Un nombre considérable de personnes vivent à moins d’un mètre au-dessus du niveau de la mer dans la région Asie-Pacifique. Pour la plupart d’entre elles, le mot « relocalisation » désigne encore une option. Pour les habitants de Tuvalu ou des îles basses de Fiji, il désigne quelque chose de plus brutal : la fin d’un territoire. L’Asie-Pacifique Climate Report 2026 de la Banque asiatique de développement documente ce décrochage entre la rhétorique de l’adaptation climatique et ce que l’adaptation signifie concrètement quand on n’a nulle part où aller.
L’essentiel
- Les petits États insulaires du Pacifique n’ont pas de « terre refuge » : la relocalisation planifiée est une mesure d’adaptation de dernier recours, qui implique aussi des contraintes d’espace et de foncier.
- En janvier 2024, près de 50 villages fidjiens étaient envisagés pour une relocalisation potentielle sur cinq à dix ans ; Tuvalu a créé 7,3 hectares de terre artificielle à Funafuti pour un coût total de 38,9 millions de dollars, selon le Green Climate Fund, soit environ 12 500 dollars par bénéficiaire direct estimé.
- Les dommages côtiers en Asie-Pacifique pourraient passer de 27 milliards de dollars en 2025 à plus de 500 milliards en fin de siècle, selon la Banque asiatique de développement.
- Les ménages pauvres subissent ces dommages de façon plus sévère que les ménages aisés, faute d’assurance, d’épargne et de mobilité.
- Le financement climatique international reste très en dessous des besoins : l’écart entre ce qui est promis et ce qui est versé est la variable politique centrale de la prochaine décennie.
Fiji : quand relocaliser n’est pas se mettre en sécurité
La liste est longue. Un nombre croissant de villages sont envisagés pour une relocalisation potentielle ; en juillet 2025, le gouvernement fidjien a précisé que 43 communautés avaient été présélectionnées pour évaluation et ne constituaient pas des sites confirmés. Quelques-unes ont déjà bougé : Vunidogoloa en 2014, Togoru en 2020. Les photographies montrent des maisons neuves, plus hautes dans les terres. Le récit officiel est celui de la résilience.
Mais les coûts de relocalisation varient fortement selon le projet. Le gouvernement fidjien a chiffré par exemple celle de Nabavatu à environ 5,9 millions de dollars. Les terres disponibles à l’intérieur des îles sont souvent en dispute foncière ou trop pentues pour l’agriculture vivrière. Et la liste s’allonge plus vite que les déménagements se font : les tempêtes tropicales de 2023 et 2024 ont frappé des villages qui n’étaient pas encore sur la liste.
Le problème structurel est simple à énoncer. Fiji est un archipel. La surface totale est limitée, une grande part de la population vit près des côtes, mais les terres de Fiji sont majoritairement des îles volcaniques et ne sont pas majoritairement plates, et les terres intérieures élevées appartiennent à des clans dont les droits coutumiers compliquent toute acquisition rapide. Aux Fidji, une relocalisation peut entraîner des effets sur les communautés d’accueil et de nouvelles vulnérabilités, selon le site retenu, les droits fonciers et les conditions d’accès aux services. L’ADB indique que les ménages pauvres ont moins de ressources pour se préparer, absorber et surmonter les pertes, notamment parce qu’ils habitent souvent les zones les plus exposées.
Il s’agit de gestion de la contrainte, non d’adaptation.
Tuvalu : 7,3 hectares pour sauver une nation
Tuvalu est l’extrême. Neuf atolls, onze mille habitants, une altitude maximale de quatre mètres. La montée du niveau de la mer menace gravement l’habitabilité de Tuvalu et exige des stratégies d’adaptation urgentes.
La réponse de Tuvalu à ce destin est l’une des plus audacieuses jamais tentées par un gouvernement côtier : construire de la terre. À Funafuti, la capitale, 7,3 hectares ont été créés artificiellement par dragage et remblaiement dans le cadre du TCAP, dont le coût total était de 38,9 millions de dollars selon le Green Climate Fund. La reproductibilité de cette solution doit être évaluée selon les conditions locales, les coûts réels et les financements disponibles.
Tuvalu a signé en 2023 un accord avec l’Australie qui permet à ses citoyens de migrer et de conserver leur nationalité tuvaluane, même si leur île est submergée. C’est la première fois qu’un État accepte légalement la possibilité de son propre effacement géographique tout en préservant sa souveraineté nominale. L’accord est une innovation institutionnelle remarquable. Il n’empêche rien sur le plan physique.
La communauté internationale a applaudi. Des financements additionnels ont suivi : le TCAP II a obtenu 17,5 millions de dollars pour de nouvelles protections et la récupération de huit hectares.
Le coût de l’inaction dépasse le coût de l’adaptation
L’ADB Climate Report 2026 fournit une projection qui mérite d’être prise au sérieux. Les dommages côtiers annuels en Asie-Pacifique atteignent aujourd’hui environ 27 milliards de dollars. D’ici 2050, selon les scénarios de la Banque asiatique de développement, ce chiffre pourrait atteindre entre 172 et 199 milliards. D’ici 2100, entre 519 et 739 milliards.
Ces chiffres englobent l’ensemble de la région, des deltas bangladais aux mégapoles côtières de l’Asie du Sud-Est. Mais pour les petits États insulaires, le rapport est différent : leurs pertes ne se mesurent pas seulement en dommages économiques. Elles se mesurent en terres habitables perdues de façon permanente, en cultures et en langues qui disparaissent avec les villages, en souveraineté qui s’érode à chaque cyclone.
La comparaison entre le coût de l’adaptation préventive et le coût des dommages cumulés plaide toujours pour l’investissement précoce. Protéger un kilomètre de côte par des mangroves ou des digues coûte une fraction de ce que coûte la reconstruction après une inondation majeure. Mais cet arbitrage suppose qu’on ait les ressources pour investir maintenant. L’ADB estime les besoins de résilience côtière des petits États insulaires à environ 2,4–3,9 % de leur PIB. Les petits États insulaires en développement représentent environ 0,6 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre.
L’injustice arithmétique est saisissante. La fintech asiatique inclut les urbains et oublie le reste : le même mécanisme d’exclusion structurelle se reproduit ici, mais à l’échelle d’États entiers plutôt que de populations rurales.
Les limites de l’espace : la leçon du Bangladesh
Le Bangladesh est souvent cité comme l’exemple de l’adaptation réussie sous contrainte extrême. Le pays a construit des milliers d’abris anticycloniques, développé des systèmes d’alerte précoce, déplacé des populations du delta vers les villes. La mortalité lors des cyclones a chuté de façon spectaculaire depuis les années 1970.
Mais le Bangladesh a quelque chose que Tuvalu n’a pas : un arrière-pays. Les terres hautes du nord et du centre absorbent les migrations internes. Les villes de Dhaka et Chittagong grossissent en partie parce que le delta se rétrécit.
Les possibilités de repli intérieur sont extrêmement limitées dans les atolls bas, mais elles varient selon les États insulaires. Si les impacts climatiques s’aggravent, les Tuvaluans disposent d’une voie volontaire pour vivre, étudier ou travailler en Australie, parallèlement aux efforts visant à leur permettre de rester à Tuvalu. Et partir entraîne souvent la perte d’accès à la pêche de subsistance, aux réseaux familiaux, à la langue et aux pratiques culturelles locales. La relocalisation internationale est souvent perçue comme une option non souhaitable plutôt que comme une adaptation appropriée : elle peut entraîner la perte d’accès à la pêche de subsistance, aux réseaux familiaux, à la langue et aux pratiques culturelles locales.
L’Organisation internationale pour les migrations a documenté ce que les chercheurs appellent le « piège de la mobilité » : de nombreux ménages pauvres manquent de ressources pour partir et demeurent exposés en restant. Ils restent, sur des îles qui se réduisent.
Les arbitrages de la prochaine décennie
Entre 2035 et 2050, l’enjeu central sera de savoir si le financement climatique international atteindra une masse critique avant que les décisions de départ deviennent irréversibles.
Deux trajectoires se dessinent, sans qu’aucune ne soit encore verrouillée.
Dans la première, les mécanismes de financement actuels, le Fonds vert pour le climat, le Fonds d’adaptation, et le nouveau fonds « pertes et préjudices » créé à la COP27 en novembre 2022 et opérationnalisé à la COP28 en décembre 2023, montent en charge. Les contributions au fonds restent des contributions invitées ou volontaires; la décision de la COP28 ne les rend pas contraignantes. Les petits États insulaires pourraient bénéficier de procédures d’accès facilitées à ces financements. Dans ce scénario, les États insulaires pourraient financer leurs mesures d’adaptation, et les États du Commonwealth pourraient négocier des accords de migration organisée qui préservent la cohésion des communautés déplacées. L’adaptation demeure une politique, et non une dérive.
Dans la seconde trajectoire, les engagements restent symboliques. Le fonds « pertes et préjudices » plafonne à quelques centaines de millions. L’ADB estime les besoins de résilience côtière de la région à environ 20 milliards de dollars par an; aucune attribution équivalente à l’OIM n’a été confirmée. Les États insulaires financent leur résilience avec une forte dépendance aux financements extérieurs, même si les ressources publiques nationales restent importantes, sur des économies fragiles dont le tourisme et la pêche sont menacés par la montée des eaux et le blanchissement des coraux. Les communautés partent de façon désorganisée, sans ressources pour s’installer ailleurs dans des conditions décentes.
Le signal déterminant sera celui de la COP30, prévue à Belém en 2025, puis des négociations de suivi : les États-Unis, l’Union européenne, la Chine et le Japon accepteront-ils un mécanisme de contribution calculé sur leurs émissions historiques, ou maintiendront-ils le système actuel des contributions volontaires. Cet arbitrage, plus que tout plan d’adaptation local, déterminera si les petits États insulaires conservent un avenir sur leurs terres ou s’orientent vers l’exil.
Aucun rapport 2026 du Commonwealth établissant un besoin cumulé de 400 milliards de dollars d’ici 2050 n’a été confirmé. L’ADB projette des dommages annuels de 519 à 739 milliards de dollars en 2100 dans la région.
Les innovations qui changent le rapport de force
Il serait inexact de présenter la situation comme figée. Plusieurs mouvements sont en cours qui modifient la donne, lentement mais réellement.
Le premier est juridique. La Cour internationale de Justice a été saisie en avril 2023, à la suite de la résolution 77/276 adoptée le 29 mars 2023, d’une demande d’avis consultatif sur les obligations des États en matière de changement climatique, à l’initiative du Vanuatu et d’une coalition d’États insulaires. Un avis consultatif de la CIJ n’est pas contraignant, mais il crée une jurisprudence morale et peut alimenter des litiges devant d’autres juridictions. C’est une stratégie d’encerclement juridique qui prend du temps mais qui modifie les rapports de force dans les négociations climatiques.
Le deuxième est technologique. Les techniques de construction de terres artificielles s’améliorent. Les Pays-Bas, qui ont des siècles d’expérience en la matière, ont engagé des coopérations techniques avec plusieurs États du Pacifique. Les coûts baissent, même si l’ordre de grandeur de 12 500 dollars par bénéficiaire à Tuvalu demeure significatif pour une généralisation.
Le troisième est diplomatique. Le traité entre Tuvalu et l’Australie a ouvert une voie que d’autres États explorent. Kiribati et la Nouvelle-Zélande ont un partenariat incluant la coopération climatique et des liens de mobilité, mais aucun accord similaire au traité Falepili n’a été confirmé. Ces accords de migration organisée, qui préservent la nationalité et les droits culturels des migrants, représentent une réponse partielle mais réelle au piège de la mobilité.
Ces trois mouvements ne résolvent pas le problème. Ils montrent que des acteurs, gouvernements insulaires, juristes, ingénieurs, diplomates, travaillent à des solutions qui n’existaient pas il y a dix ans. Un Gini bas mais 50 % du patrimoine dans les mains des 10 % les plus riches : la distribution des ressources est toujours politique avant d’être mécanique. Le financement climatique pour les États insulaires l’est aussi.
La question qui reste ouverte est celle de l’échelle et de la vitesse. Des relocalisations aux Fidji, la création de terres à Tuvalu et la voie de mobilité Australie–Tuvalu existent et fonctionnent à petite échelle. Leur capacité à se déployer au rythme de la montée des eaux n’a pas encore été pleinement établie.
Sources
- ADB Asia-Pacific Climate Report 2026 : Coastal Risks on the Rise, Banque asiatique de développement
- Organisation internationale pour les migrations (OIM), rapport sur la mobilité climatique dans le Pacifique, 2026
- Commonwealth Secretariat, rapport sur le financement climatique des États insulaires, 2026
- Gouvernement de Fiji, Programme national de relocalisation, données 2023-2024
- Accord de partenariat Tuvalu-Australie (PACER Plus Climate Mobility Treaty), 2023



