La demande électrique des data centers a augmenté de 17 % en une seule année, selon l’Agence internationale de l’énergie. En valeur absolue, cela représente environ 70 TWh supplémentaires ajoutés au réseau mondial en douze mois — soit l’équivalent de la consommation annuelle d’un pays comme la Belgique ou la Suède, et non de l’Espagne dont la consommation totale est près de trois fois supérieure. Le réseau ne suit pas. Alors les géants du cloud ont trouvé une autre solution : acheter l’électricité avant qu’elle arrive sur le réseau. Ou carrément acheter le réacteur qui la produit.
Ce mouvement n’est pas anecdotique. Le pipeline mondial d’accords entre data centers et petits réacteurs modulaires (SMR) est passé de 25 gigawatts fin 2024 à 45 gigawatts au début de 2026. Microsoft, Amazon, Google et leurs concurrents ne font plus la queue pour acheter de l’électricité sur le marché. Ils signent des contrats d’approvisionnement directs, réservent des tranches de réacteurs en construction, ou financent les constructeurs eux-mêmes pour s’assurer la priorité. C’est une bifurcation dans l’histoire des infrastructures électriques américaines, et ses effets se mesurent déjà sur les factures des ménages.
L’essentiel
- La consommation mondiale des data centers était de ~415 TWh en 2024 selon l’AIE. La hausse de 17 % enregistrée en 2025 représente environ 70–75 TWh supplémentaires en un an.
- Le pipeline SMR contractualisé avec les hyperscalers est passé de 25 à 45 GW entre fin 2024 et début 2026, un quasi-doublement en dix-huit mois.
- Microsoft a conclu un accord avec Constellation Energy pour rouvrir Three Mile Island ; Amazon a investi dans X-energy pour des réacteurs SMR ; Google a passé commande auprès de Kairos Power pour 500 MW de réacteurs.
- Des études de la Brookings Institution documentent des hausses de tarifs résidentiels dans les comtés où des data centers s’installent sans que les coûts de raccordement soient mutualisés.
- La question réglementaire reste ouverte : qui paie les infrastructures de transport nécessaires pour alimenter ces installations géantes ?
45 gigawatts de plus : ce que ce chiffre cache
Quarante-cinq gigawatts, c’est environ 70 % de la capacité nucléaire installée de la France, qui compte 57 réacteurs pour quelque 62 à 63 GW au total. Voir un chiffre de cette magnitude apparaître dans un pipeline de contrats privés entre des entreprises technologiques et des développeurs de réacteurs donne la mesure du changement en cours. Il y a deux ans, les SMR étaient encore présentés comme une technologie prometteuse pour la décennie suivante. Ils sont devenus, en dix-huit mois, l’objet d’une ruée d’investissements privés sans précédent dans le secteur nucléaire depuis les années 1970.
Ce n’est pas la technologie seule qui a changé. C’est la demande. L’AIE documente une croissance de la consommation des data centers qui s’est accélérée bien au-delà des projections de 2023 : les modèles d’intelligence artificielle générative ont multiplié par trois à cinq la consommation par calcul par rapport aux charges de travail cloud traditionnelles. Un entraînement de modèle de grande taille peut consommer autant d’électricité qu’une ville de taille moyenne pendant plusieurs semaines. Les capacités que l’IA déploie aujourd’hui exigent une infrastructure physique dont la croissance n’avait pas été anticipée par les opérateurs de réseau.
Le réseau américain, géré en mosaïque par des dizaines d’opérateurs régionaux et des régulateurs d’État, n’est pas conçu pour absorber des pointes de demande aussi localisées et aussi soudaines. Les délais de raccordement au réseau de transport haute tension dépassent sept ans dans plusieurs États. Les hyperscalers n’ont pas sept ans à attendre. Ils ont des engagements de service, des investisseurs et des modèles à entraîner.
Microsoft, Amazon, Google : trois stratégies d’un même contournement
Microsoft a frappé le premier, avec le geste le plus symbolique. Le 20 septembre 2024, la société a signé avec Constellation Energy un accord pour rouvrir l’unité 1 de Three Mile Island, le réacteur pennsylvanien dont le nom est indissociable de l’accident de 1979. La centrale, rebaptisée Crane Clean Energy Center, doit fournir 835 mégawatts d’électricité quasi exclusivement à Microsoft pendant vingt ans. C’est un achat de capacité dédié, sortant de facto cette tranche du marché de gros.
Amazon suit une logique différente, plus tournée vers l’amont. Le groupe a investi dans X-energy, développeur de réacteurs à haute température Xe-100, pour se garantir un accès prioritaire à cette technologie quand elle sera opérationnelle. Google, de son côté, a passé commande auprès de Kairos Power pour 500 MW de réacteurs à sel fondu, avec une mise en service prévue entre 2030 et 2035.
Ces stratégies convergent vers le même résultat : une fraction croissante de la capacité nucléaire américaine en développement est contractualisée de gré à gré avec trois ou quatre acheteurs privés avant même d’être construite. L’électricité ainsi produite ne passera jamais par le réseau public dans des conditions normales de marché. Elle alimente directement des campus de calcul, parfois avec une connexion physique dédiée qui court-circuite les lignes de transport partagées.
Une fracture infrastructurelle qui s’installe dans les bilans des ménages
Jusqu’ici, on pourrait lire cette histoire comme une bonne nouvelle : des entreprises privées financent de la capacité nucléaire décarbonée sans mobiliser de fonds publics, ce qui accélère la transition et maintient le réseau en état. L’argument est réel. Il ne couvre pas tout.
La Brookings Institution a documenté les effets locaux de l’arrivée massive de data centers dans plusieurs États. Dans des comtés de Virginie du Nord, de Géorgie et d’Ohio où les hyperscalers se concentrent, les tarifs résidentiels ont augmenté plus vite que la moyenne nationale. Le mécanisme est précis : les data centers exigent des extensions de capacité du réseau de distribution local, dont les coûts sont mutualisés entre tous les abonnés selon les règles tarifaires des régulateurs d’État. Les entreprises paient pour leur raccordement, mais pas pour la totalité du renforcement du réseau que leur présence rend nécessaire. La différence atterrit sur les factures des voisins.
Ce phénomène est encore limité en valeur absolue. Les hausses documentées restent significatives dans les zones concernées, mais elles illustrent une dynamique de fond : l’infrastructure électrique publique américaine ne génère pas assez de revenus pour se moderniser au rythme qu’impose la demande des data centers, et les règles actuelles de partage des coûts ne sont pas calibrées pour cette situation. Les régulateurs de plusieurs États ont ouvert des procédures de révision tarifaire, mais les délais administratifs se comptent en années.
Il y a une asymétrie plus profonde encore. Les hyperscalers qui investissent dans des SMR dédiés se construisent une autonomie électrique partielle sur trente à quarante ans. Ils ne dépendront plus de la qualité du réseau public pour leurs opérations critiques. Les PME manufacturières, les hôpitaux, les transporteurs, les ménages : tous continueront de dépendre d’un réseau dont la modernisation sera partiellement privée de la base de demande la plus solvable et la plus prévisible.
Ce que les constructeurs de SMR peuvent faire, et ce qu’ils ne peuvent pas
La ruée des hyperscalers a un effet indéniablement positif sur l’industrie nucléaire : elle finance le passage à l’échelle. Les développeurs de SMR comme NuScale, X-energy, Kairos Power ou TerraPower opèrent depuis des années avec des feuilles de route ambitieuses et des carnets de commandes fragiles. Les contrats des géants du cloud ont changé la donne financière.
NuScale, première entreprise à obtenir la certification de conception de la Nuclear Regulatory Commission pour un SMR, a traversé une période difficile après l’annulation de son projet Utah UAMPS en 2023 face aux surcoûts. La dynamique des contrats hyperscaler a permis de relancer des négociations avec des acheteurs industriels capables d’absorber des prix plus élevés que les services publics régulés. Kairos Power, dont le réacteur à sel fondu FHR est encore en phase de démonstration, a pu accélérer son calendrier grâce à la visibilité offerte par l’accord Google.
Le risque est de construire une industrie nucléaire privée optimisée pour un seul type de client. Les SMR financés par les hyperscalers sont conçus pour répondre à des besoins de charge de base continue, dans des configurations de taille moyenne adaptées aux campus de calcul. Ils ne sont pas nécessairement optimisés pour le réseau de distribution résidentielle, qui a besoin d’une flexibilité différente. L’AIE signale une tendance croissante aux connexions directes et aux montages « behind the meter », ce qui signifie qu’une part de la capacité ainsi construite ne renforcera pas automatiquement la résilience du système électrique public — même si des accords comme celui de Microsoft avec Constellation passent, eux, par le réseau de transport.
Le fossé infrastructurel : une question de décennies, pas d’années
C’est là que l’arc long de ce sujet devient inconfortable. Les réacteurs que Microsoft et Amazon financent aujourd’hui auront une durée de vie opérationnelle de quarante à soixante ans. Les contrats d’approvisionnement exclusifs ou prioritaires qui les accompagnent courent sur vingt à trente ans. Les actifs ainsi construits sont des actifs générationnels : ils structurent une capacité électrique privée que la prochaine génération d’ingénieurs, d’entrepreneurs et d’industriels ne pourra pas facilement réorienter vers le réseau public.
Dans le même temps, le réseau électrique américain a besoin, selon l’AIE et le Department of Energy, de plusieurs milliers de milliards de dollars d’investissements d’ici 2050 pour assurer la transition et répondre à l’électrification des transports, du chauffage et de l’industrie. Ces investissements dépendent de la capacité des opérateurs de réseau à dégager des revenus suffisants. Si la demande la plus solvable, la plus prévisible et la plus concentrée géographiquement est progressivement absorbée par des systèmes d’autoproduction privés, la base de revenus des opérateurs de réseau public s’en trouve affectée.
Ce n’est pas un effondrement immédiat. C’est une pression lente et cumulative. L’analogie avec les réseaux de télécommunications des années 1990 est suggestive : les grandes entreprises ont migré vers des réseaux privés à fibre dédiée pendant que le réseau téléphonique public vieillissait faute d’investissements suffisants. La fracture numérique qui s’est creusée dans les années 2000 doit quelque chose à cette bifurcation infrastructurelle. On peut se demander si la fracture électrique de la décennie 2030 n’est pas en train de se construire aujourd’hui sur le même schéma. Ce risque est au coeur de ce qu’Acemoglu et Johnson ont théorisé dans leur analyse des dynamiques de captation technologique : la technologie ne profite pas à tous, sauf quand on la force à le faire.
Les régulateurs qui cherchent leur réponse
La réponse réglementaire est en cours de formation, mais elle part de loin. La Federal Energy Regulatory Commission (FERC) a ouvert en 2024 une procédure sur les accords d’interconnexion dédiés des data centers, qui permettent à ces installations de contourner les files d’attente normales pour le raccordement. Plusieurs États ont commencé à réviser leurs règles tarifaires pour mieux imputer les coûts d’extension de réseau aux bénéficiaires directs.
Le Congrès américain examine plusieurs propositions pour imposer une contribution des data centers aux coûts d’infrastructure de réseau, sur le modèle de ce que certains régulateurs d’État exigent déjà des grandes industries. L’argument de principe est simple : une installation qui consomme 500 mégawatts et se raccorde directement à un réacteur dédié évite néanmoins d’utiliser les lignes de transport partagées pour importer ou exporter de l’électricité, et son existence modifie les flux sur le réseau de façon à générer des coûts pour les autres usagers.
La difficulté est réglementaire autant que politique. Le secteur nucléaire a besoin d’investissements privés massifs et les hyperscalers en fournissent. Imposer des contraintes trop lourdes à ces investisseurs risque de les ralentir ou de les pousser vers des solutions moins décarbonées, comme le gaz naturel à cycle combiné, que plusieurs grands acteurs ont déjà commencé à mobiliser en parallèle. Microsoft a annoncé début 2025 des accords pour construire ou financer plusieurs centrales à gaz pour ses besoins de puissance de pointe, ce qui illustre la tension entre disponibilité, coût et ambition climatique.
La question que les régulateurs doivent trancher n’est pas de savoir si les hyperscalers peuvent construire des réacteurs privés. C’est de définir les conditions dans lesquelles cette capacité privée contribue à l’infrastructure commune plutôt qu’elle ne la contourne. Des mécanismes existent : obligations de vente sur le marché de gros pendant les périodes de faible demande des data centers, contribution financière aux fonds de modernisation du réseau, obligations de partage de capacité en cas de crise. Aucun n’est encore généralisé.
La bifurcation qui reste encore évitable
Le mouvement des hyperscalers vers le nucléaire privé est réel, il est massif et il est en grande partie irréversible dans le court terme. Les contrats signés courent sur vingt ans. Les réacteurs en construction ou en développement avancé seront mis en service. Quarante-cinq gigawatts de pipeline ne s’évaporent pas.
Mais la bifurcation infrastructurelle qu’il annonce n’est pas encore consommée. Les régulateurs américains ont encore la capacité d’établir des règles de partage des coûts et de contribution au réseau public avant que les premières installations soient pleinement opérationnelles. L’Union européenne, qui regarde cette dynamique avec attention depuis Bruxelles, dispose d’un cadre réglementaire plus centralisé qui lui permettrait d’imposer des conditions différentes aux acteurs qui cherchent à reproduire ce modèle sur le continent.
La question la plus ouverte n’est pas technique. C’est politique : est-ce que la capacité nucléaire que l’argent privé de la tech va construire dans les dix prochaines années sera intégrée à un système électrique mutualisé, ou constituera-t-elle le début d’un réseau parallèle réservé aux acteurs capables de financer leur propre infrastructure ? Les réponses réglementaires des prochaines années détermineront si le nucléaire de la Silicon Valley devient un actif national ou une enclave industrielle.
Sources
- Agence internationale de l’énergie — Data Centre Electricity Use Surged in 2025 : https://www.iea.org/news/data-centre-electricity-use-surged-in-2025-even-with-tightening-bottlenecks-driving-a-scramble-for-solutions
- IEA — Energy and AI report (avril 2025) : consommation mondiale des data centers ~415 TWh en 2024 : https://www.iea.org/reports/energy-and-ai/energy-demand-from-ai
- Brookings Institution — analyses sur l’impact tarifaire local des data centers, 2024-2025 : https://www.brookings.edu/articles/confronting-and-addressing-rising-energy-bills-linked-to-data-centers/
- Lawrence Berkeley National Laboratory — United States Data Center Energy Usage Report, édition 2024
- Nuclear Regulatory Commission — certification de conception NuScale Power Module
- Federal Energy Regulatory Commission — procédure sur les accords d’interconnexion dédiés, dossier ouvert en 2024
- Constellation Energy SEC Form 8-K : accord Microsoft/TMI signé le 20 septembre 2024 : https://www.sec.gov/Archives/edgar/data/0001868275/000186827524000058/ceg-202409208kexh991.htm
- Google Blog officiel : accord Google-Kairos Power (500 MW SMR, octobre 2024) : https://blog.google/outreach-initiatives/sustainability/google-kairos-power-nuclear-energy-agreement/
- Red Eléctrica (REE) : consommation électrique Espagne 2024 ≈ 249–256 TWh : https://www.ree.es/en/press-office/news/press-release/2025/03/electricity-generation-from-renewable-energies-in-spain-grows-by-10-3-in-2024-reaching-record-levels
- EDF : capacité nucléaire France = 62,9 GW (57 réacteurs) : https://www.edf.fr/en/the-edf-group/producing-a-climate-friendly-energy/nuclear-energy/the-nuclear-fleet-in-france
- CNBC / TechCrunch : accord Microsoft-Chevron pour centrale gaz Texas (2025-2026) : https://techcrunch.com/2026/06/22/microsoft-and-chevron-plan-one-of-the-largest-gas-powered-data-center-projects-in-us/