L’Europe longe 68 000 kilomètres de côtes et dispose de certains des meilleurs gisements d’algues du monde. Elle regarde aujourd’hui l’Asie capter environ 97% du marché mondial de la culture d’algues commerciales — pendant que ses propres fermes pilotes peinent à obtenir un droit d’exploitation sur leur bout de mer. Les principaux pays producteurs sont la Chine (~58%), l’Indonésie (~28%), la Corée du Sud (~5%), les Philippines (~4%) et le Japon (~1%) ; la Corée du Sud, la Chine et le Japon réunis ne représentent qu’environ 65% de cette production.
La question n’est pas la volonté ni la technologie. C’est le droit.
L’essentiel
- Le marché mondial des algues commerciales devrait passer de 72,3 milliards de dollars en 2025 à 142,6 milliards en 2035, selon Global Market Insights (décembre 2025).
- La France, l’Irlande et la Norvège ont toutes les trois lancé des programmes de fermes pilotes — mais la Norvège progresse sensiblement plus vite, grâce à un régime de concession maritime hérité de son industrie aquacole.
- Le verrou principal en Europe de l’Ouest n’est pas technologique : c’est l’absence de cadre juridique clair sur l’attribution du domaine public maritime à des acteurs privés pour la culture d’algues.
- Si rien ne change dans les dix prochaines années, la dépendance européenne aux importations d’algues reproduira le schéma des matières premières minérales — un sujet qui préoccupe déjà la Commission européenne depuis l’adoption du Critical Raw Materials Act en 2024.
Un marché qui double, une opportunité qui se ferme
Pendant longtemps, les algues étaient un produit de niche : sushis, cosmétiques, engrais biologiques. Ce n’est plus le cas. La convergence de plusieurs tendances de fond — protéines alternatives, séquestration carbone, bioplastiques, additifs alimentaires — a fait des macro-algues une matière première stratégique.
La projection de doublement à 142,6 milliards de dollars d’ici 2035 repose sur plusieurs dynamiques simultanées. L’alimentation humaine représente encore la plus grande part du marché, mais c’est l’agriculture qui tire la croissance à court terme : les biostimulants à base d’algues remplacent progressivement une partie des engrais synthétiques dans plusieurs pays européens. Les biocarburants de troisième génération arrivent derrière, portés par des investissements publics américains et européens. Et la capture carbone — les algues absorbent du CO2 pendant leur croissance — attire les premiers crédits carbone sérieux, notamment via des programmes britanniques et américains testés depuis 2022.
Ce qui change la nature de l’enjeu, c’est la vitesse. Les fenêtres de marché dans les industries à forte intensité réglementaire et capitalistique ne restent pas ouvertes indéfiniment. Quand un acteur industriel cherche à s’approvisionner en algues pour ses emballages ou ses additifs, il construit des relations avec des producteurs qui durent dix ans. L’Europe qui rate les cinq prochaines années ne récupèrera pas facilement le terrain perdu.
La Norvège comme laboratoire du possible
Pour comprendre pourquoi la Norvège avance plus vite que la France ou l’Irlande, il faut regarder non pas sa géographie — tous les trois ont des côtes riches en nutriments — mais son histoire institutionnelle.
La Norvège a construit l’une des industries aquacoles les plus importantes du monde en partant de presque rien dans les années 1970. Pour y parvenir, elle a dû résoudre un problème juridique fondamental : à qui appartient la mer côtière, et qui peut l’exploiter pour produire des biens vendables ? La réponse norvégienne, élaborée sur plusieurs décennies, est un système de concessions à durée fixe, attribuées par l’État, avec des règles claires sur les distances entre fermes, les volumes autorisés et les conditions de renouvellement. Ce système a permis à l’industrie saumonière de lever des capitaux privés sur la base de droits d’usage stables et opposables.
Quand les premiers algocultueurs norvégiens ont voulu s’installer, ils ont pu utiliser ce cadre préexistant, l’adapter à leurs besoins, et obtenir des concessions. Des entreprises comme Seaweed Solutions et Algea ont pu lever des financements parce que leurs investisseurs pouvaient évaluer un actif : le droit d’exploiter une zone maritime définie pendant une durée connue. C’est cela, et rien d’autre, que la France et l’Irlande n’ont pas encore.
En France, le domaine public maritime est géré par une superposition d’autorités — préfectures maritimes, directions départementales des territoires et de la mer, commissions nautiques — dont aucune n’a de doctrine établie sur les concessions algales. Les demandes se traitent au cas par cas, selon des délais qui varient de dix-huit mois à plusieurs années. L’Irlande fait face à une contrainte similaire, compliquée par des droits historiques de pêche côtière mal cartographiés. Résultat : des fermes pilotes techniquement opérationnelles restent bloquées en attente d’autorisations que personne ne sait exactement comment délivrer.
Ce que les pilotes français et irlandais prouvent malgré eux
Il serait injuste de dire que l’Europe ne fait rien. La France a financé, via le fonds européen pour les affaires maritimes et la pêche, une douzaine de projets pilotes d’algoculture depuis 2018. L’Irlande a lancé en 2022 un programme spécifique à travers Bord Iascaigh Mhara, son agence de développement de la pêche, qui soutient une poignée de fermes expérimentales en mer d’Irlande. Des coopératives bretonnes produisent des algues depuis plus longtemps que la Norvège n’a commencé à s’y intéresser sérieusement.
Ces projets prouvent plusieurs choses importantes. Les espèces européennes — kelp, dulse, laminaires — poussent bien dans les eaux tempérées. Les techniques d’élevage sur filières verticales fonctionnent à des profondeurs et des températures correspondant aux côtes atlantiques. Les coûts de production baissent à chaque génération de ferme. Il existe une demande industrielle locale : des entreprises agroalimentaires bretonnes, des cosmétiques normands, des biostimulants utilisés dans l’agriculture du Grand Ouest.
Ce que ces projets ne parviennent pas à faire, c’est passer à l’échelle. L’enjeu n’est pas de produire quelques dizaines de tonnes par an dans une ferme pilote — c’est d’en produire des dizaines de milliers pour être compétitif avec les importations asiatiques. Ce passage d’échelle exige des investissements que des entrepreneurs rationnels ne feront pas sur une base précaire d’autorisation provisoire.
C’est ici que le parallèle avec les minerais critiques devient pertinent. L’Europe a mis des années à comprendre que sa dépendance aux terres rares chinoises résultait non pas d’un manque de ressources sur son sol, mais d’un cadre réglementaire et d’un contexte de marché qui rendaient l’extraction non viable. Le Critical Raw Materials Act tente de corriger cette erreur structurelle. La même logique s’applique aux algues : la ressource est là, les acteurs sont là, la demande est là. Ce qui manque, c’est la stabilité juridique qui permet aux capitaux de se mobiliser. On a décrit ce mécanisme à l’œuvre dans d’autres secteurs — les pays qui avancent le plus vite sur la souveraineté industrielle sont ceux qui clarifient d’abord les droits d’exploitation de leurs ressources.
Les premières tentatives de déverrouillage
La situation n’est pas figée. Plusieurs initiatives en cours méritent d’être suivies de près.
Au niveau européen, le règlement sur la restauration de la nature adopté en 2024 ouvre une fenêtre imprévue pour l’algoculture : les fermes d’algues en mer peuvent être qualifiées de zones de restauration des écosystèmes marins, ce qui leur donne accès à des financements distincts des fonds de pêche classiques. C’est une opportunité que plusieurs porteurs de projets français et irlandais explorent activement.
En France, des réflexions sont en cours au sein des autorités compétentes sur la simplification des procédures d’autorisation pour l’algoculture offshore. Les pistes explorées portent notamment sur la création d’un titre d’occupation unique du domaine public maritime pour les fermes d’algues, qui fusionnerait plusieurs autorisations aujourd’hui délivrées séparément. Ce n’est pas encore un régime de concession au sens norvégien — mais c’est un pas dans la bonne direction.
L’Irlande a une carte supplémentaire à jouer : ses eaux abritent certaines des plus grandes populations naturelles de kelp géant d’Europe. Un programme de cartographie systématique des stocks naturels, mené par l’Université nationale d’Irlande à Galway en partenariat avec le Marine Institute, devrait fournir d’ici 2026 les données de base pour calibrer les volumes d’exploitation durables. Sans cette cartographie, fixer des quotas de concession reste impossible — et attribuer des droits sur une ressource non quantifiée expose les décideurs à des contentieux.
La Norvège, de son côté, ne s’arrête pas. Elle expérimente depuis 2023 des fermes d’algues intégrées à ses structures aquacoles existantes, en utilisant les nutriments générés par les fermes saumonières comme engrais pour les cultures d’algues. Ce modèle d’aquaculture multitrophique réduit les coûts d’exploitation et améliore le bilan environnemental des deux productions simultanément. Des groupes comme Cermaq et SalMar testent ces configurations à grande échelle. Si le modèle se révèle économiquement viable — les résultats des premières années sont encourageants selon le Norwegian Institute of Food, Fisheries and Aquaculture Research — la Norvège combinera sa longueur d’avance réglementaire à un avantage de coût structurel.
L’horizon 2035 et ce qui se joue maintenant
Le doublement du marché à 142,6 milliards de dollars d’ici 2035 est une projection, pas une certitude. Elle repose sur des hypothèses que les acteurs doivent nommer honnêtement : adoption des protéines d’algues à l’échelle grand public, mise à l’échelle des biocarburants d’algues, développement d’un marché crédible des crédits carbone marins. Chacun de ces marchés fait l’objet de programmes sérieux, mais aucun n’est encore à maturité industrielle.
Ce qui est moins incertain, c’est la structure de la chaîne d’approvisionnement qui se construit pendant cette décennie. Les grands acheteurs industriels — groupes alimentaires, chimistes, cosmétiques — rationalisent actuellement leurs fournisseurs d’algues. Ils cherchent des volumes stables, des certifications de traçabilité, des prix prévisibles. Les producteurs asiatiques, qui bénéficient d’une longueur d’avance de quarante ans et de coûts de main-d’œuvre encore inférieurs, sont les mieux positionnés pour répondre à ces critères aujourd’hui.
Mais la préférence des acheteurs européens pour des approvisionnements locaux n’est pas négligeable. Le mouvement vers des chaînes d’approvisionnement plus courtes, accéléré par les perturbations logistiques post-2020 et par les exigences de traçabilité de la réglementation européenne sur la durabilité des entreprises, crée une fenêtre pour des producteurs européens compétitifs. Cette fenêtre se ferme à mesure que les contrats se signent et que les infrastructures se consolident.
Le modèle d’innovation sociale qui pourrait fonctionner ressemble à celui qu’on observe dans d’autres transitions territoriales : des coopératives de pêcheurs reconvertis partiellement en algocultueurs, des modèles mixtes pêche-culture qui amortissent les risques, des territoires littoraux qui utilisent les fermes d’algues pour diversifier une économie maritime fragilisée. La Bretagne, les côtes irlandaises, les îles Lofoten — ces territoires ont les communautés, les savoir-faire maritimes et les intérêts économiques alignés. Ce qu’ils n’ont pas, c’est le cadre légal qui leur permettrait de lever les capitaux nécessaires pour passer de quelques hectares à quelques milliers.
La question qui se pose aux décideurs français et irlandais n’est pas de savoir s’il faut créer un marché des algues. Il existe déjà. La question est de savoir si l’Europe en sera productrice ou simplement consommatrice — et si ses communautés littorales en bénéficieront, ou si elles regarderont passer des porte-conteneurs depuis leurs côtes.
Sources
- Global Market Insights, Commercial Seaweed Market, décembre 2025 — https://www.gminsights.com/industry-analysis/commercial-seaweed-market
- Règlement européen sur la restauration de la nature (Regulation EU 2024/1991), Journal officiel de l’Union européenne, 2024
- Critical Raw Materials Act (Règlement UE 2024/1252), Commission européenne, 2024
- Norwegian Institute of Food, Fisheries and Aquaculture Research (Nofima), rapports sur l’aquaculture multitrophique intégrée, 2023-2024
- Bord Iascaigh Mhara, Seaweed Aquaculture Programme, Irlande, 2022
- Fond européen pour les affaires maritimes, la pêche et l’aquaculture (FEAMPA), bilan des projets pilotes algoculture France, 2018-2024
- Wikipedia, Seaweed farming — parts de marché par pays (FAO 2022) — https://en.wikipedia.org/wiki/Seaweed_farming
- Nature Restoration Law — entrée en vigueur 2024 — https://environment.ec.europa.eu/news/nature-restoration-law-enters-force-2024-08-15_en
- Norwegian Seafood Council — Histoire aquaculture norvégienne années 1970 — https://en.seafood.no/news-and-media/news-archive/celebrating-50-years-of-modern-aquaculture/
- Marine Institute Ireland — Cartographie kelp NUI Galway — https://www.marine.ie/site-area/news-events/news/cullen-fellow-developing-methods-map-ireland%E2%80%99s-seaweed-species
- EBIC — Biostimulants algues en Europe — https://biostimulants.eu/advocacy/seaweed/
- Springer — Aquaculture Act Norvège et licences algoculture 2014 — https://link.springer.com/article/10.1007/s10499-017-0120-7
- Mer.gouv.fr — Gestion DPM France (préfet/DDTM) — https://www.mer.gouv.fr/domaine-public-maritime-naturel