Le monde n’est pas à court de capital. Il est à court d’architecture pour le diriger là où il compte.
En 2022, les marchés financiers mondiaux géraient plus de 400 000 milliards de dollars d’actifs. La même année, l’écart entre les ressources disponibles pour financer le développement durable et les besoins réels atteignait 4 000 milliards de dollars par an. Ces deux chiffres coexistent sans contradiction apparente, et c’est précisément là que réside le problème structurel que l’OCDE documente dans son Global Outlook on Financing for Sustainable Development 2025.
Le déficit de financement du développement tient à l’orientation du capital, au prix du risque et aux incitations institutionnelles. Comprendre pourquoi le capital privé mondial ne se dirige pas spontanément vers les pays à faible revenu exige de démonter la mécanique financière qui le retient ailleurs.
L’essentiel
Entre 2015 et 2022, les ressources mondiales consacrées au développement ont progressé de 22 %, mais les besoins ont crû de 36 %, selon l’OCDE. L’écart annuel a atteint 4 000 milliards de dollars en 2022 et pourrait dépasser 6 400 milliards en 2030, selon les projections de l’organisation. Le capital mondial est abondant : c’est l’architecture qui le répartit qui fait défaut. Les garanties insuffisantes, les primes de risque prohibitives et la faible capacité des banques multilatérales à mobiliser les fonds privés continuent d’orienter les capitaux loin des pays où l’utilité sociale est la plus forte. Des leviers existent, bonification de risque, renforcement des banques de développement, mobilisation de l’épargne domestique, mais leur déploiement reste très en deçà des ordres de grandeur nécessaires.
Entre 2015 et 2022, les besoins ont crû plus vite que les ressources
Les chiffres de l’OCDE sont froids et précis. Entre 2015, année d’adoption des Objectifs de développement durable, et 2022, les ressources disponibles pour les financer ont augmenté de 22 %. Les besoins, eux, ont crû de 36 %. L’écart s’est donc creusé malgré des flux d’aide publique en hausse et une attention politique soutenue.
Ce décrochage s’explique en partie par des chocs successifs : pandémie de Covid-19, guerre en Ukraine, inflation mondiale, remontée des taux d’intérêt. Ces événements ont alourdi les besoins des pays en développement, en santé, en alimentation, en adaptation climatique, tout en réduisant leur capacité d’endettement. La plupart des pays à faible revenu accèdent aux marchés internationaux à des taux d’intérêt deux à quatre fois supérieurs à ceux des économies avancées, pour des projets d’infrastructure dont le rendement économique est pourtant souvent solide.
Le glissement mérite d’être pris au sérieux. Si la trajectoire actuelle se poursuivait, le déficit annuel pourrait atteindre 6 400 milliards de dollars d’ici 2030, selon les projections conditionnelles de l’OCDE. Ce scénario n’est pas inéluctable, mais il souligne que les ajustements marginaux, augmenter l’aide publique de quelques milliards ici ou là, sont hors d’échelle par rapport au problème. La mécanique d’orientation du capital exige d’être repensée, pas simplement abondée.
Le capital privé n’est pas hostile au développement, il répond à des incitations
Une idée reçue présente le capital privé comme fondamentalement indifférent, voire hostile, aux besoins des pays pauvres. Les données invitent à une lecture plus fine.
Les investisseurs institutionnels, fonds de pension, assureurs, fonds souverains, gèrent des engagements à long terme et ont théoriquement intérêt à diversifier vers des actifs décorrélés des marchés avancés. Le frein tient à l’opacité du risque plutôt qu’à l’aversion au risque elle-même. Dans un marché africain ou sud-asiatique, un investisseur étranger fait face à des risques réels : instabilité réglementaire, convertibilité des devises, risques politiques. Il fait aussi face à des risques perçus souvent supérieurs à la réalité, faute d’historique de données, de notation fiable et de contrats standardisés.
Daron Acemoglu et Simon Johnson, dans leurs travaux sur les institutions et le développement, ont montré que la qualité institutionnelle détermine massivement la prime de risque exigée par les investisseurs étrangers, indépendamment de la rentabilité intrinsèque des projets. Un pays doté d’institutions prévisibles attire des capitaux à des conditions proches de celles des marchés avancés, même à revenu comparable. Cette observation a une implication directe : améliorer la perception du risque par des garanties publiques crédibles peut débloquer des flux privés sans amélioration mécanique de la gouvernance locale à court terme.
C’est là qu’intervient le rôle des banques multilatérales de développement, la Banque mondiale, les banques régionales africaine, asiatique, interaméricaine. Leur fonction consiste à réduire le coût du risque pour les investisseurs privés en se portant cogarants, au-delà du simple prêt aux gouvernements.
Les banques multilatérales sous-utilisent leur capacité d’effet de levier
Le débat sur les banques multilatérales de développement a changé de nature depuis 2022. Il porte désormais sur leur capacité à mobiliser du capital privé en garantissant une fraction des projets, au-delà des montants qu’elles déboursent directement.
En théorie, un dollar de garantie publique peut mobiliser plusieurs dollars privés. En pratique, ce ratio reste faible. Des analyses menées notamment dans le cadre du G20 ont montré que les banques multilatérales n’utilisent qu’une fraction de leur capacité bilantielle pour des instruments de partage du risque. Les raisons sont institutionnelles : les règles prudentielles internes, la culture du prêt souverain, et la difficulté à structurer des produits attractifs pour des fonds privés ayant leurs propres contraintes réglementaires.
Plusieurs pistes sont en cours d’exploration. L’élargissement des ratios de levier, permettre aux banques de développement de prêter davantage par rapport à leur capital, a fait l’objet d’un rapport du G20 en 2022 (le rapport des « experts indépendants » dit rapport Songwe-Stern). Il estimait qu’une réforme des règles billancielles pourrait libérer plusieurs centaines de milliards de dollars supplémentaires par an sans augmenter le capital versé par les actionnaires. La Banque mondiale a engagé des réformes dans ce sens depuis 2023, mais le rythme reste modeste face à l’ampleur du défi.
Un autre mécanisme gagne en crédibilité : les garanties de première perte. Dans ce schéma, un bailleur public, État ou banque de développement, absorbe les premières pertes d’un portefeuille de projets, réduisant suffisamment le risque résiduel pour que des fonds privés acceptent de financer le reste. Des expériences pilotes ont été conduites en Afrique subsaharienne dans les secteurs de l’énergie renouvelable et des infrastructures portuaires, avec des résultats encourageants en termes d’attraction de capitaux privés. Le défi est de passer ces expériences à l’échelle, ce qui exige une standardisation des contrats et une plus grande interopérabilité entre systèmes juridiques nationaux.
La mobilisation des ressources domestiques reste le levier le moins exploité
L’attention se concentre souvent sur les flux Nord-Sud, sur l’aide publique au développement et sur les investissements étrangers directs. Elle oublie un levier potentiellement plus puissant et plus stable : l’épargne domestique des pays en développement eux-mêmes.
L’Afrique subsaharienne, pour prendre une région représentative du déficit de financement, dispose de systèmes de retraite, de caisses d’épargne, de fonds souverains naissants dont les actifs totaux atteignent plusieurs centaines de milliards de dollars. Une part significative de ces actifs est investie hors du continent, en obligations souveraines américaines, en actifs européens, faute de produits locaux liquides, sûrs et bien notés dans lesquels les gérants institutionnels locaux peuvent légalement investir.
Le problème est donc aussi réglementaire. Les fonds de pension nigérian, éthiopien ou kenyan sont soumis à des règles prudentielles qui limitent leurs investissements en actifs locaux non cotés ou mal notés. Développer des marchés de capitaux locaux profonds, bourse des obligations d’infrastructure, titrisation de projets d’énergie, fonds d’investissement régionaux, permettrait de capter cette épargne domestique sans l’exposer à des risques de change. Cela exige des réformes réglementaires locales et un soutien technique que les bailleurs de fonds peinent encore à fournir de manière coordonnée.
Philippe Aghion, dans ses travaux sur la croissance schumpétérienne, insiste sur la nécessité que les marchés financiers soient orientés vers les secteurs à forte productivité potentielle. Dans les pays en développement, les infrastructures de base, eau, énergie, transport, ont des taux de rendement économique et social parmi les plus élevés du monde. Que ces projets ne trouvent pas de financement alors que l’épargne locale existe et que le capital mondial surabonde témoigne d’une inefficience d’allocation que les mécanismes de marché seuls ne corrigeront pas.
L’architecture financière est un choix politique, pas une fatalité technique
Le rapport de l’OCDE soulève une question centrale : qui décide des règles qui déterminent où s’oriente le capital mondial, alors que 4 000 milliards de dollars sont en jeu.
Les standards de notation des agences (Moody’s, S&P, Fitch) restent construits sur des modèles qui pénalisent structurellement les pays en développement au-delà de leurs fondamentaux réels. Les règles de Bâle III sur les fonds propres des banques rendent plus coûteux, en capital réglementaire, les prêts aux emprunteurs souverains à faible revenu. Les conventions fiscales bilatérales, négociées majoritairement dans un cadre OCDE conçu pour les pays riches, créent des distorsions qui réduisent la rentabilité nette des investissements dans certains pays.
Ces règles ne sont pas des lois naturelles. Elles sont le résultat de négociations entre gouvernements, banques centrales et institutions internationales. Elles peuvent être modifiées, comme l’ont montré les débats sur le cadre commun de restructuration de la dette du G20, ou les discussions en cours sur une réforme de l’architecture financière internationale portée par plusieurs pays du Sud.
Anne de Guigné, dans ses analyses du rôle de l’État dans les marchés financiers, soulève une tension pertinente : vouloir orienter les marchés de capitaux vers des objectifs de développement exige une ingénierie institutionnelle fine, au risque soit d’être trop faible pour changer les comportements, soit d’être trop directive pour distordre les signaux de prix. Cette tension est réelle. Elle ne plaide pas pour l’inaction, mais pour la précision : les interventions les plus efficaces, garanties ciblées, réformes réglementaires, développement de marchés locaux, agissent sur les règles du jeu plutôt que sur les résultats directs, ce qui les rend plus robustes à long terme.
L’enjeu pour la décennie qui s’ouvre est que les décisions prises aujourd’hui sur l’architecture financière mondiale dessineront la carte des capacités d’investissement disponibles pour les années 2030. Si le déficit se creuse jusqu’aux niveaux projetés par l’OCDE, une partie croissante des pays n’aura pas les moyens de financer leur propre adaptation climatique, leurs infrastructures de santé ou leur transition énergétique, même si leur volonté politique est réelle et leurs ressources domestiques existent. La marge de correction se réduit à chaque année perdue. Comme l’analyse de Diane Coyle sur les outils de mesure du progrès le montre indirectement, les instruments que nous utilisons pour évaluer et orienter les flux financiers déterminent en partie les réalités qu’ils sont censés décrire.
La question qui reste ouverte est de gouvernance : qui a la légitimité et la capacité technique pour reformer ces règles, et à quel rythme ? Les négociations au sein du G20, du FMI et des banques multilatérales avancent, mais à une vitesse décalée par rapport à la trajectoire du déficit. Le fossé entre la vitesse des réformes institutionnelles et celle de l’accumulation des besoins est peut-être le véritable sujet de la décennie à venir.
Sources
- OCDE, Global Outlook on Financing for Sustainable Development 2025, https://www.oecd.org/en/publications/global-outlook-on-financing-for-sustainable-development-2025_753d5368-en.html
- OCDE, Global Outlook on Financing for Sustainable Development 2025 (rapport officiel), https://www.oecd.org/en/publications/2025/02/global-outlook-on-financing-for-sustainable-development-2025_6748f647.html
- OCDE, communiqué de presse officiel, 7 février 2025, https://www.oecd.org/en/about/news/press-releases/2025/02/development-finance-needs-major-overhaul-to-achieve-global-goals.html
- UNCTAD, A World of Debt 2025, https://unctad.org/publication/world-of-debt
- G20, rapport des experts indépendants sur le renforcement des banques multilatérales de développement (rapport Songwe-Stern, 2022), disponible sur le site de la présidence du G20
- AllAfrica, rapport Songwe-Stern-Bhattacharya 2022 (Finance for Climate Action), https://allafrica.com/stories/202211080001.html
- ODI, réforme des CAF des BMD (membres du panel G20, 2022), https://odi.org/en/insights/proposals-to-reform-capital-adequacy-at-mdbs-how-to-prudently-unlock-more-financial-resources-to-face-the-worlds-development-challenges/
- Acemoglu, D. & Johnson, S., Power and Progress, Basic Books, 2023
- Aghion, P. & Howitt, P., travaux sur la croissance schumpétérienne et le rôle des marchés financiers, voir notamment les publications de Philippe Aghion au Collège de France
- Banque mondiale, communiqué sur les réformes billancielles, octobre 2024, https://www.worldbank.org/en/news/press-release/2024/10/15/world-bank-group-announces-new-financing-adjusts-pricing-terms
- Cleary Gottlieb, Sovereign Wealth Funds in Sub-Saharan Africa, https://content.clearygottlieb.com/regions/africa-outlook/sovereign-wealth-funds-in-africa-unlocking-growth-driving-development-and-attracting-foreign-capital/index.html