Un marché de 300 milliards de dollars. Dominé à 98 % par des instruments arrimés au dollar. Et une part européenne de 0,2 %. Ces trois chiffres, tirés d’une analyse de la Banque d’Italie et confirmés par les FEDS Notes de la Fed publiées en mars 2026, décrivent une réalité monétaire qui s’est construite sans traité, sans vote, sans délibération publique.

Les stablecoins, ces cryptomonnaies dont la valeur est indexée sur une devise souveraine, ont cessé d’être un objet de curiosité technologique. Ils sont devenus une infrastructure de paiement réelle pour des dizaines de millions de personnes dans les économies émergentes. Et cette infrastructure est quasi exclusivement câblée en dollar.

L’essentiel

  • Le marché mondial des stablecoins atteint 300 milliards de dollars, dont 98 % arrimés au dollar et 0,2 % à l’euro, selon la Banque d’Italie et les FEDS Notes de la Fed (mars 2026).
  • Le volume de transactions on-chain a atteint 33 000 milliards de dollars en 2025, soit une hausse de 72 % sur un an, selon Artemis Analytics, cités par Bloomberg (janvier 2026).
  • Nigeria : environ 22 milliards de dollars de transactions stablecoins (toutes catégories) selon Chainalysis/IMF ; Indonésie : des volumes en forte hausse ; Brésil : des centaines de milliards de dollars en crypto-actifs annuellement, dont ~90 % en stablecoins.
  • Les stablecoins adossés à des T-Bills américains créent mécaniquement une demande structurelle pour la dette américaine, étendant la dollarisation aux économies dont les banques centrales n’ont rien décidé.
  • L’Europe dispose d’un levier réglementaire avec MiCA, mais le déploiement reste lent face à un GENIUS Act américain qui vise explicitement à sécuriser la domination du dollar numérique.

Un Lagos commerçant qui paie un fournisseur chinois en USDT, un entrepreneur brésilien qui épargne en Tether pour se protéger d’un real volatile, un exportateur indonésien qui règle ses opérations en stablecoin dollar sur une plateforme mobile : ces gestes, répétés des dizaines de millions de fois par mois, sont en train de réécrire la géographie monétaire mondiale. Pas par idéologie. Par pragmatisme.

33 000 milliards de raisons de prendre le sujet au sérieux

Le chiffre est vertigineux mais il faut le lire correctement : 33 000 milliards de dollars de transactions on-chain en stablecoins en 2025, en hausse de 72 % sur l’année précédente, selon Artemis Analytics, cités par Bloomberg en janvier 2026. Ce volume dépasse désormais le PIB annuel de l’Union européenne. Il inclut des mouvements spéculatifs, des arbitrages entre plateformes, des transactions qui se comptent plusieurs fois dans les chaînes de règlement. Il ne reflète pas directement 33 000 milliards de dollars d’économie réelle.

Mais les données désagrégées racontent une histoire différente. Dans les corridors de paiement réels, ceux qui connectent les importateurs nigérians à leurs fournisseurs asiatiques ou les travailleurs migrants à leurs familles, les stablecoins ont cessé d’être une niche. Tazapay, opérateur de paiements transfrontaliers actif en Asie du Sud-Est et en Afrique, relève une hausse significative des volumes en Indonésie sur un an. Le Brésil traite des centaines de milliards de dollars en crypto-actifs annuellement — Chainalysis estime environ 318 milliards de dollars reçus entre juillet 2024 et juin 2025, dont près de 90 % en stablecoins, USDT et USDC. La donnée de 78 milliards de dollars parfois citée correspond aux seules transactions déclarées aux autorités fiscales brésiliennes, et non au total réel. Tether reste l’émetteur dominant, avec environ 59 à 61 % de parts de marché mondial en 2025.

Ce qui rend ces chiffres analytiquement intéressants, c’est leur raison d’être. Les stablecoins ne s’imposent pas dans les économies émergentes parce qu’ils sont technologiquement supérieurs aux virements bancaires classiques. Ils s’imposent parce que les alternatives sont coûteuses, lentes ou inaccessibles. Un virement SWIFT inter-zones prend deux à cinq jours ouvrés et coûte entre 3 % et 8 % en frais. Un transfert en USDT sur une blockchain publique prend quelques minutes pour un coût marginal. Pour un importateur de Lagos qui doit payer un fournisseur de Guangzhou, le calcul est simple.

C’est précisément l’angle que Tyler Cowen, économiste à George Mason University et figure centrale du débat libéral américain, a développé dans ses travaux récents sur les économies de plateforme : les marchés ne s’organisent pas autour des institutions préférées par les régulateurs, ils s’organisent autour des frictions les plus faibles. Quand l’infrastructure formelle est chère, lente ou discriminante, une alternative moins régulée mais plus efficace capture le marché de facto. L’absence de décision est elle-même une décision.

Comment un stablecoin devient une obligation américaine sans le dire

La mécanique est moins abstraite qu’elle n’y paraît. Tether, l’émetteur d’USDT, le stablecoin le plus utilisé au monde, adosse chaque token émis à une réserve en dollars. Ces réserves sont en grande partie investies dans des bons du Trésor américain à court terme, les T-Bills. Au 31 décembre 2025, l’exposition totale de Tether aux T-Bills américains — directe et indirecte — est estimée à environ 135 à 141 milliards de dollars, ce qui en fait l’un des plus grands détenteurs de dette américaine à court terme dans le monde, devant plusieurs banques centrales européennes.

La Fed l’a explicitement analysé dans ses FEDS Notes de mars 2026 : chaque dollar de stablecoin émis et utilisé dans un pays émergent constitue un dollar de demande indirecte pour la dette américaine. Le mécanisme est automatique, structurel, et ne nécessite aucune décision politique américaine active. Il suffit que les émetteurs gèrent prudemment leurs réserves, ce qu’ils ont intérêt à faire pour maintenir la confiance dans leur parité.

Ce point mérite d’être retenu. La dollarisation classique, celle que des économies comme l’Équateur ou le Salvador ont choisie délibérément, résulte d’une décision souveraine. La dollarisation numérique par les stablecoins, elle, résulte de millions de décisions individuelles, agrégées en une réalité macroéconomique que les banques centrales des pays concernés n’ont ni décidée ni anticipée. La banque centrale du Nigeria n’a pas voté pour qu’une part croissante de ses flux commerciaux passe par une infrastructure dollar privée. Selon Chainalysis et le FMI, le Nigeria a traité environ 22 milliards de dollars de transactions en stablecoins entre juillet 2023 et juin 2024, toutes catégories confondues — un volume qui s’est constitué hors de toute décision de politique monétaire nigériane.

Cette dynamique alimente directement les marges de manœuvre monétaire. Un pays dont une fraction croissante des transactions internes et des flux commerciaux est libellée en dollar perd progressivement sa capacité à utiliser le taux de change comme outil d’ajustement. La politique monétaire reste formellement souveraine, mais elle opère sur une base monétaire de fait partiellement externalisée. C’est ce que les économistes appellent la substitution de monnaie, un phénomène connu en Amérique latine depuis les années 1980, mais qui se déploie aujourd’hui à une vitesse que les canaux bancaires traditionnels n’avaient jamais permis.

L’Europe a choisi la prudence, le dollar a choisi le terrain

La divergence entre l’Europe et les États-Unis sur ce sujet n’est pas accidentelle. Elle reflète deux philosophies réglementaires qui s’affrontent en temps réel sur un marché global.

L’Europe a produit MiCA, le règlement sur les marchés de crypto-actifs, entré en vigueur en 2024. MiCA est techniquement sérieux : il impose des exigences de fonds propres aux émetteurs, des règles de transparence sur les réserves, et des obligations de rapport aux régulateurs. Il crée un cadre qui protège les utilisateurs contre les risques de défaut. Mais MiCA a été conçu avec une priorité implicite : la stabilité financière avant le déploiement. Le résultat est qu’aucun stablecoin en euro à grande échelle n’a émergé dans le cadre réglementaire européen, et que le marché des paiements transfrontaliers en euro reste dominé par des canaux bancaires traditionnels, coûteux et lents.

Les États-Unis ont emprunté une trajectoire différente. Le GENIUS Act, introduit le 21 mai 2025 et adopté par le Sénat américain le 17 juin 2025, crée un cadre fédéral pour les émetteurs de stablecoins dollar, en exigeant un adossement à 100 % en actifs liquides en dollars, mais sans bloquer le déploiement. L’objectif, explicité dans les débats législatifs, est de sécuriser la domination du dollar numérique dans les corridors de paiement émergents avant que d’autres devises ne puissent s’y installer. Le texte de loi dit la chose sans détour : les stablecoins dollar sont un instrument de projection de la puissance monétaire américaine.

C’est ici que la lecture de Joseph Stiglitz, économiste et Prix Nobel qui a consacré une part importante de ses travaux aux asymétries de pouvoir dans les relations monétaires internationales, apporte un contrepoint utile. Là où Cowen voit le marché allouer rationnellement selon les frictions, Stiglitz insiste sur la dimension structurelle du pouvoir : les règles du jeu ne sont pas neutres, elles sont établies par ceux qui ont déjà gagné. Le dollar est dominant parce que les États-Unis ont construit pendant soixante-dix ans des institutions, des réseaux et des instruments juridiques qui renforcent cette domination. Les stablecoins ne font qu’ajouter une couche numérique à une architecture de pouvoir existante.

Les deux lectures sont compatibles. La friction faible est réelle, le marché y répond. Mais cette friction est elle-même le produit d’une infrastructure construite délibérément. Ce que montre la divergence Europe-États-Unis sur MiCA et le GENIUS Act, c’est que la politique monétaire numérique n’est pas le prolongement naturel de la politique monétaire traditionnelle : elle s’en affranchit partiellement, sur des corridors où les banques centrales ne sont pas présentes.

Où l’euro devrait être et n’est pas

Les corridors de paiement où l’euro serait naturellement dominant sont identifiables. Les échanges entre l’Europe et l’Afrique du Nord, les transferts de la diaspora africaine en Europe vers ses familles au Sénégal, au Mali ou en Côte d’Ivoire, les flux commerciaux entre l’Union européenne et les Balkans ou la Turquie : sur ces corridors, l’euro devrait avoir un avantage comparatif structurel. La zone euro est le principal partenaire commercial de l’Afrique, devant la Chine et les États-Unis. Elle devrait y être la devise de facto des échanges courants.

Elle ne l’est pas. Sur ces corridors, USDT et USDC, les deux stablecoins dollar dominants, ont capturé une part de marché que les banques européennes n’ont pas su ou voulu contester. Les coûts des transferts de la diaspora africaine en Europe restent parmi les plus élevés au monde, autour de 8 % pour les envois d’argent vers l’Afrique subsaharienne selon les données de la Banque mondiale. C’est précisément dans cet écart que les stablecoins se logent.

Le problème n’est pas uniquement technologique. La difficulté de l’Europe à produire des géants numériques est un symptôme du même phénomène : une préférence structurelle pour la régulation a priori sur le déploiement, qui protège les marchés existants au détriment des marchés émergents. Dans le cas des stablecoins, ce choix a une conséquence géopolitique directe. Chaque mois qui passe sans qu’un stablecoin en euro à grande échelle soit accessible dans les corridors Afrique-Europe, c’est un mois de plus où les utilisateurs s’habituent à une infrastructure dollar, où les développeurs construisent leurs applications sur une pile dollar, où les standards techniques s’alignent sur des protocoles dollar.

Les effets de réseau dans les paiements sont puissants et semi-irréversibles. L’Éthiopie illustre bien à quel point les réformes structurelles prennent du temps à produire leurs effets et combien les bifurcations d’infrastructure créent des dépendances durables. Quand un pays a migré ses systèmes de paiement vers une infrastructure particulière, revenir en arrière coûte cher et prend des années.

MiCA peut encore ouvrir un espace, si l’Europe choisit de jouer

L’analyse n’est pas celle d’un déclin inéluctable. Elle est celle d’une fenêtre qui se ferme, avec un rythme mesurable.

MiCA offre un cadre dans lequel des stablecoins en euro peuvent être émis légalement, avec des garanties sérieuses pour les utilisateurs. La BCE travaille parallèlement sur l’euro numérique de gros, un instrument interbancaire qui permettrait de régler des transactions importantes sans passer par des intermédiaires privés. Ces deux chantiers sont complémentaires : l’euro numérique de gros sécurise le règlement entre institutions financières, les stablecoins MiCA peuvent irriguer les corridors de paiement au détail.

La question est celle du tempo. Les premières licences MiCA pour des émetteurs de stablecoins en euro sont attendues pour 2025-2026, mais aucun opérateur n’a encore atteint la taille critique nécessaire pour contester sérieusement USDT sur les corridors émergents. Les discussions sur l’euro numérique de gros sont en phase de prototypage, avec un déploiement opérationnel envisagé autour de 2028. D’ici là, le marché continue de se consolider en dollar.

Tyler Cowen formulerait probablement le choix en ces termes : l’Europe peut attendre d’avoir le cadre réglementaire parfait, ou elle peut accepter qu’un cadre réglementaire bon déployé rapidement vaut mieux qu’un cadre parfait déployé trop tard. La distinction n’est pas triviale. Elle implique une tolérance au risque que les institutions européennes n’ont pas spontanément.

Il y a pourtant des précédents récents d’une Europe qui choisit de jouer le terrain plutôt que de l’arbitrer depuis l’extérieur. Le règlement sur les données, la régulation des plateformes numériques, la politique industrielle sur les semi-conducteurs : dans ces domaines, l’Europe a choisi d’utiliser son poids de marché comme levier, pas seulement comme ligne de défense. La même logique appliquée aux stablecoins euro consisterait à conditionner l’accès au marché intérieur européen, l’un des plus grands marchés de consommation du monde, à l’utilisation de stablecoins conformes MiCA sur les corridors où l’euro est la devise naturelle. C’est un levier que l’Europe n’a pas encore activé.

L’arc long : ce que la BCE suppose encore

Les projections de la BCE sur le statut international de l’euro à vingt ans supposent que la monnaie européenne restera la deuxième devise mondiale de réserve et de règlement. Cette position repose sur des fondamentaux solides : le poids économique de la zone euro, la profondeur de ses marchés obligataires, la crédibilité de ses institutions monétaires.

Mais ces projections ont été construites dans un monde où la monnaie circule principalement par des canaux bancaires régulés, où les banques centrales contrôlent les infrastructures de paiement, et où la substitution de monnaie est un phénomène lent et visible. Les stablecoins modifient ces hypothèses de base. Ils permettent une substitution de monnaie rapide, granulaire, et largement invisible aux statistiques conventionnelles des banques centrales.

Si les stablecoins dollar s’installent comme infrastructure de référence en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud-Est dans les cinq prochaines années, deux des zones à plus forte croissance économique attendue sur la décennie suivante, la position de l’euro comme deuxième devise internationale ne sera pas effacée du jour au lendemain. Mais elle sera progressivement contournée, sur les marchés mêmes où l’euro aurait dû progresser.

Ce n’est pas une projection catastrophiste : c’est l’extrapolation des tendances actuelles avec leurs hypothèses explicitées. La tendance peut être infléchie. Elle a besoin pour cela de décisions, pas d’attentes.

La vraie question qui reste ouverte pour les institutions européennes est celle-ci : dans vingt ans, si l’on constate que l’euro a perdu du terrain dans les corridors de paiement émergents au profit du dollar numérique, sera-t-on capable de dire à quel moment la bifurcation était encore réversible, et quelle décision aurait suffi à la changer ?


Sources

  1. Federal Reserve FEDS Notes — “Payment Stablecoins and Cross-Border Payments: Benefits and Implications for Monetary Policy”, mars 2026 : https://www.federalreserve.gov/econres/notes/feds-notes/payment-stablecoins-and-cross-border-payments-benefits-and-implications-for-monetary-policy-20260330.html
  2. Rapport OpenFX 2025 — volumes de transactions on-chain en stablecoins et corridors de paiement émergents
  3. Banque d’Italie — analyse de la répartition par devise du marché mondial des stablecoins
  4. Tazapay — données de volumes de paiements transfrontaliers en Asie du Sud-Est et Afrique
  5. Banque mondiale — données sur les coûts des transferts de fonds vers l’Afrique subsaharienne (Remittance Prices Worldwide)
  6. Tether — rapports de réserves trimestriels, décembre 2025
  7. Banca d’Italia, discours Scotti — stablecoins dans les paiements (sept. 2025) : https://formatresearch.com/en/2025/09/18/stablecoin-nellecosistema-dei-pagamenti-banca-ditalia/
  8. Federal Reserve FEDS Notes — Stablecoins in 2025 (avril 2026) : https://www.federalreserve.gov/econres/notes/feds-notes/stablecoins-in-2025-developments-and-financial-stability-implications-20260408.html
  9. Bloomberg/Artemis Analytics — Volume stablecoins 33 000 Md$ (+72 %) en 2025 : https://www.bloomberg.com/news/articles/2026-01-08/stablecoin-transactions-rose-to-record-33-trillion-led-by-usdc
  10. Tether Q3 2025 Attestation Report (BDO) : https://tether.io/news/tether-attestation-reports-q1-q3-2025-profit-surpassing-10b-record-levels-in-us-treasuries-exposure-accelerating-usdt-supply-amidst-worlds-macroeconomic-uncertainty/
  11. Wikipedia GENIUS Act / Arnold & Porter : https://en.wikipedia.org/wiki/GENIUS_Act
  12. OpenFX Report 2026 — stablecoins cross-border : https://www.openfx.com/stablecoins-cross-border-payments-report-2026
  13. IMF — Stablecoins in Nigeria (juin 2026) : https://www.imf.org/en/news/articles/2026/06/16/stablecoins-in-nigeria
  14. Maison Blanche — Fact Sheet GENIUS Act (18 juillet 2025) : https://www.whitehouse.gov/fact-sheets/2025/07/fact-sheet-president-donald-j-trump-signs-genius-act-into-law/