En 2019, un économiste français installé à New York publiait une démonstration statistique que beaucoup refusèrent d’abord de croire : les marchés américains étaient devenus moins concurrentiels que les marchés européens. Pas sur un secteur de niche. Sur les télécommunications, le transport aérien, les services financiers, la santé. Des secteurs entiers où les prix avaient baissé en Europe pendant vingt ans tandis qu’ils stagnaient ou montaient aux États-Unis. Thomas Philippon, professeur à la Stern School of Business, avait mis des chiffres sur un retournement silencieux que ni les éditorialistes ni les responsables politiques européens n’avaient vu venir.

L’Europe passe pour le continent de la bureaucratie, du retard technologique et de la régulation paralysante. Cette réputation coexiste avec un fait documenté : ses marchés de détail sont aujourd’hui plus concurrentiels que ceux de l’économie qui se présente comme le modèle du libre-échange. Ce paradoxe n’est pas anecdotique. Il dit quelque chose d’essentiel sur ce que la régulation intelligente peut produire, et sur ce que la capture des régulateurs par les grandes entreprises peut détruire.

L’essentiel

  • Depuis les années 1990, la part des profits dans le PIB américain a augmenté de près de 50% sans hausse équivalente de l’investissement productif, signe d’une rente de position plutôt que d’une création de valeur, selon les données compilées par Thomas Philippon dans The Great Reversal (Harvard University Press, 2019).
  • Les prix des services de téléphonie mobile ont baissé de 40% en Europe entre 2008 et 2018, tandis qu’ils restaient parmi les plus élevés des pays de l’OCDE aux États-Unis, selon les données de l’OCDE et de l’ARCEP.
  • La concentration des marchés américains a été facilitée par un relâchement du contrôle antitrust à partir des années 1980 et par un lobbying dont le coût annuel dépasse 3 milliards de dollars, selon les données du Center for Responsive Politics.
  • L’écart de concentration continue de se creuser : les marges nettes des grandes entreprises américaines ont encore progressé après la pandémie, tandis que l’Europe maintient une pression concurrentielle plus forte via la DG Concurrence de la Commission européenne.

Le grand renversement que personne n’attendait

Dans les années 1990, les marchés américains étaient effectivement plus concurrentiels que les marchés européens. Les prix des billets d’avion, des forfaits téléphoniques et des services financiers avaient baissé plus vite aux États-Unis qu’en Europe après la déréglementation reaganienne. C’était le récit reçu, et il était alors juste.

Philippon montre que ce récit est devenu faux dans les deux premières décennies du XXIe siècle. La bascule s’est produite graduellement, secteur par secteur, sans qu’aucun événement marquant ne la signale. Aux États-Unis, les grandes fusions ont été autorisées, les barrières à l’entrée se sont renforcées, et la politique de concurrence s’est progressivement vidée de sa substance. En Europe, les commissaires à la concurrence ont continué à bloquer les concentrations et à imposer des obligations d’accès aux réseaux. Le résultat, vingt ans plus tard, est saisissant.

Un forfait mobile coûte en moyenne deux à trois fois plus cher aux États-Unis qu’en France ou en Allemagne pour des services comparables, selon les comparatifs OCDE des années 2015-2020. Un billet d’avion domestique américain, rapporté à la distance parcourue, dépasse régulièrement son équivalent européen sur les routes de densité comparable. Ce n’est pas une question de coût de main-d’œuvre ou de géographie : c’est une question de structure de marché.

La mécanique est documentée. Quand un marché est dominé par deux ou trois acteurs qui ne se concurrencent pas vraiment sur les prix, les consommateurs paient plus et les entreprises captent la différence sous forme de profits. Philippon mesure cette rente : entre 1980 et 2016, la part des profits dans le revenu national américain a augmenté d’environ un tiers, sans que l’investissement productif n’augmente de façon correspondante. C’est le signe d’une économie de rente, pas d’une économie d’innovation.

Comment l’Europe a régulé sans étouffer

L’Europe n’a pas produit ce résultat par accident. La politique de concurrence de la Commission européenne, incarnée pendant des années par des commissaires comme Mario Monti puis Neelie Kroes et Margrethe Vestager, a maintenu une pression constante sur les fusions et les abus de position dominante. Cette pression n’est pas toujours populaire : elle a souvent été présentée comme un obstacle à la construction de “champions européens” capables de rivaliser avec les géants américains ou chinois.

Ce débat est légitime et la tension qu’il décrit est réelle. Créer des acteurs de taille mondiale suppose parfois d’accepter une concentration nationale ou régionale. L’argument des champions nationaux a été entendu dans l’industrie, dans l’énergie, parfois dans la finance. Mais dans les services de détail — télécoms, transport aérien, services bancaires aux particuliers — la Commission a tenu une ligne plus ferme, et les données donnent raison à cette fermeté.

La méthode européenne repose sur quelques principes concrets. L’obligation d’accès aux infrastructures : un opérateur qui construit un réseau téléphonique ou ferroviaire doit permettre à ses concurrents d’y accéder à des conditions régulées, ce qui empêche la construction de monopoles de fait. Le contrôle préalable des fusions : les grandes concentrations sont examinées avant d’être autorisées, pas après que les dommages sont faits. Et une pratique du droit de la concurrence qui s’applique aussi bien aux entreprises européennes qu’aux étrangères, ce qui a donné lieu aux amandes imposées à Google, Apple, Amazon ou Meta pour des pratiques anticoncurrentielles.

Ce modèle n’est pas sans défauts. La régulation sectorielle européenne peut être lente, fragmentée selon les États membres, et parfois capturée par les acteurs établis qu’elle est censée discipliner. Le résultat d’ensemble est cependant positif : les marchés de détail sont restés plus contestables en Europe qu’aux États-Unis.

La capture des régulateurs, mécanisme américain

De l’autre côté de l’Atlantique, le mécanisme inverse s’est enclenché. La théorie économique de l’École de Chicago, dominante dans la pensée antitrust américaine à partir des années 1980, a recentré l’analyse concurrentielle sur le “bien-être du consommateur” mesuré à court terme par les prix. Tant que les prix ne montaient pas immédiatement, les fusions étaient tolérées. Cette doctrine a laissé se construire des positions dominantes durables dans des secteurs entiers.

Le lobbying a fait le reste. Le Center for Responsive Politics estime que les dépenses de lobbying aux États-Unis dépassent 3 milliards de dollars par an, avec une concentration notable dans les secteurs les moins concurrentiels : santé, finance, télécoms, énergie. Ces dépenses achètent de l’influence législative et réglementaire, non de l’innovation. Elles élèvent les barrières à l’entrée pour les nouveaux concurrents et maintiennent les acteurs établis dans leurs positions de rente.

Philippon établit un lien direct entre cette capture réglementaire et la faiblesse de l’investissement américain. Des entreprises qui captent des profits sans faire face à une concurrence sérieuse n’ont aucune incitation à investir davantage. Le résultat est une économie où les marges des grandes entreprises atteignent des niveaux records pendant que l’investissement productif stagne et que les salaires médians progressent lentement.

Ce diagnostic rejoint, par un chemin différent, une observation que Luigi Zingales fait depuis plusieurs années sur la relation entre capitalisme et démocratie : quand les grandes entreprises deviennent suffisamment puissantes pour façonner les règles du jeu à leur avantage, elles cessent d’être un moteur de progrès pour devenir un frein. Le marché cesse de fonctionner comme un mécanisme d’allocation efficace et devient un instrument de redistribution vers le haut.

L’analogie avec le nearshoring mexicain est instructive : quand les institutions ne suivent pas les avantages compétitifs apparents, les gains restent captifs. Les États-Unis ont les meilleures entreprises technologiques du monde et les marchés de consommation les moins efficaces des pays développés. Ces deux réalités coexistent parce que les grandes entreprises se sont arrangées pour ne pas se faire concurrencer là où elles gagnent le plus.

L’objection des champions : une tension réelle, pas une réfutation

La lecture concurrente mérite d’être prise au sérieux. Philippe Aghion, dont les travaux sur la croissance schumpétérienne analysent la destruction créatrice comme moteur du progrès, pointe une tension dans l’argument de Philippon : la concurrence intense sur les marchés de détail ne garantit pas la concurrence dans les secteurs d’innovation, où les retours d’échelle et la nécessité d’investissements massifs peuvent justifier une concentration temporaire.

Amazon, Google ou Microsoft ne sont pas des entreprises de rente au sens traditionnel du terme : elles ont investi massivement dans des technologies qui ont transformé des secteurs entiers et créé des gains de productivité réels. Le fait que leurs marchés soient aujourd’hui fortement concentrés est en partie la conséquence de cet investissement. La question pertinente n’est pas “y a-t-il concentration?” mais “cette concentration résulte-t-elle d’une rente ou d’une innovation?”

Philippon prend cette objection en compte. Sa réponse est empirique : si la concentration américaine résultait principalement d’une innovation supérieure, on devrait observer une hausse correspondante de l’investissement productif et de la productivité globale. Ce n’est pas ce que les données montrent. La productivité totale des facteurs a progressé plus lentement aux États-Unis dans les années 2000-2015 que ce que la concentration des profits laissait attendre. L’écart entre profits et investissement est le signal d’une rente, pas d’un retour sur innovation.

L’Europe fait face, de son côté, à un défi symétrique : ses marchés sont plus concurrentiels, mais elle peine à produire des entreprises de taille mondiale dans les secteurs à forte intensité technologique. Ce n’est pas forcément une conséquence directe de la politique de concurrence — les facteurs en jeu incluent la fragmentation du marché des capitaux, la faiblesse relative du capital-risque, et les différences culturelles vis-à-vis du risque entrepreneurial. Mais la tension existe et il serait malhonnête de la nier.

La réponse intellectuellement correcte n’est donc pas de choisir entre concurrence et champions, mais de distinguer les secteurs. Dans les services de détail, la concurrence produit des prix plus bas sans sacrifier l’innovation. Dans les secteurs à forte intensité de R&D, une concentration temporaire peut être justifiée si elle est conditionnée à des obligations d’investissement et soumise à un contrôle ex post de l’abus de position dominante. L’Europe a su faire la première partie ; elle peine encore sur la seconde.

Ce que l’Europe ne valorise pas

Le paradoxe politique est là. L’Europe dispose d’une donnée favorable à sa vision du monde — la régulation intelligente produit des marchés plus efficaces et des prix plus bas pour les consommateurs — et elle ne l’exploite presque pas. Le débat européen sur la compétitivité est dominé par le complexe d’infériorité face aux États-Unis et à la Chine, et par une rhétorique du retard technologique qui efface les domaines où l’Europe a mieux performé.

Ce silence a des conséquences. Quand la Commission européenne impose des obligations aux grandes plateformes numériques ou bloque une fusion dans les télécommunications, le récit dominant est celui d’un régulateur qui freine l’innovation et handicape les entreprises européennes dans la compétition mondiale. Le récit alternatif — celui d’une institution qui protège la concurrence et garantit des prix bas aux consommateurs — est rarement entendu avec la même force.

C’est d’autant plus dommageable que les États-Unis ont commencé à redécouvrir leur propre tradition antitrust. L’administration Biden a nommé Lina Khan à la tête de la Federal Trade Commission avec un mandat explicite pour renforcer le contrôle des concentrations, notamment dans la technologie. Des économistes comme Zingales ou des juristes comme Tim Wu ont contribué à une réhabilitation intellectuelle d’un antitrust plus actif. Ce mouvement s’est heurté à des résistances politiques et judiciaires, et son bilan reste partiel, mais il signale une reconnaissance du problème que Philippon avait documenté.

L’ironie est que l’Europe pourrait s’inspirer de l’Amérique pour valoriser ce qu’elle fait déjà, au moment même où l’Amérique s’interroge sur l’opportunité de s’inspirer de l’Europe.

L’arc long : une divergence qui s’installe

Les données de Philippon couvrent principalement la période 1990-2015. Ce qui s’est passé ensuite renforce son argument. La pandémie de 2020-2021 a produit, aux États-Unis, une vague de profits exceptionnels dans les secteurs concentrés — santé, logistique, énergie, technologie — qui a alimenté une inflation dont une partie était d’origine structurelle plutôt que monétaire. La Réserve fédérale américaine a dû relever ses taux de façon agressive pour maîtriser une inflation qui s’expliquait aussi par des marges en hausse dans des marchés peu concurrentiels.

En Europe, l’inflation post-pandémique a eu ses propres causes, notamment énergétiques, mais la structure de marché plus concurrentielle dans les services a limité l’ampleur des effets de second tour. Les données d’Eurostat sur les prix à la consommation hors énergie et alimentation montrent une divergence notable entre les deux zones en 2022-2023.

L’enjeu n’est pas seulement économique. La concentration des marchés a des effets sur la résilience démocratique, un fil que Zingales tire depuis longtemps et que les événements récents ont rendu plus visible. Quand quelques entreprises contrôlent l’information, les paiements, les communications et les infrastructures logistiques d’une économie, elles acquièrent une influence politique qui dépasse leur rôle économique. Le débat sur les stablecoins et la dollarisation des économies émergentes illustre exactement cette mécanique : la concentration du pouvoir financier dans quelques mains produit des effets qui débordent largement le champ économique.

La trajectoire longue pointe vers un risque de point de bascule. Une fois que des positions monopolistiques sont établies dans des secteurs d’infrastructure — réseaux, données, paiements —, les démonter est considérablement plus difficile que de les empêcher de se former. L’Europe a choisi de prévenir plutôt que de guérir. Cette stratégie a un coût à court terme, en termes de taille des acteurs produits, et un bénéfice à long terme, en termes de marchés contestables et de prix bas pour les consommateurs.

La question que l’Europe devrait se poser n’est pas “comment rattraper les États-Unis dans la course aux champions technologiques?” mais “comment préserver l’avantage concurrentiel dont elle dispose, tout en se dotant d’acteurs capables d’investir massivement dans l’innovation?” Les deux objectifs ne sont pas incompatibles. Ils exigent une politique de concurrence qui distingue les secteurs de réseau, où la concentration est toujours suspecte, des secteurs à forte R&D, où elle peut être temporairement justifiée sous conditions. C’est précisément le type de régulation intelligente dont Philippon montre, données à l’appui, que l’Europe sait produire quand elle en a la volonté. La reconnaître serait déjà un commencement.


Sources

  1. Thomas Philippon, The Great Reversal: How America Gave Up on Free Markets, Harvard University Press, 2019. https://www.hup.harvard.edu/catalog.php?isbn=9780674976885
  2. OCDE, Communications Outlook, éditions 2015-2019 (données comparatives sur les prix des télécommunications mobiles par pays).
  3. ARCEP, Observatoire du marché des communications électroniques en France, rapports annuels 2010-2020.
  4. Center for Responsive Politics / OpenSecrets, données sur les dépenses de lobbying aux États-Unis. https://www.opensecrets.org/federal-lobbying
  5. Eurostat, Indices des prix à la consommation harmonisés, données comparatives UE/États-Unis 2020-2023.
  6. Luigi Zingales, A Capitalism for the People, Basic Books, 2012.
  7. Philippe Aghion, Céline Antonin, Simon Bunel, Le Pouvoir de la destruction créatrice, Odile Jacob, 2020.