Ferdinand Buisson en 1910. Un siècle plus tard, la dynamique est identique.
Réformer le mode de scrutin avec des mécanismes de gouvernabilité intégrés. Des seuils, des primes ou des incitations à la coalition peuvent favoriser la production de gouvernements durables [4]. Le modèle allemand, avec son seuil à 5 %, son vote en deux bulletins et sa prime de coalisation implicite, constitue une référence testée sur plusieurs décennies. L’objectif est la représentativité gouvernable, pas la proportionnalité pure.
Rétablir l’autonomie des élections législatives par l’inversion du calendrier. La loi organique de 2001 a logiquement transformé les législatives en plébiscite ou anti-plébiscite présidentiel [10]. Rétablir les législatives avant la présidentielle, comme avant 2002, redonnerait au Parlement son rôle de producteur de la majorité gouvernementale.
Construire une culture de coalition par des règles d’accord formalisées. La France ne sait pas négocier ce type d’alliances : elle n’en a pas l’expérience [12]. Les démocraties parlementaires nord-européennes ont formalisé ces processus sur plusieurs décennies, contrats de coalition publiés, médiateurs institutionnels, règles de sortie. Ces pratiques peuvent être encouragées par des règles de financement des partis conditionnées à leur capacité de coalition.
Reconstituer la légitimité par la participation directe encadrée. En 2026, 79 % des Français souhaitent un recours plus fréquent au référendum pour décider des lois importantes [1]. La même proportion est favorable à des conventions citoyennes suivies d’un référendum obligatoire [1]. La légitimité repose sur un « commun d’identification » qui dépasse la seule légalité des procédures, montre Rosanvallon dans Les Institutions invisibles [5]. Des conventions citoyennes sur des sujets délimités, suivies d’un vote, reconstituent un lien direct sans désarmer le Parlement.
Sur le plan budgétaire, les crédits pour l’organisation des élections sont passés de 180,2 millions d’euros en 2024 à 23,08 millions d’euros pour 2025, en l’absence de scrutin national [13]. Le coût direct d’une réforme du mode de scrutin est marginal au regard du coût indirect de l’instabilité : quatre gouvernements en quinze mois signifient quatre pertes de continuité administrative et une impossibilité structurelle de tenir un cap de réforme [9].
Si la frustration continue de croître sans réponse institutionnelle, ce sont les principes démocratiques eux-mêmes qui finiront par être contestés. La gouvernabilité et la représentativité peuvent coexister. Leur combinaison exige un choix d’architecture clair, pas un ajournement supplémentaire.
Sources
[1] CEVIPOF/Sciences Po, « Baromètre de la confiance politique, vague 17 », OpinionWay, février 2026, https ://www.sciencespo.fr/cevipof/fr/actualites/barometre-de-la-confiance-politique-cevipof-2026-la-confiance-s-effondre-en-politique-la-proximite-fait-figure-de-refuge/ (consulté le 11/08/2026).
[2] CEVIPOF/Sciences Po, « Baromètre de la confiance politique, vague 16 », OpinionWay, 2025, https ://www.sciencespo.fr/cevipof/fr/actualites/barometre-de-la-confiance-politique-du-cevipof-2025-le-grand-desarroi-democratique/ (consulté le 11/08/2026).
[3] Benjamin Morel, Le nouveau régime ou l’impossible parlementarisme, Passés composés, février 2025, https ://www.lapetitelumiere.fr/livre/9791040410782-le-nouveau-regime-ou-l-impossible-parlementarisme-benjamin-morel/ (consulté le 11/08/2026).
[4] Benjamin Morel, « Le mode de scrutin proportionnel : entre promesses et défis », La Collection du Plan, n° 2025-01, France Stratégie, mai 2025, https ://www.strategie-plan.gouv.fr/publications/le-mode-de-scrutin-proportionnel-entre-promesses-et-defis-par-benjamin-morel (consulté le 11/08/2026).
[5] Pierre Rosanvallon, Les Institutions invisibles, Seuil, octobre 2024, https ://shs.cairn.info/revue-futuribles-2025-2-page-138?lang=fr (consulté le 11/08/2026).
[6] Marc Lazar, Pour l’amour du peuple. Histoire du populisme en France, XIXe-XXIe siècle, Gallimard, 2025, https ://www.sciencespo.fr/ceri/en/cerispire-user/7339/1524 (consulté le 11/08/2026).
[7] LCP / Assemblée nationale, « Législatives 2024 : vers un fort regain de participation après une longue tendance à la baisse ? », juin 2024, https ://lcp.fr/actualites/legislatives-2024-vers-un-fort-regain-de-participation-apres-une-longue-tendance-a-la (consulté le 11/08/2026).
[8] Marcel Gauchet, Le Nœud démocratique. Aux origines de la crise néolibérale, Gallimard, octobre 2024, https ://www.gallimard.fr/catalogue/le-noeud-democratique/9782073085313 (consulté le 11/08/2026).
[9] Public Sénat, « Valse des ministres, affaires courantes : les chiffres fous d’une année politique record », octobre 2025, https ://www.publicsenat.fr/actualites/institutions/valse-des-ministres-affaires-courantes-les-chiffres-fous-dune-annee-politique-record (consulté le 11/08/2026).
[10] David Djaïz, Slow Démocratie, Allary Éditions, 2019 ; entretien Public Sénat, janvier 2021, https ://www.publicsenat.fr/actualites/politique/nous-vivons-sous-un-regime-qui-arrive-a-bout-de-souffle-previent-david-djaiz-187017 (consulté le 11/08/2026).
[11] Francis Fukuyama, « Delegation and Destruction », Persuasion, 2025, https ://www.persuasion.community/p/delegation-and-destruction (consulté le 11/08/2026).
[12] Le Grand Continent, « Vers la proportionnelle : pour une culture française de la coalition », juin 2025, https ://legrandcontinent.eu/fr/2025/06/06/vers-la-proportionnelle-pour-une-culture-francaise-de-la-coalition/ (consulté le 11/08/2026).
[13] Sénat, Projet de loi de finances pour 2025 : Administration générale et territoriale de l’État, rapport de la rapporteure spéciale, https ://www.senat.fr/rap/l24-144-32/l24-144-323.html (consulté le 11/08/2026).
