Pendant trente ans, la prospérité européenne avait une adresse : le Nord et le centre du continent. L’Allemagne exportait des machines, la Suède innovait dans les services, les Pays-Bas géraient le commerce mondial depuis Rotterdam. Le Sud réparait ses finances publiques et le reste de l’Europe regardait.

Cette géographie est en train de changer. L’Espagne progresse à un rythme que Berlin n’atteint plus. La Bulgarie et Chypre surperforment des économies qui se croyaient structurellement en avance. Ce basculement mérite qu’on le lise avec sérieux, et avec les bons outils d’analyse, parce qu’il n’est pas uniforme, et parce que la question de sa durabilité n’a pas de réponse simple.


L’essentiel

  • Au premier trimestre 2026, l’Espagne affiche une croissance de 0,6 % en termes trimestriels et de 2,7 % en glissement annuel, selon Eurostat.
  • Sur la même période, la zone euro plafonne à +0,1 % en termes trimestriels, voire -0,2 % selon les révisions de juin 2026, et à 0,8 % en glissement annuel, comme l’a rapporté Euronews.
  • Chypre et la Bulgarie font trois à quatre fois mieux que la moyenne européenne.
  • La solidité des moteurs du Sud et de l’Est, tourisme, fonds européens, immigration de travail, reste à prouver face aux plafonds de productivité que seule l’industrie exportatrice permet de dépasser.

L’Allemagne paie le prix de son modèle

Le contraste est saisissant. L’Allemagne, première économie de la zone euro, traverse une stagnation prolongée. Son modèle, industrie lourde, exportations vers la Chine, énergie bon marché russe, s’est fissuré sur trois fronts simultanément : la guerre en Ukraine a fait exploser les coûts énergétiques, la transition vers le véhicule électrique a pris de court une filière automobile bâtie sur le thermique, et la demande chinoise pour les biens d’investissement allemands marque le pas.

Le résultat est visible dans les chiffres. Là où la zone euro affiche 0,8 % en glissement annuel au premier trimestre 2026, l’Allemagne tangue. Les fermetures d’usines Volkswagen et la restructuration de BASF ne sont pas des accidents conjoncturels, ce sont les signaux d’un modèle industriel qui cherche sa prochaine configuration.

Philippe Aghion, dont les travaux sur la croissance schumpétérienne lui ont valu le prix Nobel d’économie en 2025, offre un cadre utile pour lire cette situation. Sa thèse centrale est que la croissance durable résulte de cycles d’innovation et de destruction créatrice, et qu’elle se grippe dès que la concentration de marché protège les acteurs dominants de la concurrence. Appliquée à l’Allemagne, cette lecture suggère que le problème est aussi structurel : un tissu industriel trop concentré autour de quelques grandes filières a amorti les pressions à innover pendant deux décennies. Quand les disruptions sont arrivées, électrique, numérique, énergétique, elles sont arrivées toutes à la fois.

L’enjeu pour Berlin n’est donc pas de récupérer son ancien modèle. Il est d’en construire un nouveau, ce qui suppose une politique de concurrence active et un investissement massif dans les secteurs d’avenir. Deux conditions que la coalition actuelle peine à réunir.


L’Espagne retrouve sa vitesse de croisière

L’Espagne présente un tableau radicalement différent. Une croissance de 0,6 % au premier trimestre 2026 en termes trimestriels, soit 2,7 % en glissement annuel, alimentée par plusieurs moteurs qui se renforcent mutuellement. Le tourisme d’abord : le pays accueille chaque année plus de 85 millions de visiteurs internationaux, un flux qui génère des revenus en euros constants et soutient l’emploi dans les services. L’immigration de travail ensuite : face à une démographie atone dans une grande partie de l’UE, l’Espagne a absorbé des cohortes de travailleurs jeunes venus d’Amérique latine et du Maghreb, ce qui limite les goulets d’étranglement dans certains secteurs.

Les fonds européens jouent également un rôle. Le plan de relance NextGenerationEU a canalisé des dizaines de milliards vers la transition énergétique et la numérisation des entreprises espagnoles. L’effet multiplicateur de ces investissements se lit dans les données de croissance.

Mais ces chiffres appellent une lecture nuancée. L’Espagne affiche encore un taux de chômage parmi les plus élevés de la zone euro, et le chômage des jeunes reste structurellement supérieur à la moyenne européenne. Un modèle de croissance appuyé sur le tourisme et les services crée des emplois, mais pas toujours des emplois bien rémunérés ou suffisamment productifs pour soutenir une convergence salariale avec l’Allemagne ou la Suède. L’économiste Dani Rodrik a formulé avec précision cette tension dans ses travaux sur la désindustrialisation précoce : les pays du Sud global, et certains du Sud européen, ont basculé vers les services avant d’avoir traversé la phase d’industrialisation qui génère les gains de productivité durables.

L’Espagne est un cas à part, parce qu’elle dispose d’un tissu industriel plus étoffé que d’autres économies méditerranéennes. Mais la question reste posée : sa croissance actuelle repose-t-elle sur un rattrapage soutenable, ou sur des moteurs qui plafonnent dès que le cycle touristique marque le pas ou que les fonds européens se tarissent ?


Bulgarie, Chypre : la convergence par les fonds et l’attractivité fiscale

Chypre et la Bulgarie affichent des taux de croissance qui font trois à quatre fois la moyenne de la zone euro. Ces performances méritent d’être décryptées, parce qu’elles reposent sur des ressorts très différents de l’économie espagnole.

Chypre bénéficie d’un secteur des services financiers et juridiques hypertrophié, d’une fiscalité attractive pour les holdings européens, et d’un tourisme en forte reprise post-pandémique. Sa croissance est réelle, mais elle est exposée à des risques de réputation et de régulation : Bruxelles surveille de près les pratiques fiscales des petites économies insulaires.

La Bulgarie combine plusieurs facteurs : les fonds structurels européens qui s’accélèrent à mesure que le pays monte en capacité d’absorption administrative, une main-d’œuvre qualifiée encore moins coûteuse que dans d’autres économies d’Europe centrale, et une transition numérique plus rapide qu’attendu dans certains secteurs. Sofia attire des investissements en externalisation de services informatiques qui auraient pu aller à Varsovie ou Prague il y a dix ans.

Ces moteurs sont réels. Ils sont aussi fragiles. Une économie qui croît principalement grâce aux transferts européens et aux écarts de coût est une économie dont la convergence reste conditionnelle, conditionnelle au maintien des fonds, à la capacité à monter en gamme, et à l’environnement géopolitique régional.


Les données sur la durabilité des nouveaux moteurs

L’enjeu est de savoir si ce différentiel de croissance entre l’Espagne ou la Bulgarie et l’Allemagne peut tenir sur dix ans.

Les travaux de BBVA Research sur la structure de la croissance espagnole offrent un élément de réponse : la croissance espagnole actuelle intègre une composante investissement significative, notamment dans les énergies renouvelables et l’industrie agroalimentaire. L’Espagne est devenue le leader européen du solaire photovoltaïque à grande échelle, attirant des capitaux industriels qui ne se limitent pas aux seuls services, même si son développement dans l’éolien offshore reste encore à construire, aucune capacité commerciale offshore n’étant opérationnelle à ce jour.

La lecture d’Aghion prend ici toute sa pertinence. Une croissance tirée par les services et le tourisme peut soutenir l’emploi et améliorer le niveau de vie à court terme. Mais la croissance de productivité durable, celle qui permet d’augmenter les salaires réels sans détruire la compétitivité, requiert des cycles d’innovation dans des secteurs exposés à la concurrence internationale. L’industrie exportatrice a cette propriété parce qu’elle oblige à innover sous pression. Les services non-échangeables, dont le tourisme, n’ont pas cette contrainte. Ils croissent quand la demande croît, et stagnent quand elle stagne.

L’Espagne est mieux placée que d’autres économies du Sud pour franchir ce seuil, précisément parce qu’elle investit dans des filières industrielles nouvelles. Mais le chantier reste ouvert. Comme l’illustrent les difficultés rencontrées par des pays en développement analysées par le journal dans le contexte du financement du développement, mobiliser du capital est une chose, l’orienter vers des usages productifs durables en est une autre.


L’Europe à deux vitesses est une opportunité politique, pas seulement une menace

Il est tentant de lire ce renversement comme une fragilisation de l’Europe. Une zone à deux vitesses, une Allemagne en difficulté, des économies périphériques qui surperforment sur des bases fragiles.

La lecture inverse est plus productive. L’Europe dispose d’une capacité rare : celle de redistribuer de la croissance entre ses membres via des mécanismes institutionnels, fonds structurels, marché unique, mobilité du travail. Que la Bulgarie, entrée dans l’UE en 2007 avec un PIB par habitant à moins de 40 % de la moyenne européenne, affiche aujourd’hui des taux de croissance parmi les plus élevés du continent, c’est précisément ce que ces mécanismes sont censés produire. Cela fonctionne.

La fragilité réside ailleurs : dans la capacité à transformer cette croissance de rattrapage en croissance de frontière technologique. Pour y parvenir, Aghion et d’autres économistes soulignent le rôle central de la politique de concurrence et de l’investissement dans la recherche. L’Europe a des atouts, universités, chercheurs, institutions, mais elle peine à convertir ces actifs en innovations commercialisables, faute en partie d’un marché du capital-risque suffisamment profond. C’est le sujet que les rapports Draghi et Letta ont posé sur la table bruxelloise, et dont l’enjeu dépasse largement le seul cas allemand.

Il y a aussi une leçon à tirer pour les économies en retard de croissance à l’intérieur de chaque pays. Les mécanismes qui ont fonctionné à l’échelle européenne, accès au financement, réduction des barrières à l’entrée, mobilité des travailleurs, sont les mêmes que ceux qui permettent à des entreprises de grandir là où elles s’implantent. La géographie de la croissance obéit aux mêmes lois à toutes les échelles.


Les failles que la croissance ne masque pas

Aucune de ces performances ne doit être lue sans ses angles morts.

L’Espagne affiche une croissance annuelle de 2,7 %, mais selon Eurostat (décembre 2025), le chômage des jeunes y est de 23,4 %, en baisse de 2,3 points sur un an. Il reste toutefois parmi les plus élevés de l’UE, et constitue le révélateur d’un marché du travail dual, où une partie de la population active, souvent la plus jeune, la plus précaire, ne bénéficie pas de la croissance dans les mêmes conditions que le reste.

La Bulgarie croît vite, mais son PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat reste inférieur à 70 % de la moyenne européenne selon Eurostat. Sa croissance est réelle et bienvenue, mais elle part d’un niveau suffisamment bas pour que des taux élevés ne signifient pas encore une prospérité comparable.

Chypre, comme d’autres petites économies très ouvertes, est exposée à des chocs extérieurs qu’elle ne contrôle pas. Une décision fiscale de Bruxelles, une crise dans son principal marché touristique, et les chiffres changent de signe.

Ces fragilités n’invalident pas les performances. Elles rappellent que la croissance du PIB est un indicateur de flux, pas de stock. Ce qui compte à terme, c’est la capacité productive accumulée, le capital humain, les infrastructures, les institutions, la base technologique. C’est sur ce terrain que le débat entre tenants de la croissance par l’investissement public orienté et défenseurs de la concurrence comme moteur d’innovation prend tout son intérêt. Mariana Mazzucato défend l’État entrepreneur capable d’orienter l’investissement vers des missions de long terme ; Aghion insiste sur les conditions de marché qui rendent l’innovation inévitable pour survivre. Ces deux lectures se complètent tout en donnant des priorités politiques différentes, et les gouvernements du Sud et de l’Est européens devront choisir entre elles.


La carte de la prospérité européenne se redessine, les arbitrages restent ouverts

Le renversement de la hiérarchie de croissance européenne est réel et documenté. L’Espagne, la Bulgarie, Chypre progressent. L’Allemagne cherche. Ce renversement traduit une recomposition structurelle, au-delà d’un simple accident de calendrier.

Les prochaines années diront si les économies du Sud et de l’Est ont les conditions pour franchir le seuil qui sépare la convergence du rattrapage de la croissance de frontière. Pour l’Espagne, les paris sur les énergies renouvelables et la transformation numérique des entreprises sont des éléments tangibles. Pour la Bulgarie et Chypre, la question de la base productive reste ouverte.

Pour l’Europe dans son ensemble, la question est politique autant qu’économique : saura-t-elle utiliser ce moment, où le dynamisme vient de la périphérie et non du centre, pour refonder une politique industrielle et de concurrence commune capable de transformer des moteurs actuels en avantages durables ? Les outils existent. L’usage qu’on en fera dépend des choix que les gouvernements et les institutions feront dans les deux à trois prochaines années.


Sources

  1. Euronews / L’Essentiel de l’Éco, Croissance des économies européennes, T1 2026 : https://www.euronews.com/business/2026/05/13/which-european-economy-is-growing-the-fastest-in-2026
  2. BBVA Research, Analyse structurelle de la croissance espagnole, mars 2026 (sans lien, rapport non disponible en ligne ouvert)
  3. Eurostat, Taux de croissance du PIB par pays, T1 2026 (ec.europa.eu/eurostat)
  4. Eurostat, Taux de chômage des jeunes par pays membres (ec.europa.eu/eurostat)
  5. Philippe Aghion, travaux sur la croissance schumpétérienne et la politique de concurrence ; prix Nobel d’économie 2025
  6. Dani Rodrik, travaux sur la désindustrialisation précoce et les modèles de croissance des économies émergentes
  7. Rapports Draghi et Letta, compétitivité européenne et marché unique des capitaux, 2024
  8. INE Espagne – PIB T1 2026 : https://www.investing.com/news/economic-indicators/spains-q1-gdp-quarterly-growth-confirmed-at-06-4759805
  9. Eurostat – PIB zone euro T1 2026 : https://ec.europa.eu/eurostat/web/products-euro-indicators/w/2-13052026-ap
  10. Nobel Prize 2025 – Philippe Aghion : https://www.hup.harvard.edu/features/philippe-aghion-wins-2025-nobel-prize-in-economics
  11. INE – Tourisme Espagne 2025 : https://finance.yahoo.com/news/spain-sets-tourism-record-nearly-114235285.html
  12. Commission européenne – Plan de relance espagnol (NextGenerationEU) : https://reforms-investments.ec.europa.eu/recovery-and-resilience-facility-1/country-pages/spains-recovery-and-resilience-plan_en
  13. Eurostat – PIB/habitant en PPA Bulgarie 2025 : https://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php?title=Purchasing_power_parities_and_GDP_per_capita_-_preliminary_estimate
  14. Global Energy Monitor – Leadership solaire/offshore Espagne : https://globalenergymonitor.org/research/spain-maintains-solar-leadership-needs-accelerate-pace-meet-2030-renewables-goals
  15. Eurostat – Flash GDP T1 2026 (30 avril 2026) : https://ec.europa.eu/eurostat/web/products-euro-indicators/w/2-30042026-bp
  16. Eurostat – GDP flash estimate T1 2026 (13 mai 2026) : https://ec.europa.eu/eurostat/web/products-euro-indicators/w/2-13052026-ap
  17. Euronews – Économies européennes les plus dynamiques en 2026 : https://www.euronews.com/business/2026/05/13/which-european-economy-is-growing-the-fastest-in-2026
  18. INE Espagne – Croissance T1 2026 (via Boursorama/AFP) : https://www.boursorama.com/actualite-economique/actualites/espagne-croissance-solide-du-pib-au-1er-trimestre-0-6-malgre-la-guerre-au-moyen-orient
  19. info.gouv.fr – Nobel économie 2025 Philippe Aghion : https://www.info.gouv.fr/actualite/le-francais-philippe-aghion-prix-nobel-2025-d-economie
  20. Eurostat – Chômage des jeunes (décembre 2025) : https://ec.europa.eu/eurostat/fr/web/products-euro-indicators/w/3-30012026-bp
  21. Euronews – PIB par habitant en PPA 2025 : https://www.euronews.com/business/2026/04/07/gdp-per-capita-in-purchasing-power-which-were-europes-richest-and-poorest-countries-in-202
  22. Direction générale du Trésor – Tourisme Espagne 2024 : https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/2025/03/04/flash-conjoncture-pays-avances-2024-annee-record-pour-le-tourisme-international-en-espagne